GLOIRE AUX «HÉ­ROS DE L’OMBRE»

En Rus­sie, de nom­breux ou­vrages conti­nuent de rendre hom­mage aux ex­ploits des agents de ren­sei­gne­ment, les raz­vedt­chi­ki. Un exer­cice très en­ca­dré mais tou­jours riche d’en­sei­gne­ments.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — A. L.

En Rus­sie, de nom­breux ou­vrages conti­nuent de rendre hom­mage aux ex­ploits des raz­vedt­chi­ki. Un exer­cice très en­ca­dré mais tou­jours riche d’en­sei­gne­ments.

En langue russe, le terme « es­pion » (chpion) a une conno­ta­tion très né­ga­tive. Les es­pions, ce sont tou­jours les autres : les fourbes, les lâches, les traîtres, amé­ri­cains et par­fois bri­tan­niques. Leurs ho­mo­logues so­vié­tiques ou russes, eux, ont droit au qua­li­fi­ca­tif plus noble de raz­vedt­chi­ki, agents de ren­sei­gne­ment. Les mots sont im­por­tants, et l’es­pion, avec sa du­pli­ci­té et sa no­ci­vi­té in­hé­rentes, reste l’en­ne­mi. Une riche lit­té­ra­ture et une abon­dante ci­né­ma­to­gra­phie traitent de ces « com­bat­tants du front si­len­cieux », ces « che­va­liers de la Guerre froide » ou ces « hé­ros de l’ombre ». Dans l’ou­vrage ré­cent qu’il a consa­cré aux « agents de lé­gende », Ni­ko­laï Dol­go­po­lov, ré­dac­teur en chef ad­joint du quo­ti­dien of­fi­ciel Ros­siïs­kaïa Ga­ze­ta, les dé­crit comme des « gens lu­mi­neux », des ser­vi­teurs de la pa­trie « cou­verts des étoiles do­rées de la gloire ano­nyme ». Même si, pour leur grande ma­jo­ri­té, les ex­ploits des « hé­ros » de Dol­go­po­lov ap­par­tiennent au siècle pas­sé, le livre se clôt sur le pré­sent : « Notre époque est en­core pro­pice à l’hé­roïsme, écrit­il en conclu­sion. Pour ce­la, nous avons be­soin de gens comme eux : cou­ra­geux, loyaux, prêts au sa­cri­fice. Et, de sur­croît, d’une grande in­tel­li­gence. » Por­té par des di­zaines d’émis­sions de télévision et toute une sec­tion de la Ros­siïs­kaïa Ga­ze­ta consa­crée aux ex­ploits des raz­vedt­chi­ki, le livre de Ni­ko­laï Dol­go­po­lov a été un grand suc­cès de li­brai­rie. Sa pré­sen­ta­tion, le 20 jan­vier 2016, dans les lo­caux du jour­nal, a réuni le gra­tin du ren­sei­gne­ment russe, des vé­té­rans du KGB ac­com­pa­gnés de leurs fa­milles jus­qu’aux of­fi­ciers en exer­cice du Slou­j­ba Vne­sh­neï Raz­ved­ki (SVR), l’hé­ri­tier de la pres­ti­gieuse pre­mière di­rec­tion gé­né­rale du KGB, char­gée du ren­sei­gne­ment ex­té­rieur. Il s’agit ici d’un exer­cice très en­ca­dré, voire contrô­lé, et l’au­teur ne s’en cache pas : sans l’aide et la co­opé­ra­tion du ser­vice de presse du SVR, son livre n’au­rait ja­mais vu le jour. Et, même si son ou­vrage reste un pa­né­gy­rique, il n’en plaît pas moins au pu­blic dans la Rus­sie de Vla­di­mir Pou­tine, sou­cieuse de re­prendre sa place sur la scène in­ter­na­tio­nale. Un pu­blic tou­jours sen­sible à la gran­deur pas­sée – qu’elle soit so­vié­tique ou tsa­riste.

Trois pho­tos com­posent la cou­ver­ture d’« Agents de lé­gende » : celle, très connue, de la pose du dra­peau rouge so­vié­tique sur le toit du Reichs­tag dans le Ber­lin dé­vas­té par la Se­conde Guerre mon­diale ; celle de l’écus­son du SVR, qui re­prend l’aigle bi­cé­phale des tsars ; et celle, plus rare, du siège ul­tra­mo­derne du ser­vice, si­tué dans la fo­rêt de Ias­se­ne­vo (que les ha­bi­tants de la ca­pi­tale nomment « le Bois »), dans les en­vi­rons de Mos­cou. Pour les raz­vedt­chi­ki, c’est « le Centre ».

La lec­ture de ce genre d’ou­vrages sur le ren­sei­gne­ment so­vié­tique ne manque ja­mais d’in­té­rêt. On y lit la fas­ci­na­ tion du pu­blic pour ces « per­son­nages de lé­gende », l’adhé­sion com­plète de l’au­teur à leurs faits d’armes, mais on y ap­prend aus­si tou­jours quelque chose de nou­veau. L’exis­tence par exemple de ces agents so­vié­tiques d’ori­gine ar­mé­nienne, Ke­vork et Goar Var­ta­nian, des « illé­gaux » ba­sés en Iran, qui au­raient, se­lon l’au­teur, évi­té un attentat contre Sta­line, Chur­chill et Roo­se­velt, réunis en pleine guerre mon­diale pour la fa­meuse confé­rence de Té­hé­ran en 1943. Dol­go­po­lov a vi­si­ble­ment un faible pour le couple : il lui avait dé­jà consa­cré un livre, Var­ta­nian, qui a été tra­duit en ar­mé­nien mais aus­si en per­san. Dé­but 2017, Goar a fê­té ses 91 ans ; son époux et com­pa­gnon de route est dé­cé­dé l’an­née pré­cé­dente. Elle a eu droit à un long ar­ticle dans la Ros­siïs­kaïa Ga­ze­ta : y étaient cé­lé­brées sa vi­va­ci­té d’es­prit et ses qua­li­tés « opé­ra­tion­nelles » qui ont, à plu­sieurs re­prises, « sauvé non seule­ment la pa­trie mais le monde en­tier d’un ca­ta­clysme im­mi­nent ».

Sans sur­prise fi­gurent par­mi les « agents de lé­gende » de Dol­go­po­lov cer­tains des Cinq de Cam­bridge, no­tam­ment Kim Philby, qui reste pour les Russes une vé­ri­table star (il a eu droit à un timbre so­vié­tique à son ef­fi­gie en 1990, quelques mois avant l’ef­fon­dre­ment du pays), mais aus­si cet éton­nant couple de com­mu­nistes juifs newyor­kais, Mor­ris et Lo­na Co­hen (alias He­len et Pe­ter Kro­ger), qui a tra­vaillé toute sa vie pour le compte de l’URSS. Mor­ris est res­té dans l’his­toire comme l’agent re­cru­teur de son com­pa­triote Ju­lius Ro­sen­berg, exé­cu­té pour es­pion­nage ato­mique en 1953 ; Lo­na mour­ra en 1992 dans un hô­pi­tal du KGB, ce­lui­là même où était soi­gné Bru­no Pontecorvo, le cé­lèbre phy­si­cien ita­lien qui était pas­sé en URSS en 1950 [lire « L’éter­nel se­cret de Bru­no Pontecorvo », p. 28]. Les époux Co­hen ap­pa­raissent sur un timbre­poste émis par la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie en 1998.

À lire les chro­niques de Dol­go­po­lov, on se­rait ten­té de dire que ces lé­gendes sont im­mor­telles – et pas seule­ment au sens fi­gu­ré. Le vé­té­ran de la bande, Alexeï Bo­tiane, sur­nom­mé le com­man­dant Tor­nade, vient de fê­ter en grande pompe ses 100 ans – il a été cha­leu­reu­se­ment fé­li­ci­té pour son « ju­bi­lé » par Vla­di­mir Pou­tine lui­ même. « Notre pro­fes­sion nous oblige à faire tra­vailler notre cer­veau et nous aide à res­ter en forme – phy­sique, men­tale et psy­cho­lo­gique », confie un autre des hé­ros de Dol­go­po­lov, le co­lo­nel Vla­di­mir Bar­kovs­ki, an­cien « ré­sident » du KGB à Londres, spé­cia­li­sé dans le ren­sei­gne­ment nu­cléaire. Ce der­nier est dé­cé­dé à l’âge de 90 ans. Se­lon sa bio­gra­phie of­fi­cielle, il au­ra contri­bué « de ma­nière dé­ci­sive » à l’ac­qui­si­tion par l’URSS du sa­voir­faire né­ces­saire à la fa­bri­ca­tion de la bombe ato­mique.

Le­gen­dar­nye raz­vedt­chi­ki (« Agents de lé­gende »), de Ni­ko­laï Dol­go­po­lov, Mo­lo­daïa Gvar­dia, 2015, 384 p.

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