« NE CROYEZ PAS UN MOT DE CE QUE JE VOUS RA­CONTE »

Dans ses ro­mans, John le Car­ré s’ins­pire lar­ge­ment de son pas­sage par les ser­vices se­crets, mais aus­si d’une vie mou­ve­men­tée et riche en ex­pé­riences de toutes sortes – à com­men­cer par l’ap­pren­tis­sage du men­songe dès son plus jeune âge.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MI­CHEL AN­DRÉ.

Dans ses ro­mans, John le Car­ré s’ins­pire de son pas­sage par les ser­vices se­crets, mais aus­si d’une vie mou­ve­men­tée et riche en ex­pé­riences de toute sorte – à com­men­cer par l’ap­pren­tis­sage du men­songe dès son plus jeune âge.

I «l n’est vrai­ment pas ori­gi­nal de dire que John le Car­ré, de son vrai nom Da­vid Corn­well, au­rait pu être un per­son­nage de ses ro­mans, mais on sait peut-être moins à quel point sa vie et sa per­sonne sont pré­sents dans son oeuvre. » On ne peut que sous­crire à cette af­fir­ma­tion du ro­man­cier John Ban­ville dans The Guar­dian à pro­pos de la bio­gra­phie si­gnée par Adam Sis­man. John le Car­ré est l’au­teur de ro­mans d’es­pion­nage le plus cé­lèbre du monde ; ses livres, tra­duits dans une tren­taine de langues, se sont ven­dus à des mil­lions d’exem­plaires. Grâce au long cor­tège d’en­tre­tiens, d’ar­ticles, de por­traits et de pré­faces qui n’a ja­mais ces­sé d’ac­com­pa­gner leur pa­ru­tion, on avait com­pris que dans cette oeuvre s’ex­pri­mait une très forte per­son­na­li­té 1. La riche bio­gra­phie de Sis­man le confirme, tout en in­vi­tant à prendre avec pré­cau­tion tout ce que l’in­té­res­sé a pu ra­con­ter à pro­pos de sa vie.

Après trois ten­ta­tives avor­tées avec d’autres bio­graphes, Da­vid Corn­well a ou­vert ses ar­chives et sa cor­res­pon­dance à Sis­man et lui a ac­cor­dé cin­quante heures d’en­tre­tiens. « Po­sez toutes les ques­tions que vous vou­lez, lui a-t-il dit ma­li­cieu­se­ment, mais ne croyez pas un mot de ce que je vous ré­pon­drai. » Une re­marque qui n’étonne pas dans la bouche d’un homme avouant sans am­bages : « Je suis un men­teur. Né dans le men­songe, édu­qué au men­songe, for­mé au men­songe par un ser­vice dont c’est la rai­son d’être [le ser­vice se­cret], rom­pu au men­songe par mon mé­tier d’écri­vain. »

Peu après la pa­ru­tion de l’ou­vrage de Sis­man, dans l’ob­jec­tif af­fi­ché de se « ré­ap­pro­prier » son his­toire et de ra­con­ter sa vie « avec [sa] propre voix », John le Car­ré a pu­blié une col­lec­tion de sou­ve­nirs sous le titre Le Tunnel aux pi­geons 2. À cô­té de pages de ré­flexion sur son his­toire, on y trouve des por­traits de per­sonnes qu’il a ren­con­trées : les ac­teurs Ri­chard Bur­ton et Alec Guin­ness, qui ont joué dans deux des adap­ta­tions à l’écran de ses ro­mans qu’il trouve les plus réus­sies 3, des cé­lé­bri­tés po­li­tiques comme Yas­ser Ara­fat et Mar­ga­ret That­cher, Ber­nard Pi­vot, qui l’a ac­cueilli sur le pla­teau d’« Apo­strophes » –à l’en croire, un de ses meilleurs sou­ve­nirs d’in­ter­view –, un chef de la ma­fia russe, so­sie de l’ac­teur Tel­ly Sa­va­las, dont il a uti­li­sé le nom et l’ap­pa­rence pour son per­son­nage de Di­ma dans Un traître à notre goût ou la mi­li­tante des causes hu­ma­ni­taires Yvette Pier­pao­li, dont on re­trouve des traits chez l’ac­ti­viste Tes­sa de La Constance du jar­di­nier, en lutte contre les pra­tiques des so­cié­tés phar­ma­ceu­tiques en Afrique.

Dans l’in­tro­duc­tion, John le Car­ré met un point d’hon­neur à pré­ci­ser : « Je n’ai nulle part sciem­ment fal­si­fié un fait ou une anec­dote. Re­tou­ché si né­ces­saire, oui ; fal­si­fié, ja­mais. » La

com­pa­rai­son entre son livre et ce­lui de Sis­man fait ap­pa­raître des nuances par­fois si­gni­fi­ca­tives entre les ver­sions qu’ils donnent de cer­tains évé­ne­ments. Elle met aus­si en lu­mière le ca­rac­tère très sé­lec­tif du flo­ri­lège de sou­ve­nirs de l’écri­vain, qui passe com­plè­te­ment sous si­lence cer­tains évé­ne­ments men­tion­nés par Sis­man, no­tam­ment ce qui touche à sa vie sen­ti­men­tale 4.

Comme So­mer­set Mau­gham et Gra­ham Greene, John le Car­ré a été es­pion. Un fait qu’il ne s’est ré­so­lu à avouer qu’à par­tir du mo­ment où il lui est de­ve­nu im­pos­sible de le nier. Au­jourd’hui en­core, il se montre ex­trê­me­ment dis­cret sur la na­ture de ses ac­ti­vi­tés pour, suc­ces­si­ve­ment, le MI5 (ser­vice de contre-es­pion­nage in­té­rieur bri­tan­nique) et le MI6 (ser­vice de ren­sei­gne­ment ex­té­rieur). Il semble qu’elles n’aient ja­mais im­pli­qué de mis­sions dan­ge­reuses et consis­taient es­sen­tiel­le­ment en opé­ra­tions de sur­veillance et d’in­fil­tra­tion. Il ne s’y est de sur­croît li­vré que du­rant quelques an­nées. « Je ne suis pas un es­pion qui est de­ve­nu écri­vain, sou­ligne-t-il sou­vent, je suis un écri­vain qui fut, briè­ve­ment, es­pion. » De fait, la du­rée cu­mu­lée de ses an­nées de ser­vice au MI5 puis au MI6 (qui l’a en­voyé sous cou­ver­ture di­plo­ma­tique à Bonn et à Ham­bourg) n’est que de cinq ans. Avant d’en­ta­mer sa car­rière dans le ren­sei­gne­ment, à l’époque où il étu­diait à Berne puis à Ox­ford, il avait tou­te­fois ser­vi d’in­for­ma­teur au MI5, avec pour mis­sion de ren­sei­gner les au­to­ri­tés sur les agis­se­ments des étu­diants com­mu­nistes.

Courte, cette ex­pé­rience de l’es­pion­nage a ce­pen­dant été dé­ter­mi­nante dans l’éla­bo­ra­tion de sa vi­sion du monde. En re­joi­gnant les ser­vices de ren­sei­gne­ment, il avait le sen­ti­ment de réa­li­ser sa vo­ca­tion pro­fonde : « Ce n’est pas l’es­pion­nage qui m’a ini­tié au se­cret. La trom­pe­rie et l’es­quive avaient été les armes in­dis­pen­sables de mon en­fance. À l’ado­les­cence, nous sommes tous plus ou moins des es­pions, mais moi j’étais sur­en­traî­né. Quand le monde du se­cret est ve­nu me cher­cher, j’ai eu l’im­pres­sion de re­ve­nir chez moi. » Bien des as­pects de son en­fance et de sa jeu­nesse l’avaient de fait pré­pa­ré à une vie pla­cée sous le signe de la dis­si­mu­la­tion.

Is­su d’un mi­lieu mo­deste, son père, Ron­nie Corn­well, en proie à des rêves de gran­deur pour lui-même et ses en­fants, était un aven­tu­rier et un es­croc, cor­dial et cha­leu­reux, mais ir­res­pon­sable et sans scru­pules. Fol­le­ment gé­né­reux avec l’ar­gent qu’il ne pos­sé­dait pas, fré­quen­tant les pa­laces sans ré­gler la fac­ture, un jour au champ de courses par­mi la com­pa­gnie la plus hup­pée, le len­de­main en pri­son pour avoir émis des chèques sans pro­vi­sion, il obli­geait ses en­fants à me­ner une vie chao­tique, im­pré­vi­sible, mar­quée par l’in­sé­cu­ri­té : « Quand on ne l’es­pion­nait pas lui, on es­pion­nait pour lui. »

Les an­nées pas­sées par le jeune Da­vid Corn­well à la très rude boar­ding school (pen­sion) de Sher­borne, puis, une fois di­plô­mé d’Ox­ford, comme pro­fes­seur au pres­ti­gieux col­lège d’Eton, ren­for­cèrent son sen­ti­ment que le se­cret était ap­pe­lé à com­man­der son exis­tence, en le met­tant en contact avec des re­pré­sen­tants d’une classe à la­quelle il n’ap­par­te­nait pas, dans des éta­blis­se­ments qu’il dé­crit comme des in­cu­ba­teurs du pré­ju­gé so­cial et des écoles d’hy­po­cri­sie : « Ré­tros­pec­ti­ve­ment, constate Sis­man, il éprou­ve­ra l’im­pres­sion d’avoir été édu­qué pour de­ve­nir un es­pion, ap­pre­nant le lan­gage de l’en­ne­mi, ha­billé comme lui, sin­geant ses opi­nions et pré­ten­dant par­ta­ger ses pré­ju­gés. »

Les an­nées d’es­pion­nage de John le Car­ré lui ont aus­si of­fert l’oc­ca­sion d’ob­ser­ver de très près une ins­ti­tu­tion qu’il consi­dé­re­ra tou­jours et s’em­ploie­ra à pré­sen­ter comme un mi­roir fi­dèle de la société an­glaise, no­tam­ment dans ce qui la dé­fi­nit le mieux, son ca­rac­tère très stra­ti­fié : au sein des ser­vices se­crets bri­tan­niques, les agents du MI5, tech­no­crates is­sus des classes moyennes in­fé­rieures, consi­dé­raient avec en­vie et ani­mo­si­té les agents du MI6, brillants ama­teurs pro­ve­nant sou­vent des classes moyennes su­pé­rieures ou de l’aris­to­cra­tie, qui les re­gar­daient en re­tour avec condes­cen­dance.

Plu­sieurs thèmes ré­cur­rents de ses livres plongent dans sa vie émo­tion­nelle. Long­temps, Da­vid Corn­well s’est dé­bat­tu dans l’ombre de l’homme fan­tasque, flam­boyant et pi­toyable qu’était son père, qui ne ces­sa ja­mais de le pla­cer dans des si­tua­tions atro­ce­ment em­bar­ras­santes, en­voyant à ses connais­sances des exem­plaires de ses livres si­gnés « de la part du père de l’au­teur » ou l’at­ta­quant en justice pour dif­fa­ma­tion parce qu’il es­ti­mait que, dans un do­cu­men­taire té­lé­vi­sé, il avait omis de pré­ci­ser qu’il lui de­vait tout. Il n’exor­ci­se­ra cette pré­sence en­com­brante qu’en ré­di­geant Un pur es­pion, son ro­man le plus au­to­bio­gra­phique, qui met en scène les rap­ports dif­fi­ciles d’un es­pion et de son père, dé­peint d’une ma­nière qui fait ir­ré­sis­ti­ble­ment pen­ser à Ron­nie Corn­well.

Les re­la­tions fils-père conti­nue­ront ce­pen­dant à cons­ti­tuer un mo­tif fré­quent de ses his­toires, tout comme ce­lui de l’aban­don : lorsque Da­vid Corn­well avait 5 ans, sa mère, ex­cé­dée par le com­por­te­ment de son ma­ri, quit­ta le foyer du jour au len­de­main. Il ne la re­vit qu’à l’âge de 23 ans. Com­bi­née avec son éducation dans un en­vi­ron­ne­ment ri­gou­reu­se­ment mas­cu­lin, l’en­fance sans mère de John le Car­ré semble l’avoir em­pê­ché de bien com­prendre le monde des femmes. Ses per­son­nages fé­mi­nins, on l’a sou­vent re­le­vé, sont moins nom­breux et moins fouillés que leurs équi­va­lents mas­cu­lins. Au mo­ment où son pre­mier ma­riage com­men­çait à se fis­su­rer, il s’est en­ga­gé dans un bi­zarre ménage à trois avec son ami le ro­man­cier James Ken­na­way et la femme de ce­lui-ci, Su­san, dont il de­vint l’amant. Le thème du triangle amou­reux est pré­sent dans plu­sieurs de ses livres, sous une forme ou une autre.

Sa vie lui a four­ni des ma­té­riaux pour créer beau­coup de ses per­son­nages, no­tam­ment les agents de cette or­ga­ni­sa­tion fic­tive bap­ti­sée « le Cirque », d’après l’em­pla­ce­ment sup­po­sé de son siège à l’en­droit de Londres nom­mé Cam­bridge Cir­cus. On s’est sou­vent in­ter­ro­gé sur l’ori­gine de sa plus puis­sante et in­ou­bliable créa­tion, le maître-es­pion George Smi­ley, in­fa­ti­gable ana­lyste, ex­trê­me­ment pers­pi­cace, mal­heu­reux dans sa vie conju­gale (sa femme le trompe avec zèle) et d’ap­pa­rence mé­diocre, dé­crit comme « pe­tit,

be­don­nant, et à tout le mieux entre deux âges […], en ap­pa­rence un de ces humbles à Londres à qui le royaume des cieux n’ap­par­tient pas ». Con­trai­re­ment à ce qu’il a sou­vent été af­fir­mé, Mau­rice Old­field, di­rec­teur du Se­cret In­tel­li­gence Ser­vice (SIS) bri­tan­nique du­rant les an­nées 1970, n’est pas le mo­dèle de ce per­son­nage, éla­bo­ré en réa­li­té à par­tir de trois sources : Vi­vian Green, pro­fes­seur par­ti­cu­lier de John le Car­ré à Ox­ford, avec le­quel il en­tre­tien­dra toute sa vie une cor­res­pon­dance sou­te­nue, John Bin­gham, un de ses an­ciens col­lègues du MI5, au­teur de po­li­ciers et de ro­mans d’es­pion­nage, à qui Smi­ley em­prun­te­ra son ha­bi­tude de net­toyer ses lu­nettes à l’aide de l’ex­tré­mi­té de sa cra­vate, et John le Car­ré lui-même, qui a prê­té à son hé­ros cer­tains traits de sa propre per­son­na­li­té, dont son amour pour la poé­sie al­le­mande.

La taupe (Bill Hay­don), agent de l’en­ne­mi in­fil­tré au Cirque, est éga­le­ment une fi­gure com­po­site. Dans une large me­sure, le per­son­nage a été ins­pi­ré à John le Car­ré par le fa­meux es­pion Kim Philby, agent bri­tan­nique qui tra­vaillait pour l’Union so­vié­tique [lire « Kim Philby, l’ami in­fi­dèle », p. 52]. Un homme qui, de son propre aveu, l’ob­nu­bi­lait, dont il pense qu’il a tra­hi moins par convic­tion idéo­lo­gique que par une fon­cière ten­dance à la du­pli­ci­té. Son aver­sion en­vers Philby, à qui il ne par­don­nait pas d’avoir en­voyé de nom­breuses per­sonnes à la mort, en­traî­ne­ra l’écri­vain dans une âpre po­lé­mique pu­blique avec Gra­ham Greene et l’his­to­rien Hugh Tre­vor-Ro­per, tous deux amis de l’es­pion et très in­dul­gents à son égard. Cer­tains traits de Hay­don font ce­pen­dant pen­ser à d’autres membres du fa­meux groupe des Cinq de Cam­bridge, Anthony Blunt (ses connais­sances et ses in­té­rêts en ma­tière ar­tis­tique), Guy Bur­gess (sa sexua­li­té aven­tu­reuse) et Do­nald Ma­clean [lire « De l’“Homintern” au Komintern », p. 58].

L’oeuvre de John le Car­ré re­fète éga­le­ment ses idées po­li­tiques. L’au­teur de L’Es­pion qui ve­nait du froid et de la « tri­lo­gie de Kar­la » – sur­nom du mys­té­rieux et in­sai­sis­sable chef de l’es­pion­nage so­vié­tique que traque Smi­ley et qu’il fi­ni­ra par pié­ger –, ain­si que, de ma­nière gé­né­rale, tous les ré­cits qui se si­tuent pen­dant la Guerre froide, était un ro­man­tique désa­bu­sé : un idéa­liste convain­cu de la né­ces­si­té de lut­ter contre le com­mu­nisme, mais ter­ri­ble­ment conscient des fai­blesses hu­maines de ceux qui, dans le monde se­cret, dé­fen­daient le « monde libre », conscient des di­lemmes mo­raux aux­quels ils étaient confron­tés et des am­bi­guï­tés d’une si­tua­tion dans la­quelle pou­vaient s’op­po­ser, pour re­prendre la jo­lie ex­pres­sion de Timothy Garton Ash, « des mé­chants au ser­vice d’une bonne cause et des gen­tils au ser­vice d’une mau­vaise » [lire « Mar­cus Wolf, la médiocrité d’une lé­gende », p 32].

Avec la chute du mur de Ber­lin et la fin de la Guerre froide, l’uni­vers des his­toires de John le Car­ré a chan­gé. Il s’est peu­plé de tra­fi­quants de drogue, de mar­chands d’armes, de ter­ro­ristes, de re­belles na­tio­na­listes et de mer­ce­naires au ser­vice des mi­li­taires ou d’in­té­rêts fi­nan­ciers. Li­mi­té au­pa­ra­vant à la Grande-Bre­tagne et à l’Al­le­magne, il s’est éten­du à d’autres ré­gions du monde : la Rus­sie, le Pro­cheO­rient, l’Asie du Sud-Est, les Ca­raïbes, l’Amé­rique du Sud. À cô­té d’es­pions pro­fes­sion­nels mâles et eu­ro­péens d’âge moyen, on a vu ap­pa­raître de plus en plus de gens or­di­naires im­pli­qués mal­gré eux dans des ac­ti­vi­tés se­crètes, des jeunes, des femmes, des ci­toyens de la Terre en­tière.

Pa­ral­lè­le­ment, les vues po­li­tiques de John le Car­ré se sont ra­di­ca­li­sées dans le sens d’une sen­si­bi­li­té de plus en plus forte aux in­jus­tices et d’une hos­ti­li­té de plus en plus ou­verte à l’égard de la politique étran­gère des États-Unis, en la­quelle il tend à voir l’hé­ri­tière de cet im­pé­ria­lisme bri­tan­nique qui l’a tou­jours mis pro­fon­dé­ment mal à l’aise. Le Car­ré s’est de fait vio­lem­ment op­po­sé à l’in­ter­ven­tion mi­li­taire amé­ri­caine en Irak et, plus en­core, à la par­ti­ci­pa­tion bri­tan­nique à cette opé­ra­tion, à l’ini­tia­tive d’un homme, To­ny Blair, en qui il avait au dé­but mis beau­coup d’es­poirs, mais dont la politique l’a ra­pi­de­ment dé­çu : « S’il l’avait pu, di­ra-t-il de lui, il au­rait pri­va­ti­sé l’air. »

Plu­sieurs de ses livres ré­cents, en pre­mier lieu Une ami­tié ab­so­lue, portent ain­si la trace de ce qui a pu être qua­li­fié d’an­ti­amé­ri­ca­nisme ex­ces­sif. Dans l’en­semble, on a sou­vent re­pro­ché aux ro­mans de la se­conde par­tie de sa car­rière une cer­taine pro­pen­sion à tom­ber dans le prêche et ce ma­ni­chéisme dont ses his­toires de la Guerre froide étaient exemptes. Ce n’est pas le seul trait qui les dis­tingue. Fon­dés non plus sur son ex­pé­rience per­son­nelle mais sur un (re­mar­quable) tra­vail de re­cherche et de do­cu­men­ta­tion, met­tant en scène des per­son­nages d’un type qu’il connaît moins in­ti­me­ment, les der­niers ro­mans de John le Car­ré sont, comme les pré­cé­dents, de brillants thril­lers fai­sant ap­pel à l’in­tel­li­gence des lec­teurs, ra­con­tant – sous la forme d’une sa­vante mar­que­te­rie de ré­cits – des in­trigues com­plexes construites avec une ex­tra­or­di­naire ha­bi­le­té. Mais on n’y re­trouve qu’à de rares mo­ments l’at­mo­sphère très pre­nante qui ren­dait les pre­miers si sai­sis­sants.

Cer­tains ta­lents dont fait preuve Da­vid Corn­well dans la vie se ma­ni­festent clai­re­ment dans son ac­ti­vi­té lit­té­raire. Ex­cellent imi­ta­teur, il est re­mar­qua­ble­ment doué pour cap­ter et re­pro­duire les tics ver­baux et les mille nuances d’ac­cents an­glais se­lon l’ori­gine so­ciale ou eth­nique, et ca­rac­té­ri­ser par ce moyen ses per­son­nages. Sa grande fa­cul­té d’ob­ser­va­tion de l’ap­pa­rence phy­sique l’aide à cap­tu­rer en quelques mots l’as­pect d’un in­di­vi­du et son état d’es­prit. Contraint par Smi­ley de pas­ser à l’Ouest, Kar­la s’avance sur le pont sé­pa­rant les deux par­ties de Ber­lin : « Et tout d’un coup, il ap­pa­rut, comme un homme qui se glisse dans un hall en­com­bré sans qu’on l’ait re­mar­qué. Sa pe­tite main droite pen­dait plate et nue le long de son corps, sa gauche te­nait d’un geste ti­mide la ci­ga­rette sur sa poi­trine. Un pe­tit homme sans cha­peau, avec une sa­coche […]. Il por­tait une che­mise dou­teuse et une cra­vate noire : on au­rait dit un pauvre al­lant à l’en­ter­re­ment d’un ami. »

L’ap­ti­tude de John le Car­ré à mé­mo­ri­ser les dé­tails de l’ameu­ble­ment, d’un dé­cor et des pay­sages lui per­met de faire sen­tir en quelques phrases, à la ma­nière de Si­me­non, l’at­mo­sphère d’un lieu comme celle, dé­so­lée,

d’un pe­tit port aban­don­né près de Ham­bourg : « Il pas­sa de­vant une ferme et pé­né­tra dans la pé­nombre pro­tec­trice des arbres, puis dé­bou­cha dans un cadre nu et étin­ce­lant de blan­cheur dont une je­tée dé­la­brée et quelques ro­seaux oli­vâtres consti­tuaient le pre­mier plan, et un ciel énorme le reste. Les ba­teaux étaient à sa droite, au fond d’une crique. Des ca­ra­vanes en triste état étaient ga­rées le long du che­min qui y condui­sait, du linge dou­teux sé­chant sur les an­tennes de télévision. »

De­puis plu­sieurs di­zaines d’an­nées, John le Car­ré, âgé au­jourd’hui de 85 ans, vit la plu­part du temps dans une mai­son ju­chée au bord d’une fa­laise de la côte des Cor­nouailles, dans le sudouest de l’An­gle­terre. Il y mène une vie très ré­gu­lière et or­don­née, as­sez re­cluse, ré­so­lu­ment or­ga­ni­sée au­tour de son tra­vail (il écrit à la main et jette beau­coup), loin des hon­neurs (il a tou­jours re­fu­sé d’être ano­bli), es­sen­tiel­le­ment agré­men­tée de pro­me­nades. Les ventes phé­no­mé­nales de ses livres et leurs mul­tiples tra­duc­tions et adap­ta­tions ont fait de lui un homme très riche. C’est un au­teur qui prend son mé­tier très au sé­rieux, exi­geant avec ses agents et ses édi­teurs, dont il a ré­gu­liè­re­ment chan­gé. Mais ce qui l’anime reste la pas­sion de l’écri­ture : « Quand j’écris bien, je me moque de l’ar­gent, et, quand je peine à le faire, l’ar­gent n’est pas une conso­la­tion. » Son rythme de pro­duc­tion s’est à peine ra­len­ti. Un nou­veau ro­man pa­raî­tra au mois de sep­tembre sous le titre A Le­ga­cy of Spies. Dans un ré­cit à che­val entre le pré­sent et le pas­sé, il y fe­ra re­ve­nir pour la pre­mière fois de­puis vingt-cinq ans son hé­ros George Smi­ley et ses col­lègues du Cirque, pour ce qui s’an­nonce comme une ré­flexion ré­tros­pec­tive sur la Guerre froide à la lu­mière de l’ac­tua­li­té.

Au fil de ses ro­mans, plus par­ti­cu­liè­re­ment ceux de la pre­mière par­tie de sa car­rière, John le Car­ré a bâ­ti un monde sin­gu­lier. Pour le faire vivre, il a for­gé un lan­gage ori­gi­nal. « Taupe » et « lé­gende », au sens de bio­gra­phie fac­tice, étaient des ex­pres­sions em­ployées par le KGB qu’il a contri­bué à po­pu­la­ri­ser. D’autres termes comme « lam­pistes » (cour­siers), « ba­by-sit­ters » (gardes du corps), « chas­seurs de scalps » (exé­cu­teurs des basses oeuvres) ou « piège à miel » (ho­ney trap : uti­li­sa­tion de la sé­duc­tion sexuelle pour ob­te­nir des in­for­ma­tions) sont de son in­ven­tion. À son grand amu­se­ment et sa grande fier­té, ils sont au­jourd’hui par­fois uti­li­sés par les agents des ser­vices se­crets. Ses livres contiennent de fré­quentes ré­fé­rences à la lit­té­ra­ture al­le­mande, qu’il a étu­diée et dont il di­ra plus tard : « Elle a nour­ri mon in­cu­rable ro­man­tisme et mon amour du ly­risme, elle a ins­til­lé en moi la convic­tion que le par­cours d’un homme du ber­ceau à la tombe est un ap­pren­tis­sage per­ma­nent. » Beau­coup de ses his­toires baignent dans l’at­mo­sphère ty­pique des ro­mans de Jo­seph Con­rad, l’un de ses au­teurs fa­vo­ris avec Bal­zac, dont il hé­ri­te­ra l’idée de per­son­nages ré­cur­rents et le pro­jet de mettre au jour la na­ture de toute une société en ex­plo­rant ses couches les plus se­crètes.

Son oeuvre re­lève-t-elle de la lit­té­ra­ture « de genre » ou de la lit­té­ra­ture tout court ? La ques­tion, sou­vent po­sée, n’a pas beau­coup de sens. Ses ro­mans ont été sa­lués par de nom­breux écri­vains (Phi­lip Roth, Al Al­va­rez, Ian McE­wan…) et les cri­tiques les plus pres­ti­gieux. S’ap­puyant sur une tra­di­tion de lit­té­ra­ture d’es­pion­nage raf­fi­née inau­gu­rée par cer­tains livres de Jo­seph Con­rad, So­mer­set Mau­gham et Gra­ham Greene ou ceux d’Eric Am­bler, il a – à l’ins­tar de Ray­mond Chand­ler et Georges Si­me­non pour le ro­man po­li­cier ou de Phi­lip K. Dick pour la science-fic­tion – en­ri­chi et re­nou­ve­lé les conven­tions d’un type par­ti­cu­lier de fic­tion pour les mettre au ser­vice d’une am­bi­tion au­then­ti­que­ment lit­té­raire. Le genre qu’il a choi­si s’y prê­tait par­ti­cu­liè­re­ment bien. Comme le fait re­mar­quer William Boyd à son pro­pos, « les grands thèmes de l’es­pion­nage – la du­pli­ci­té, la tra­hi­son, la dis­si­mu­la­tion, la clan­des­ti­ni­té, le se­cret, le bluff, le double bluff […] – ne sont rien de plus que des élé­ments de la vie. […] Nous men­tons tous, nous jouons tous la co­mé­die, nous tra­his­sons tous. » Une vé­ri­té dont John le Car­ré était par­fai­te­ment conscient : « Ce qui donne à mes oeuvres une sorte d’uni­ver­sa­li­té est qu’elles usent du monde se­cret […] pour dé­crire les réa­li­tés du monde vi­sible. »

Le ca­rac­tère très per­son­nel de ses ro­mans in­vite à se de­man­der ce qui a pu le conduire à dé­pen­ser tant de temps et d’éner­gie pour les écrire. « Peut-être, sug­gère Sis­man, ses livres sont-ils pour lui une ma­nière de mettre de l’ordre dans une vie in­té­rieu­re­ment désor­don­née. » À lire ce que sa bio­gra­phie nous ré­vèle de l’exis­tence de Da­vid Corn­well, il est dif­fi­cile de ne pas le suivre sur ce point. Et on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser à Har­ry Pen­del, le hé­ros du Tailleur de Pa­na­ma, co­mé­die noire pré­sen­tée par son au­teur comme un hom­mage à Notre agent à La Ha­vane, de Gra­ham Greene, qui, avec plus de dex­té­ri­té en­core qu’il fa­çon­nait des cos­tumes, in­ven­tait des his­toires à l’in­ten­tion des ser­vices se­crets bri­tan­niques parce qu’il en avait pris le goût et l’ha­bi­tude, mais aus­si, plus pro­fon­dé­ment, pour « fa­bri­quer de l’ordre à par­tir du chaos ».

LE LIVRE

John le Car­ré: The Bio­gra­phy, Bloom­sbu­ry, 2015, 672 p.

L’AU­TEUR

Adam Sis­man est l’au­teur de plu­sieurs bio­gra­phies et d’un es­sai re­mar­qué sur la bio­gra­phie de Sa­muel John­son par Bos­well. Il vit à Bris­tol.

Da­vid Corn­well, alias John le Car­ré, à Ham­bourg en 1964. Bien des as­pects de son en­fance et de sa jeu­nesse l’avaient pré­pa­ré à une vie pla­cée sous le signe de la dis­si­mu­la­tion.

John le Car­ré a tra­vaillé cinq ans pour les ser­vices se­crets bri­tan­niques.

« Je ne suis pas un es­pion qui est de­ve­nu écri­vain, je suis un écri­vain qui fut, briè­ve­ment, es­pion. »

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