JEUX DANGEREUX AU «PAYS DES PURS»

POUR LE PA­KIS­TAN, TOUS LES MOYENS SONT BONS POUR AC­CROÎTRE SON IN­FLUENCE DANS LA RÉ­GION. Y COM­PRIS PI­LO­TER DES GROUPES TER­RO­RISTES EN SOUS-MAIN.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - WILLEM MARX.

Pour le Pa­kis­tan, tous les moyens sont bons pour ac­croître son in­fluence dans la ré­gion. Y com­pris pi­lo­ter des groupes ter­ro­ristes en sous-main.

Com­ment ne pas voir un échec co­los­sal des ser­vices de ren­sei­gne­ment pa­kis­ta­nais dans l’attentat per­pé­tré par un groupe is­la­miste, en oc­tobre 2016, contre le centre de for­ma­tion de la po­lice de Quet­ta ? La cel­lule ter­ro­riste en ques­tion avait ap­pa­rem­ment échap­pé à la sur­veillance dans un pays où les es­pions sont lé­gion. Après plu­sieurs heures de car­nage à l’arme au­to­ma­tique et à l’ex­plo­sif, ils ont fi­na­le­ment été mis hors d’état de nuire, mais leur at­taque a fait une soixan­taine de morts et une bonne cen­taine de bles­sés par­mi les as­pi­rants po­li­ciers. Même au Pa­kis­tan, un tel bi­lan ap­pa­raît ex­cep­tion­nel­le­ment lourd. L’attentat était le der­nier d’une série d’at­taques vi­sant des « cibles fa­ciles » [à sa­voir in­ca­pables de se dé­fendre vrai­ment] dans les rangs de l’ar­mée et de la po­lice. Pour l’opi­nion pa­kis­ta­naise, le choc fut rude ; les po­li­tiques, eux, firent as­saut de la­men­ta­tions et se pré­ci­pi­tèrent au che­vet des bles­sés à l’hô­pi­tal avec une promp­ti­tude proche de l’in­dé­cence. Au nombre des pa­ra­doxes ca­rac­té­ri­sant le Pa­kis­tan con­tem­po­rain, il faut re­le­ver que La­sh­kare-Jhang­vi, le groupe ex­tré­miste sun­nite ayant re­ven­di­qué l’attentat, a été créé et sou­te­nu par ce même ap­pa­reil de sé­cu­ri­té nationale qui est de­ve­nu par la suite sa cible. (Il en va de même pour divers groupes ar­més res­pon­sables d’autres mas­sacres dans la ré­gion.) C’est cette ten­sion mor­telle – médiocrité de la col­lecte du ren­sei­gne­ment et sou­tien zé­lé aux groupes ar­més – qui dé­chire la société pa­kis­ta­naise et cause des pro­blèmes aux di­ri­geants de la pla­nète, de Pé­kin à Wa­shing­ton. Car, sans les at­ten­tats du 11-Sep­tembre, ce dangereux pa­ra­doxe au­rait sans doute pu res­ter l’un des nom­breux pro­blèmes in­so­lubles du Pa­kis­tan – au même titre que la cor­rup­tion et le clien­té­lisme pro­fon­dé­ment an­crés dans sa classe politique. Mais quand on a dé­cou­vert qu’Ous­sa­ma Ben La­den avait me­né une vie pai­sible à Ab­bot­ta­bad, ville de gar­ni­son sous haute sur­veillance au pied de l’Hi­ma­laya, les mé­dias du monde en­tier en ont conclu à la du­pli­ci­té des ser­vices se­crets pa­kis­ta­nais.

C’est sur­tout l’In­ter-Ser­vices In­tel­li­gence (ISI) qui sus­cite l’op­probre gé­né­ral, s’at­ti­rant les cri­tiques nour­ries du mi­nistre de la Dé­fense af­ghan, du di­rec­teur de la CIA, de nom­breux par­le­men­taires bri­tan­niques et même d’une poi­gnée de cou­ra­geux édi­to­ria­listes pa­kis­ta­nais. « Ça fait mau­vais ef­fet. C’est as­sez em­bar­ras­sant », com­men­tait un res­pon­sable du ren­sei­gne­ment pa­kis­ta­nais à l’agence Reu­ters, quelques jours seule­ment après la mort d’Ous­sa­ma Ben La­den. Sou­vent pré­sen­té par les jour­na­listes comme un « État dans l’État », l’ISI a éga­le­ment la ré­pu­ta­tion de par­rai­ner dans l’ombre une af­fo­lante nuée de groupes ex­tré­mistes divers et va­riés qui sèment la ter­reur dans la ré­gion.

Il n’en a pas tou­jours été ain­si. L’agence a été fon­dée par un spé­cia­liste che­vron­né de l’es­pion­nage, un vé­té­ran de l’ar­mée des Indes qui, comme plu­sieurs cen­taines d’autres of­fi­ciers, avait été dé­ta­ché au Pa­kis­tan à l’is­sue de la Par­ti­tion, en 1947. An­cien res­pon­sable du ren­sei­gne­ment au Proche-Orient et dans le sous-conti­nent in­dien pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, le gé­né­ral de di­vi­sion aus­tra­lien Wal­ter Jo­seph Caw­thorn bé­né­fi­ciait d’une so­lide ex­pé­rience. Pour or­ga­ni­ser les nou­veaux ser­vices se­crets, il s’est ap­pa­rem­ment ins­pi­ré de son ho­mo­logue bri­tan­nique, le Se­cret In­tel­li­gence Ser­vice (SIS).

L’ISI n’a pas vrai­ment de quoi se van­ter de ses pre­mières mis­sions à l’étran­ger, no­tam­ment dans le cadre de ses conflits ré­cur­rents avec l’Inde. En 1965, du­rant la deuxième guerre in­do­pa­kis­ta­naise au Ca­che­mire, les ser­vices par­viennent dif­fi­ci­le­ment à ali­men­ter l’état-ma­jor en in­for­ma­tions opé­ra­tion­nelles d’une quel­conque uti­li­té. Les dys­fonc­tion­ne­ments de l’agence jouent en­suite un rôle non né­gli­geable lors de la sé­ces­sion du Pa­kis­tan orien­tal, de­ve­nu le Ban­gla­desh. Ain­si, lorsque les di­ri­geants pa­kis­ta­nais Ya­hya Khan et Zul­fi­qar Ali Bhut­to au­to­risent des élec­tions libres en 1970, les agents de l’ISI en­voyés sur place sous-es­timent consi­dé­ra­ble­ment le sou­tien dont bé­né­fi­cie lo­ca­le­ment le par­ti na­tio­na­liste ben­ga­li, la Ligue Awa­mi. Alors qu’à l’is­sue du scru­tin la Ligue a rem­por­té une ma­jo­ri­té de sièges au Par­le­ment, Khan et Bhut­to lui re­fusent la pos­si­bi­li­té de for­mer un gou­ver­ne­ment et sus­citent, ce fai­sant, un mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste ex­trê­me­ment dé­ter­mi­né qui abou­tit à la sé­ces­sion du Ben­gale et à la pro­cla­ma­tion d’un nou­vel État.

Dans son ou­vrage Faith, Uni­ty, Dis­ci­pline, dont le titre re­prend la de­vise de l’ISI, Hein Kiess­ling dresse une liste mé­tho­dique des échecs de l’or­ga­ni­sa­tion. D’après lui, « l’aveu­gle­ment et les voeux pieux » des es­pions ont contri­bué à bri­ser ce pays uni par l’is­lam, ce « pays des purs » dont avait rê­vé Mo­ham­med Ali Jin­nah, le fon­da­teur du Pa­kis­tan. Bien avant les bou­le­ver­se­ments ré­gio­naux qui ont mar­qué les an­nées 1970, le com­man­de­ment mi­li­taire pa­kis­ta­nais avait dé­ci­dé d’étendre les at­tri­bu­tions de l’ISI : au-de­là de la seule col­lecte d’in­for­ma­tions sur l’en­ne­mi et du contre-es­pion­nage, les ser­vices de­vaient ren­for­cer leur in­fluence en ma­tière de politique in­té­rieure et se­mer le trouble en Inde. Comme l’ex-

plique Kiess­ling, l’ISI a ac­ti­ve­ment re­le­vé le défi : l’agence a fi­nan­cé et ar­mé des groupes au-de­là de ses fron­tières, dans le Pend­jab in­dien, dans le Na­ga­land et sur­tout dans la ré­gion contes­tée du Ca­che­mire, où cer­tains d’entre eux lancent de nos jours en­core des at­taques clan­des­tines contre les ins­tal­la­tions mi­li­taires in­diennes, sus­ci­tant les pro­tes­ta­tions in­di­gnées et les ré­ac­tions bel­li­queuses de New Del­hi.

Mais les hauts faits de l’ISI – sans doute à l’ori­gine de l’ac­tuelle si­tua­tion chao­tique du Pa­kis­tan – re­montent à une pé­riode ul­té­rieure, après l’in­va­sion so­vié­tique de l’Af­gha­nis­tan. Cette of­fen­sive vi­sant à confor­ter le fra­gile gou­ver­ne­ment com­mu­niste de Ka­boul avait en­traî­né l’URSS dans une guerre de gué­rilla sans is­sue. On pour­rait au­jourd’hui rem­plir toute une bi­blio­thèque avec les in­nom­brables ou­vrages consa­crés au sou­tien que les Amé­ri­cains, les Saou­diens et les Pa­kis­ta­nais ont ap­por­té aux va­leu­reux ré­sis­tants d’alors, à sa­voir les moud­ja­hi­dines af­ghans. On pour­rait en faire au­tant avec les livres qui ana­lysent la trans­for­ma­tion de cer­tains de ces moud­ja­hi­dines en chefs de guerre, en cri­mi­nels et en dji­ha­distes dé­sor­mais com­mu­né­ment ap­pe­lés « ter­ro­ristes ».

En tant que co­or­di­na­teur prin­ci­pal du dji­had des an­nées 1980 en Af­gha­nis­tan – avec près de 500 agents ex­clu­si­ve­ment char­gés d’en­traî­ner plus de 80 000 moud­ja­hi­dines –, l’ISI avait conso­li­dé son in­fluence au sein d’une ar­mée pa­kis­ta­naise de plus en plus puis­sante. Comme le montre clai­re­ment Kiess­ling, la fer­me­ture de ce bu­reau af­ghan dans les an­nées 1990 pro­vo­que­ra une lutte in­terne pour as­seoir l’in­fluence et la cré­di­bi­li­té de l’ISI, que le re­trait so­vié­tique d’Af­gha­nis­tan a pri­vé de sa prin­ci­pale rai­son d’être – et d’une bonne part de ses moyens fi­nan­ciers. De­puis, les ob­jec­tifs pour­sui­vis par les ser­vices se­crets pa­kis­ta­nais pa­raissent de plus en plus troubles. Dans le pays comme à l’étran­ger, l’image de l’ISI en prend un coup. Mais les forces ar­mées pa­kis­ta­naises et les ser­vices se­crets n’ont pas été seuls à sou­te­nir les moud­ja­hi­dines af­ghans, leurs suc­ces­seurs divers et va­riés ain­si que nombre d’autres groupes ex­tré­mistes ve­nus en­suite se rap­pe­ler au bon sou­ve­nir d’Is­la­ma­bad, à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur de ses fron­tières, par des in­ci­dents tels que les at­ten­tats de Bom­bay en 2008. Les di­ri­geants ci­vils du pays, no­tam­ment l’ac­tuel Pre­mier mi­nistre Na­waz Sha­rif et la pré­cé­dente oc­cu­pante du poste, Be­na­zir Bhut­to, ont ac­ti­ve­ment par­rai­né des groupes comme les ta­li­bans af­ghans, qui, dans les cir­cons­tances ac­tuelles, n’ap­pa­raissent guère en phase avec les in­té­rêts pa­kis­ta­nais. Comme le fait re­mar­quer Kiess­ling, l’ISI a sans doute ai­dé les ta­li­bans af­ghans à par­tir du mi­lieu des an­nées 1990, mais l’« hon­neur dou­teux » d’avoir ins­tau­ré une telle re­la­tion re­vient d’abord à Mme Bhut­to, qui a pris l’ini­tia­tive de sou­te­nir ces groupes. Tout le monde y croyait à l’époque, de­puis l’ISI jus­qu’à Mme Bhut­to en pas­sant par l’homme qui de­vien­drait son en­ne­mi ju­ré, à sa­voir le gé­né­ral Per­vez Mu­char­raf : mi­ser sur les mou­ve­ments ta­li­bans en pleine as­cen­sion pour­rait per­mettre, pen­saient-ils, de re­vi­go­rer l’in­fluence dé­cli­nante du Pa­kis­tan sur les af­faires com­pli­quées de son voi­sin af­ghan.

Faith, Uni­ty, Dis­ci­pline. The ISI of

Pa­kis­tan (« Foi, Uni­té, Dis­ci­pline. L’ISI du Pa­kis­tan »), de Hein Kiess­ling *, Hurst, 2016, 320 p.

Is­la­ma­bad, 2011. Le chef de l’état-ma­jor, le pa­tron du ren­sei­gne­ment mi­li­taire et le Pre­mier mi­nistre pa­kis­ta­nais ren­contrent le pré­sident af­ghan Ha­mid Kar­zaï pour évo­quer un pro­ces­sus de paix avec les ta­li­bans.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.