LA CIA, LES YEUX GRANDS FER­MÉS

L’HIS­TOIRE DU PLUS PUIS­SANT SER­VICE SE­CRET DU MONDE EST FAITE D’UNE IN­VRAI­SEM­BLABLE SUITE DE LOU­PÉS. AU POINT QUE LES COM­PÉ­TENCES DE L’AGENCE DE REN­SEI­GNE­MENT AMÉ­RI­CAINE SEMBLENT IN­VER­SE­MENT PRO­POR­TION­NELLES À SA RÉ­PU­TA­TION.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - EVAN THO­MAS.

L’his­toire du plus puis­sant ser­vice se­cret du monde est faite d’une in­vrai­sem­blable suite de lou­pés. Au point que les com­pé­tences de l’agence de ren­sei­gne­ment amé­ri­caine semblent in­ver­se­ment pro­por­tion­nelles à sa ré­pu­ta­tion.

Les en­ne­mis et les ri­vaux des États-Unis sur­es­timent de­puis long­temps la Cen­tral In­tel­li­gence Agen­cy (CIA). Lorsque le se­cré­taire d’État Hen­ry Kis­sin­ger se rend en Chine en 1971, le Pre­mier mi­nistre, Zhou En­lai, s’en­quiert des opé­ra­tions sub­ver­sives de la CIA. Kis­sin­ger lui ré­pond qu’il « sur­es­time gran­de­ment les ca­pa­ci­tés de l’agence ». Zhou in­siste : « Quoi qu’il ar­rive dans le monde, on pense tou­jours à eux. » « C’est vrai. Et ça les flatte. Mais ils ne le mé­ritent pas », ré­torque Kis­sin­ger.

Quelques an­nées plus tard, en 1979, les ré­vo­lu­tion­naires ira­niens prennent d’as­saut l’am­bas­sade amé­ri­caine à Té­hé­ran. Ils cap­turent un of­fi­cier de la CIA nom­mé William Dau­gher­ty, qu’ils ac­cusent de di­ri­ger l’en­semble du ré­seau de l’agence au Moyen-Orient et de vou­loir as­sas­si­ner l’aya­tol­lah Kho­mey­ni. Dau­gher­ty, qui est en­tré à la CIA neuf mois plus tôt, es­saie de leur ex­pli­quer qu’il ne parle même pas per­san. Les Ira­niens semblent of­fus­qués à l’idée que les Amé­ri­cains aient en­voyé quel­qu’un d’aus­si in­ex­pé­ri­men­té.

La CIA n’a ja­mais vrai­ment eu beau­coup de chance avec ses opé­ra­tions dans la Chine com­mu­niste et n’a pas vu ve­nir la ré­vo­lu­tion ira­nienne de 1979. « On dor­mait à poings fer­més », es­time son an­cien di­rec­teur Stans­field Tur­ner. L’agence n’a pas su pré­voir non plus le pre­mier es­sai nu­cléaire so­vié­tique en 1949, l’in­va­sion de la Co­rée du Sud en 1950, les ré­voltes po­pu­laires en Eu­rope de l’Est dans les an­nées 1950, l’ins­tal­la­tion de mis­siles so­vié­tiques à Cu­ba en 1962, la guerre is­raé­lo-arabe de 1973, l’in­va­sion so­vié­tique en Af­gha­nis­tan en 1979, la chute du mur de Ber­lin en 1989, l’an­nexion du Ko­weït par l’Irak en 1990, l’es­sai nu­cléaire de l’Inde en 1998… La liste des ra­tés est longue et culmine avec la fausse alerte sur les armes de des­truc­tion mas­sive (ADM) ira­kiennes en 2002-2003.

Dans Le­ga­cy of Ashes, Tim Wei­ner offre un ré­cit pal­pi­tant et ex­haus­tif de cette li­ta­nie d’échecs de la CIA, de­puis le lar­gage der­rière le ri­deau de fer de cen­taines d’agents qui se­ront presque tous soit tués soit re­tour­nés jus­qu’à des hu­mi­lia­tions plus ré­centes, comme cette phrase tris­te­ment cé­lèbre du di­rec­teur George Te­net af­fir­mant que les in­for­ma­tions de son agence sur la pos­ses­sion d’ADM par l’Irak « ne [fai­saient] pas un pli ». Au fil des an­nées, la CIA a je­té pas mal d’ar­gent par les fe­nêtres et s’est com­por­tée avec une cer­taine ar­ro­gance. « On s’est ba­la­dés par­tout dans le monde et on a fait ce qu’on a vou­lu. », se sou­vient Al Ul­mer, chef de la di­vi­sion Ex­trême-Orient de la CIA dans les an­nées 1950.

Mais même les suc­cès de l’agence se sont ré­vé­lés être des fias­cos. En 1963, la CIA sou­tient un coup d’État vi­sant à ins­tal­ler le par­ti Baas au pou­voir en Irak. « On est ar­ri­vés au pou­voir dans un train de la CIA », se sou­vient Ali Sa­leh al-Saa­di, fu­tur mi­nistre de l’In­té­rieur is­su de ce par­ti. L’un des pas­sa­gers de ce train, rap­pelle Tim Wei­ner, était un jeune as­sas­sin nom­mé Sad­dam Hus­sein. « À ses dé­buts, l’agence avait de très mau­vais ré­sul­tats – une grosse ré­pu­ta­tion et un bi­lan dé­sas­treux », af­firme Do­nald Gregg, an­cien chef de poste de la CIA en Co­rée du Sud puis conseiller à la Sé­cu­ri­té nationale de George H. Bush, du temps où était vice-pré­sident des États-Unis (1981-1989).

Ce­la n’a pas em­pê­ché le mythe d’une CIA toute-puis­sante et om­ni­sciente de per­du­rer, non seule­ment dans l’es­prit des en­ne­mis des États-Unis, mais aus­si dans l’ima­gi­naire de nom­breux Amé­ri­cains.

Par­mi toutes ces per­sonnes ber­nées, du moins au dé­but, on compte les pré­si­dents de l’his­toire la plus ré­cente des États-Unis. La pro­messe d’une struc­ture se­crète ca­pable non seule­ment d’es­pion­ner les en­ne­mis du pays, mais aus­si de ti­rer – à re­la­ti­ve­ment bon compte – les fi­celles des évé­ne­ments à l’étran­ger est trop al­lé­chante.

Lorsque les pré­si­dents fi­nissent par com­prendre que la CIA pa­tauge, ils en conçoivent une cer­taine amer­tume. « J’ai en­du­ré huit an­nées de re­vers en la ma­tière », confie, en guise de bi­lan après ses deux man­dats à la tête du pays, Dwight Ei­sen­ho­wer au di­rec­teur de l’agence Al­len Dulles. À son suc­ces­seur, il laisse « un hé­ri­tage de cendres ». Grand lec­teur des ro­mans de Ian Fle­ming, John F. Ken­ne­dy est cho­qué lorsque les res­pon­sables de la CIA lui pré­sentent leur James Bond mai­son, à sa­voir William Har­vey, un homme psy­cho­lo­gi­que­ment in­stable, al­coo­lique et en sur­poids, au­teur d’une opé­ra­tion bâ­clée des­ti­née à éli­mi­ner Fi­del Cas­tro avec l’aide de la ma­fia. Ro­nald Rea­gan fait sien le dé­sir du di­rec­teur de la CIA de l’époque, William Ca­sey, de re­trou­ver la gran­deur lé­gen­daire de la mai­son en lui « lâ­chant la bride ». Ré­sul­tat, sa pré­si­dence se re­trou­ve­ra sa­le­ment ébranlée par l’af­faire de l’Iran­gate 1.

Se­lon Wei­ner, un pré­sident qui tente de mettre à pro­fit les com­pé­tences de la CIA est comme Char­lie Brown es­sayant de ta­per dans un bal­lon que Lu­cy lui re­tire au der­nier mo­ment 2. Le rôle de cette der­nière est joué par les di­rec­teurs cal­cu­la­teurs ou in­com­pé­tents de l’agence. Dulles, par exemple, était as­sez gra­ti­né : flem­mard et va­ni­teux, c’est un es­croc de pre­mière qui écoute d’une oreille dis­traite des rap­ports confi­den­tiels tout en re­gar­dant un match de ba­se­ball à la télévision. Ca­sey, lui, passe son temps à mar­mon­ner et à men­tir. Même les plus ho­no­rables des di­rec­teurs de la CIA, comme Ri­chard Helms, ne peuvent ré­sis­ter à la ten­ta­tion de dire aux pré­si­dents ce qu’ils veulent en­tendre. Pour al­ler dans le sens de la politique de Ri­chard Nixon en 1969, Helms tra­fique les es­ti­ma­tions de l’agence concer­nant les ca­pa­ci­tés nu­cléaires de l’URSS. Dans la pre­mière ver­sion du rap­port, les ana­lystes de la CIA dou­taient de la vo­lon­té ou de la ca­pa­ci­té des So­vié­tiques à lan­cer une frappe nu­cléaire. Helms sup­pri­me­ra ce pas­sage, pour­tant es­sen­tiel, et, pen­dant des an­nées, jus­qu’à la fin de la Guerre froide, la CIA sur­éva­lue­ra le de­gré de mo­der­ni­sa­tion de l’ar­se­nal so­vié­tique. Les ren­sei­gne­ments bi­don de la CIA sur l’Irak en 2002-2003, ba­sés sur des sources dou­teuses, n’étaient pas une nou­veau­té. Pour al­ler dans le sens de l’ad­mi­nis­tra­tion John­son, qui vou­lait ob­te­nir l’aval du Congrès pour l’en­trée en guerre au Viet­nam en 1964, la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment a fa­bri­qué les preuves d’une at­taque de des­troyers amé­ri­cains par les com­mu­nistes dans le golfe du Ton­kin.

Wei­ner, qui a long­temps sui­vi les af­faires de ren­sei­gne­ment pour The New York Times, a l’oeil pour les dé­tails em­bar­ras­sants. Ceux qui étaient au som­met de la hié­rar­chie étaient sou­vent les der­niers in­for­més. Quand l’Irak en­va­hit le Ko­weït, en août 1990, Ro­bert M. Gates, qui est alors conseiller ad­joint à la Sé­cu­ri­té nationale du pré­sident Bush, est en train de pique-ni­quer avec sa fa­mille. Une amie de sa femme les re­joint et lui de­mande : « Mais qu’est-ce que tu fais là, toi ? » À quoi Gates ré­pond : « Mais de quoi tu parles ? » « De l’in­va­sion », ré­torque-t-elle. « Mais quelle in­va­sion ? » L’an­née pré­cé­dente, lors de la chute du mur de Ber­lin, Milt Bear­den, le pa­tron de la di­vi­sion Union so­vié­tique de la CIA, en était ré­duit à re­gar­der les évé­ne­ments à la té­lé en ten­tant d’igno­rer les ap­pels ur­gents de la Mai­son-Blanche, qui vou­lait sa­voir ce que les es­pions sa­vaient de la si­tua­tion. « C’était dur à ad­mettre, mais pas un seul de nos es­pions en URSS ne va­lait un clou ; ils ont tous été iden­ti­fiés et tués, sans que qui­conque au sein de la CIA sache pour­quoi », écrit Wei­ner. (Les agents amé­ri­cains à Mos­cou avaient été tra­his par la taupe Al­drich Ames.)

Wei­ner n’est pas le pre­mier des jour­na­listes à voir dans l’âge d’or de la CIA une illu­sion. À l’is­sue d’une série d’au­di­tions [sur le scan­dale du Wa­ter­gate] en 1975, la com­mis­sion Church dé­crit la CIA comme une « bande de pieds ni­cke­lés ». Dans la fou­lée, de nom­breux au­teurs com­mencent à dé­cons­truire le mythe de l’agence, no­tam­ment Tho­mas Po­wers dans The Man Who Kept the Se­crets 3. Mais, en s’ap­puyant sur des di­zaines de mil­liers de do­cu­ments dé­clas­si­fiés et en in­ter­ro­geant des di­zaines de maî­tre­ses­pions dé­çus, Wei­ner brosse ce qui est sans doute le ta­bleau le plus per­tur­bant à ce jour des inep­ties de la CIA.

LE LIVRE

Le­ga­cy of Ashes: The His­to­ry of the CIA (« Un hé­ri­tage de cendres. L’his­toire de la CIA »), de Tim Wei­ner, Al­len Lane, 2007, 720 p.

L’AU­TEUR

Tim Wei­ner a long­temps cou­vert les ques­tions de sé­cu­ri­té et de ter­ro­risme au New York Times. Le­ga­cy of Ashes lui a va­lu de re­ce­voir le Na­tio­nal Book Award en 2007.

En no­vembre 1979, des étu­diants ira­niens prennent en otage une cin­quan­taine de per­sonnes à l’am­bas­sade des États-Unis à Té­hé­ran. Ils ac­cusent la CIA de vou­loir as­sas­si­ner l’aya­tol­lah Kho­mey­ni.

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