LES POISONS DU KGB

Of­fi­ciel­le­ment, les ser­vices russes ne li­quident plus de dis­si­dents à l’étran­ger de­puis 1963. Des op­po­sants au ré­gime du Krem­lin conti­nuent pour­tant de trou­ver la mort dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - CH­RIS­TO­PHER AN­DREW.

Of­fi­ciel­le­ment, les ser­vices russes ne li­quident plus de dis­si­dents à l’étran­ger de­puis 1963. Des op­po­sants au ré­gime du Krem­lin conti­nuent pour­tant de trou­ver la mort dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses.

L’as­sas­si­nat était une com­po­sante clé de la politique étran­gère de Sta­line. Le di­ri­geant so­vié­tique avait per­son­nel­le­ment or­don­né l’en­voi d’une mis­sion se­crète pour éli­mi­ner Léon Trots­ki au Mexique, où ce­lui­ci vi­vait en exil [lire « Pour l’amour de Sta­line », p. 46]. Et, même pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, la col­lecte de ren­sei­gne­ments sur Adolf Hit­ler pas­sait après la li­qui­da­tion du grand hé­ré­tique. L’as­sas­sin de Trots­ki, Ramón Mer­ca­der, qui était res­té un fervent sta­li­nien du­rant ses vingt ans de dé­ten­tion au Mexique, fut fait « hé­ros de l’Union so­vié­tique » à sa li­bé­ra­tion.

Dans les pre­mières an­nées de la Guerre froide, Sta­line at­ta­cha presque au­tant d’im­por­tance à l’as­sas­si­nat du ma­ré­chal Ti­to, qui avait suc­cé­dé à Trots­ki dans le rôle d’hé­ré­tique nu­mé­ro un du com­mu­nisme in­ter­na­tio­nal. L’as­sas­sin de Ti­to de­vait être Ios­sif Gri­gou­le­vitch, un agent so­vié­tique « illégal » [lire « L’âge d’or des “illé­gaux” russes », p. 16], pré­cé­dem­ment im­pli­qué dans l’as­sas­si­nat de Trots­ki. Gri­gou­le­vitch avait réus­si l’ex­ploit de se faire pas­ser pour un di­plo­mate cos­ta­ri­cain sous le nom de Teo­do­ro Cas­tro. En tant qu’am­bas­sa­deur du Cos­ta Ri­ca à Rome et am­bas­sa­deur non­ré­sident à Bel­grade, il avait un ac­cès di­rect à Ti­to.

Sta­line mort, le pro­jet de li­qui­da­tion de Ti­to fut aban­don­né, et Gri­gou­le­vitch fut rap­pe­lé à Mos­cou, où il en­ta­ma sous son vrai nom une brillante car­rière d’uni­ver­si­taire spé­cia­liste de l’Amé­rique la­tine. Le suc­ces­seur de Sta­line, Ni­ki­ta Kh­roucht­chev, pra­ti­qua une politique d’as­sas­si­nats à l’étran­ger plus res­tric­tive, di­ri­gée es­sen­tiel­le­ment contre les lea­ders na­tio­na­listes ukrai­niens ré­fu­giés en Al­le­magne de l’Ouest.

En 1963, Kh­roucht­chev de­man­da à Fi­del Cas­tro de faire da­van­tage d’ef­forts pour ten­ter d’in­fil­trer les groupes d’émi­grés cu­bains. « Dans cer­taines cir­cons­tances, lui dit­il, les ser­vices de sé­cu­ri­té doivent

éli­mi­ner phy­si­que­ment les chefs contre­ré­vo­lu­tion­naires en exil. » Mais, à par­tir de 1963, Kh­roucht­chev dut ces­ser de suivre son propre avis en rai­son de l’énorme scan­dale pro­vo­qué par la dé­fec­tion de trois exé­cu­teurs du KGB en Al­le­magne.

Le 18 fé­vrier 1954, à Franc­fort, un tueur che­vron­né du KGB, Ni­ko­laï Kho­kh­lov, frap­pa à la porte de l’ap­par­te­ment de Guéor­gui Oko­lo­vitch, l’un des prin­ci­paux lea­ders en exil de la Nou­velle Al­liance des so­li­da­ristes russes (NTS, or­ga­ni­sa­tion an­ti­com­mu­niste de la dia­spo­ra), et lui an­non­ça de but en blanc : « Guéor­gui Ser­gueïe­vitch, le Co­mi­té cen­tral du Par­ti com­mu­niste de l’Union so­vié­tique a or­don­né ton as­sas­si­nat. » Mais Kho­kh­lov pour­sui­vit en di­sant à un Oko­lo­vitch pa­ni­qué qu’il avait fi­na­le­ment dé­ci­dé de ne pas exé­cu­ter les ins­truc­tions du Co­mi­té cen­tral. Il fit au contraire dé­fec­tion et se ren­dit à la CIA. Le 20 avril, lors d’une spec­ta­cu­laire confé­rence de presse des­ti­née aux mé­dias du monde en­tier, il dé­voi­la l’arme du crime : un pis­to­let élec­trique dis­si­mu­lé dans un pa­quet de ci­ga­rettes qui ti­rait des balles en­ro­bées de cya­nure.

L’an­née sui­vante, le KGB re­cru­ta un tueur à gages ouest­al­le­mand, Wolf­gang Wild­prett, pour tuer le pré­sident du NTS en exil, Vla­di­mir Po­rem­sky. Comme Kho­kh­lov, Wild­prett tour­na ca­saque et fit dé­fec­tion. En 1957, la ten­ta­tive du KGB d’em­poi­son­ner Kho­kh­lov avec du thal­lium ra­dio­ac­tif (cen­sé se dé­gra­der dans le ca­davre et être in­dé­tec­table à l’au­top­sie) échoua elle aus­si.

Se­rhii Plo­khy consacre une bio­gra­phie à Bog­dan Sta­chins­ky, le plus per­for­mant des exé­cu­teurs du KGB en ce qui concerne les di­ri­geants na­tio­na­listes ukrai­niens en exil. Il n’avait que 25 ans quand il tua en 1957 Lev Re­bet, res­ca­pé des camps de concen­tra­tion na­zis et prin­ci­pal idéo­logue de l’Or­ga­ni­sa­tion des na­tio­na­listes ukrai­niens (OUN). Deux ans plus tard, il as­sas­si­na Ste­pan Ban­de­ra, le chef en exil de l’OUN, dont le por­trait fi­gure au­jourd’hui sur les timbres­poste ukrai­niens.

Pour ac­com­plir ses for­faits, Sta­chins­ky uti­li­sait un pis­to­let­va­po­ri­sa­teur pro­pul­sant un jet de gaz toxique à par­tir d’une am­poule de cya­nure écra­sée, ce qui pro­vo­quait la mort par ar­rêt car­diaque. Le la­bo­ra­toire des armes du KGB es­ti­mait à juste titre qu’un mé­de­cin lé­giste peu mé­fiant at­tri­bue­rait la mort à un in­farc­tus.

Après avoir li­qui­dé Ban­de­ra, Sta­chins­ky fut convo­qué dans le bu­reau du pa­tron du KGB de l’époque, Alexandre Ché­lé­pine, qui le dé­co­ra de l’ordre du Dra­peau rouge, de­vant d’autres of­fi­ciers su­pé­rieurs du KGB au garde­à­vous, « pour avoir exé­cu­té une im­por­tante mis­sion of­fi­cielle dans des cir­cons­tances ex­trê­me­ment dif­fi­ciles ».

Comme Kho­kh­lov et Wild­prett, Sta­chins­ky com­men­ça tou­te­fois à avoir des re­grets sur sa car­rière d’as­sas­sin, en­cou­ra­gé en ce­la par sa pe­tite amie est­al­le­mande Inge Pohl, qu’il épou­sa en 1960 contre l’avis du KGB. En août 1961, un jour avant que le mur de Ber­lin ne lui barre la route, le couple pas­sa à l’Ouest. Sta­chins­ky avoua les meurtres de Re­bet et de Ban­de­ra, fut ju­gé à Karls­ruhe en 1962 et fut condam­né à huit ans de pri­son. Le juge dé­cla­ra que le prin­ci­pal cou­pable était l’État so­vié­tique, qui avait ins­ti­tu­tion­na­li­sé l’as­sas­si­nat politique. Au KGB, les têtes tom­baient fa­ci­le­ment.

Quatre mois après le pro­cès, un trans­fuge du KGB ré­vé­la que pas moins de dix­sept of­fi­ciers du KGB avaient été congé­diés ou ré­tro­gra­dés. Par peur de s’at­ti­rer en­core plus de pu­bli­ci­té in­ter­na­tio­nale, le Po­lit­bu­ro re­non­ça aux as­sas­si­nats à l’ex­té­rieur du bloc so­vié­tique, quoique en y re­cou­rant dans de rares oc­ca­sions, la prin­ci­pale étant l’as­sas­si­nat du pré­sident af­ghan

Ha­fi­zul­lah Amin dans son pa­lais de Ka­boul lors de l’in­va­sion so­vié­tique, en 1979. L’an­née pré­cé­dente, le KGB avait aus­si prê­té as­sis­tance aux ser­vices se­crets bul­gares, bien plus por­tés sur l’ho­mi­cide, pour l’as­sas­si­nat de Guéor­gui Mar­kov à Londres [lire « Le pa­ra­pluie bul­gare refermé », ci-contre].

Grâce aux élé­ments dé­taillés pro­duits lors de son pro­cès, la car­rière de Sta­chins­ky n’a plus guère de se­crets. Mais la connais­sance que pos­sède Plo­khy de l’his­toire ukrai­nienne, ain­si que les re­cherches qu’il a ef­fec­tuées dans les ar­chives dé­clas­si­fiées de la CIA et au­près de sources russes, lui per­mettent de dres­ser de Sta­chins­ky le pre­mier por­trait ex­haus­tif, même si une com­pa­rai­son plus pous­sée avec les dé­fec­tions de Kho­kh­lov et de Wild­prett au­rait été in­té­res­sante.

Sta­chins­ky de­meure un per­son­nage dif­fi­cile à cer­ner. À sa li­bé­ra­tion an­ti­ci­pée en 1967 – sa femme avait au­pa­ra­vant de­man­dé le di­vorce –, il semble qu’il se soit ré­fu­gié sous un faux nom en Afrique du Sud, où il se­rait en­tré en contact avec le chef des ser­vices spé­ciaux, au­rait eu re­cours à la chi­rur­gie es­thé­tique et se se­rait re­ma­rié. On ne sait qua­si­ment rien de sa vie après 1967. Plo­khy est à juste titre scep­tique à l’égard du ré­cit bi­zarre que, en 2011, un sep­tua­gé­naire pré­ten­dant être Sta­ chins­ky li­vra à un jour­na­liste ukrai­nien, af­fir­mant qu’une équipe du KGB l’avait ra­pa­trié à Mos­cou en 1970. Il est pos­sible que le vé­ri­table Sta­chins­ky soit tou­jours en vie. Si c’est le cas, il au­ra re­mar­qua­ble­ment réus­si à dis­pa­raître dans la na­ture, comme il avait ap­pris à le faire du temps où il était un as­sas­sin du KGB.

Plo­khy éta­blit un rap­pro­che­ment trou­blant entre l’époque de Kh­roucht­chev et celle de Pou­tine. Ce der­nier, of­fi­cier de car­rière du KGB et an­cien pa­tron du ser­vice de ren­sei­gne­ment post­so­vié­tique, le FSB, semble avoir moins de ré­ti­cences à l’égard d’as­sas­si­nats ponc­tuels à l’étran­ger que tous les di­ri­geants russes de­puis Kh­roucht­chev. Le rap­port Owen de dé­but 2016 sur l’as­sas­si­nat par em­poi­son­ne­ment, à Londres, du trans­fuge russe Alexandre Lit­vi­nen­ko en 2006 conclut que ce­lui­ci a été exé­cu­té sur ordre du FSB [voir Books no 79, sep­tembre-oc­tobre 2016]. « L’opé­ra­tion du FSB pour tuer Lit­vi­nen­ko a pro­ba­ble­ment été ap­prou­vée par Ni­ko­laï Pa­trou­chev, alors pa­tron du FSB, ain­si que par le pré­sident Pou­tine. »

LE LIVRE

The Man with the Poi­son Gun (« L’homme au pis­to­let em­poi­son­né »), One­world, 2016, 365 p. L’AU­TEUR

Se­rhii Plo­khy est un his­to­rien ukrai­nien spé­cia­liste de l’Eu­rope de l’Est et de l’ex-URSS, no­tam­ment l’Ukraine, la Bié­lo­rus­sie et la Rus­sie. Il en­seigne à l’uni­ver­si­té de Har­vard.

Un pis­to­let élec­trique ca­ché dans un pa­quet de ci­ga­rettes et ti­rant des balles en­ro­bées de cya­nure : c’est avec cette arme que Ni­ko­laï Kho­kh­lov au­rait dû li­qui­der un dis­si­dent en Al­le­magne.

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