LA BIBLE EST UN RO­MAN D’ES­PION­NAGE

L’AN­CIEN TES­TA­MENT RE­GORGE D’AGENTS DOUBLES ET DE SÉ­DUC­TRICES IN­TÉ­RES­SÉES. TRÈS TÔT, LE PEUPLE JUIF A PALLIÉ SA FAI­BLESSE MI­LI­TAIRE EN TABLANT SUR LE REN­SEI­GNE­MENT.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — J.-L.M.

L’An­cien Tes­ta­ment re­gorge d’agents doubles et de sé­duc­trices in­té­res­sées.

Moïse en­voie douze es­pions – un par tri­bu – s’in­for­mer de l’état des lieux (Nombres 13, 18-30) : « Com­ment est le pays où cette po­pu­la­tion ha­bite : est-il bon ou mau­vais ? Com­ment sont les villes où cette po­pu­la­tion ha­bite : sont-elles des cam­pe­ments ou des for­te­resses ? Com­ment est ce pays : sa terre est-elle grasse ou maigre ? Y pousse-t-il ou non des arbres ? Ras­sem­blez vos forces et pre­nez les fruits du pays. » Le suc­ces­seur de Moïse, Jo­sué, en­ver­ra à son tour, « dis­crè­te­ment » deux es­pions, de vrais pros. Ceux-ci iront droit au bor­del de Jé­ri­cho, s’aco­qui­ne­ront avec la pros­ti­tuée Ra­hab, ob­tien­dront d’elle des ren­sei­gne­ments de pre­mière main qu’ils trans­met­tront tels quels à Jo­sué : « C’est bon, on peut y al­ler ».

« Ra­hab est la pre­mière es­pionne au ser­vice des Is­raé­lites », écrit Rose Ma­ry Shel­don dans un livre consa­cré aux es­pions de la Bible. Ra­hab inau­gure une longue liste de re­dou­tables agentes se­crètes. Sui­vront no­tam­ment Dé­bo­rah la ru­sée, qui, grâce à l’agent double He­ber, en­traî­ne­ra le roi de Ca­naan dans une embuscade fa­tale ( Juges 4, 4-23). Puis Da­li­la, dont est épris Sam­son à la force ma­gique. Les Phi­lis­tins s’achè­te­ront ses ser­vices contre 1100 pièces d’ar­gent, à charge pour elle d’ex­tor­quer le se­cret de la force de son amant : ses che­veux. La plus re­mar­quable bar­bouze de la Bible est ce­pen­dant Ju­dith, une veuve su­perbe, riche et pieuse, qui de sa propre ini­tia­tive dé­cide de sé­duire et de tuer Ho­lo­pherne, le gé­né­ral de Na­bu­cho­do­no­sor. Sa maes­tria fe­ra date.

Dans les pre­miers livres de la Bible, les Is­raé­lites sont en ef­fet presque tou­jours vic­to­rieux, gé­né­ra­le­ment grâce à l’as­so­cia­tion im­pa­rable de deux atouts ma­jeurs : d’ex­cel­lents ren­sei­gne­ments et le concours di­vin. Dans la plu­part des ré­cits de com­bat fi­gurent des es­pions et des stra­ta­gèmes. Voyez la prise de Jé­ri­cho, grâce à Ra­hab, et celle des mon­tagnes d’Aï, grâce au cou­ra­geux Gé­déon. Ce­lui-ci se glisse dans le camp des Ma­dia­nites et sur­prend leurs plans. Mais le Tout-Puis­sant lui-même joue un rôle non né­gli­geable, qu’il n’en­tend pas lais­ser mi­ni­mi­ser.

C’est peut-être le roi Da­vid qui offre le meilleur exemple de cette com­bi­nai­son ga­gnante. Da­vid es­pionne à tout-va, y com­pris au sein de sa propre fa­mille. Mais sa pa­ra­noïa s’ex­plique : il a bien failli ne ja­mais mon­ter sur le trône, à cause d’un agent double heu­reu­se­ment dé­tec­té à temps ; et il man­que­ra d’en des­cendre, à cause d’un com­plot me­né par son propre fils Ab­sa­lon. En même temps, Da­vid est aus­si un adepte des cir­cuits courts, et, dans cer­tains cas, il puise ses ren­sei­gne­ments di­rec­te­ment chez Yah­vé. « Da­vid in­ter­ro­gea le Sei­gneur : “Si je pour­suis cette bande de pillards, pour­rai-je les at­teindre” » Et Il lui dit : “Pour­suis ! Sû­re­ment, tu at­tein­dras ! Sû­re­ment, tu dé­li­vre­ras !” » (I Sa­muel 30, 8). Par­fois, Yah­vé y va même de ses conseils stra­té­giques : « “Ne monte pas. Contourne-les par leurs ar­rières : tu les abor­de­ras de­vant les mi­co­cou­liers. Quand tu en­ten­dras un bruit de pas à la cime des mi­co­cou­liers, dé­pêche-toi : c’est que le Sei­gneur se­ra sor­ti de­vant toi pour frap­per dans le camp des Phi­lis­tins !” »

À par­tir des pre­mier et deuxième livres des Mac­ca­bées, « les pro­phé­ties dis­pa­raissent du ré­cit, ain­si que les mi­racles et toute forme d’in­ter­ven­tion sur­na­tu­relle di­recte », note Rose Ma­ry Shel­don. Mais du même coup, le rôle du ren­sei­gne­ment s’ac­croît. Les luttes de Ju­das Mac­ca­bée contre les Sé­leu­cides au iie siècle av. J.-C. consti­tuent l’ar­ché­type d’une gué­rilla vic­to­rieuse. Deux mil­lé­naires avant Mao, les re­belles juifs ex­ploitent au maxi­mum leur connais­sance du ter­rain en « se fon­dant dans la po­pu­la­tion comme un pois­son dans l’eau ». Leur vic­toire contre An­tio­chos IV Épi­phane as­sure à Is­raël un bon siècle de tran­quilli­té – le der­nier pour long­temps.

Les Juifs sont en ef­fet bien mal lo­tis sur le plan mi­li­taire. Leur mi­nus­cule pays se trouve coin­cé entre des voi­sins ul­tra­puis­sants qui n’hé­sitent ja­mais à le tra­ver­ser pour al­ler s’entre-tuer, Égyp­tiens contre Hit­tites, Mé­so­po­ta­miens contre Phé­ni­ciens… Jé­ru­sa­lem se­ra le théâtre de pas moins de 118 conflits au cours de son his­toire agi­tée. Mais, même quand Yah­vé se fe­ra plus dis­cret et moins in­ter­ven­tion­niste, ils ten­te­ront tou­jours de com­pen­ser la fai­blesse de leurs forces par une uti­li­sa­tion op­ti­male du ren­sei­gne­ment, no­tam­ment contre les Romains.

Spies of the Bible («Es­pions de la Bible»), de Rose Ma­ry Shel­don, Green­hill Books, 2007, 304 p.

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