« JE SAURAI TOUT SUR TOUT LE MONDE »

Har­riet, hé­roïne des pe­tits Amé­ri­cains des an­nées 1960, pra­ti­quait avec cin­quante ans d’avance l’es­pion­nage du xxie siècle.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - PERRI KLASS. — Perri Klass en­seigne la pé­dia­trie à l’Uni­ver­si­té de New York (NYU) et écrit ré­gu­liè­re­ment dans la presse amé­ri­caine. Elle oeuvre aus­si dans plu­sieurs as­so­cia­tions pour don­ner aux en­fants le goût de la lec­ture. — Cet ar­ticle est pa­ru dans Ne

Har­riet était l’hé­roïne des pe­tits Amé­ri­cains des an­nées 1960. Mais elle fai­sait plus que sin­ger les agents se­crets de son époque : elle pra­ti­quait avec cin­quante ans d’avance l’es­pion­nage du xxie siècle.

Har­riet l’es­pionne a fê­té ses 50 ans en 2014 – le livre, du moins 1. Car la jeune hé­roïne, qui avait 11 ans dans le ro­man de Louise Fitz­hugh en 1964, reste cette

2 ga­mine qui fu­rète dans les rues au­tour de son do­mi­cile de la 87e rue Est de Man­hat­tan. C’est à New York, où elle s’est éta­blie adulte, que Louise Fitz­hugh a ima­gi­né ce re­por­tage ner­veux et très per­son­nel dans le cer­veau tor­tueux d’une ga­mine in­tel­li­gente et un peu spé­ciale, qui est aus­si le ré­cit en­fan­tin du grand jeu de l’es­pion­nage tel qu’il se pra­ti­quait au plus fort de la Guerre froide.

« Es­pion » n’est pas un mot par­ti­cu­liè­re­ment sym­pa­thique et ne l’a ja­mais été. Quand le ro­man de Louise Fitz­hugh pa­raît en 1964, ce­la fait quatre ans que l’avion de re­con­nais­sance U-2 du pi­lote amé­ri­cain Fran­cis Ga­ry Po­wers a été abat­tu, et un an que l’agent double Kim Philby a fait dé­fec­tion et s’est ré­fu­gié à Mos­cou [lire « Kim Philby, l’ami in­fi­dèle », p. 52]. Les vrais es­pions ali­mentent l’ac­tua­li­té et contri­buent à rendre la Guerre froide dan­ge­reuse et im­pré­vi­sible. Har­riet n’est du reste pas l’es­pion lit­té­raire le plus cé­lèbre de 1964. Cette an­née-là, L’Es­pion qui ve­nait du froid, de John le Car­ré, oc­cupe pen­dant des mois le som­met des meilleures ventes du New York Times. Sur la cou­ver­ture de mon exem­plaire dé­fraî­chi de Har­riet, qui date de la fin des an­nées 1960, on peut lire cette ac­croche : « Les aven­tures lou­foques d’une en­fant es­pionne » – ten­ta­tive un peu mal­adroite d’in­jec­ter de la bonne hu­meur dans un mot ef­frayant.

Nombre d’en­fants qui rê­vaient comme moi de de­ve­nir écri­vain ont trou­vé un mo­dèle avec Har­riet et son ca­hier. Mais Har­riet ne se borne pas à consi­gner par écrit ce qu’elle ob­serve au­tour d’elle et les sen­ti­ments que ce­la lui ins­pire (« Je ne pense pas que j’ai­me­rais vivre là où vivent ces gens… Je pa­rie que cette dame qui louche se sent vrai­ment mal quand elle se re­garde dans la glace »), elle ne se contente pas de dé­crire les per­sonnes qu’elle croise dans le mé­tro. Har­riet est une es­pionne, et elle conçoit son « tra­vail », sa mis­sion, comme quelque chose de bien plus trans­gres­sif. Elle est avide de se­crets.

Har­riet se voit dé­jà es­pionne in­ter­na­tio­nale : « Quand je se­rai grande, je se­rai es­pionne. J’irai dans un pays et je per­ce­rai à jour ses se­crets et j’irai les dire à un autre pays dont je per­ce­rai à jour les se­crets que j’irai ra­con­ter au pre­mier pays. » Son pro­jet, son am­bi­tion est de conci­lier ses car­rières d’es­pionne et d’écri­vaine : « Quand je se­rai grande, je saurai tout sur tout le monde et j’en fe­rai un livre. Il s’in­ti­tu­le­ra SE­CRETS. Il y au­ra aus­si des pho­tos et peut-être des dos­siers mé­di­caux si j’ar­rive à m’en pro­cu­rer. »

Dans sa ma­nière en­fan­tine de se pré­pa­rer à cet ave­nir, Har­riet fait preuve d’une re­mar­quable pres­cience. Elle es­pionne non pas des per­son­na­li­tés pu­bliques et des dis­cus­sions of­fi­cielles, mais des in­di­vi­dus lamb­da dans leur in­ti­mi­té. En se ca­chant dans un monte-plats pour sur­prendre des bribes de vie pri­vée, Har­riet an­nonce les an­goisses tech­no­lo­giques de cin­quante ans plus tard. Au­jourd’hui, nous nous in­quié­tons d’être ob­ser­vés, écou­tés, en­re­gis­trés dans nos mo­ments les plus in­times. Avec le re­cul, Har­riet ap­pa­raît comme un avatar low-tech de l’es­pion du xxie siècle. Elle traque le type de don­nées qui en sont ve­nues à sym­bo­li­ser notre vul­né­ra­bi­li­té crois­sante et le ré­tré­cis­se­ment de notre sphère per­son­nelle. C’est le genre d’es­pion qui veut votre dos­sier mé­di­cal, vos conver­sa­tions à la can­tine et la liste de vos achats à l’épi­ce­rie. Sa ver­sion du « grand jeu » est li­mi­tée par l’éten­due res­treinte de son ter­ri­toire d’en­fant, mais ce­la fait d’au­tant plus écho au pré­sent, puisque nos mo­ments les plus in­times sont dé­sor­mais sus­cep­tibles d’être ob­ser­vés et ex­ploi­tés.

Har­riet l’es­pionne traite de la vie pri­vée et des vio­la­tions qu’elle su­bit – même si l’hé­roïne évo­luait dans un monde tech­no­lo­gi­que­ment moins avan­cé que le nôtre. Quand je re­lis le livre au­jourd’hui, je suis beau­coup plus consciente que les conver­sa­tions peuvent être écou­tées et en­re­gis­trées, et les cour­riels in­ter­cep­tés par des en­tre­prises, par l’État ou sim­ple­ment par des foui­neurs. En­fant, je pen­sais que la seule vé­ri­table at­teinte à la vie pri­vée dans le ro­man se pro­dui­sait quand les ca­ma­rades de classe d’Har­riet li­saient son ca­hier sa­cré. Adulte, j’éprouve un peu plus de com­pas­sion pour ceux qu’elle a épiés. Oui, le ca­hier ap­par­te­nait à Har­riet, c’étaient ses propres phrases, et n’im­porte quel écri­vain fré­mi­rait à l’idée que des yeux in­ami­caux par­courent des notes qui ne sont pas des­ti­nées à être pu­bliées – mais il ne conte­nait pas uni­que­ment ses se­crets à elle. L’ef­fort in­tel­lec­tuel que dé­ploie Har­riet pour es­pion­ner, sa cu­rio­si­té ma­la­dive, son sens de l’ob­ser­va­tion, les risques qu’elle prend, tout ce­la rend l’idée de vie pri­vée dans toute sa com­plexi­té. Le ca­hier rem­pli d’an­no­ta­tions est à la fois un sym­bole du bien pri­vé et un re­le­vé d’in­tru­sions, et l’idée que d’autres l’aient ou­vert et lu a la vio­lence d’une at­teinte per­son­nelle. Je pen­sais être tom­bée amou­reuse de l’es­pion­nage en li­sant Har­riet ; en fait, je me rends compte que je m’étais éprise de cette no­tion fra­gile et pré­cieuse qu’est le res­pect de la vie pri­vée.

Har­riet the Spy (« Har­riet l’es­pionne »), de Louise Fitz­hugh, Year­ling, 1964 (ré­édi­tion 2001), 320 p.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.