COM­MENT LA PE­TITE ATHÈNES EST DE­VE­NUE GRANDE

LA GRÈCE AN­CIENNE A CONNU UN ES­SOR ÉCO­NO­MIQUE BIEN PLUS IM­POR­TANT QU’ON L’A LONG­TEMPS CRU. À L’ORI­GINE DE CE PHÉ­NO­MÈNE UNIQUE DANS L’AN­TI­QUI­TÉ, SES INS­TI­TU­TIONS.

Books - - ÉDI­TO | SOM­MAIRE - BAP­TISTE TOU­VE­REY.

L’Énigme grecque. His­toire d’un mi­racle éco­no­mique et dé­mo­cra­tique (vie-iiie siècle av. J.-C.), de Jo­siah Ober.

L’émer­gence d’Athènes sur la grande scène de l’his­toire reste l’un des évé­ne­ments les plus éton­nants de l’An­ti­qui­té. Voi­là une ci­té qui pen­dant des siècles était res­tée une puis­sance de deuxième, voire de troi­sième ordre. Dans L’Iliade, elle joue un rôle in­si­gni­fiant, alors que sa grande ri­vale, Sparte, avec, à sa tête, le fa­meux roi co­cu Mé­né­las, y fait dé­jà fi­gure d’im­por­tant centre po­li­tique. Plus tard, au dé­but du vie siècle avant notre ère, sa lutte contre la ci­té de Mé­gare, cinq fois plus pe­tite qu’elle, la met en grande dif­fi­cul­té, tan­dis que la très mo­deste Égine mène des raids de pi­ra­te­rie sur ses côtes en toute im­pu­ni­té. Et pour­tant, en – 450, cette même Athènes, dont le ter­ri­toire couvre une su­per­fi­cie équi­va­lente à celle du Luxem­bourg et compte 250 000 ha­bi­tants, au­ra hu­mi­lié à deux re­prises la su­per­puis­sance de l’époque, un em­pire – la Perse aché­mé­nide – au moins 200 fois plus peu­plé (il ras­sem­blait un tiers de la po­pu­la­tion mon­diale) et 2 400 fois plus vaste. Elle se se­ra au pas­sage as­su­ré l’hé­gé­mo­nie sur tout le pour­tour de la mer Égée.

Dans son En­quête, Hé­ro­dote note : « Tant que les Athé­niens res­tèrent sous la puis­sance de leurs ty­rans, ils ne se dis­tin­guèrent pas plus à la guerre que leurs voi­sins […] au lieu qu’ayant re­cou­vré la li­ber­té cha­cun s’em­pres­sa avec ar­deur à tra­vailler pour soi. » Cette phrase est si connue qu’elle en est de­ve­nue ano­dine et presque opaque. Dans L’Énigme grecque, de Jo­siah Ober, elle re­trouve sou­dain son sens pro­fond et une force ex­pli­ca­tive in­soup­çon­née. Ober montre que l’ex­tra­or­di­naire réus­site d’Athènes (et plus gé­né­ra­le­ment de l’en­semble de la Grèce) est liée à l’adop­tion, à par­tir du viiie siècle avant notre ère, d’ins­ti­tu­tions de plus en plus dé­mo­cra­tiques. L’idée peut sem­bler sim­pliste, ar­ti­fi­cielle, ana­chro­nique et même orien­tée (n’est-ce pas une fa­çon pour un cher­cheur amé­ri­cain de dé­fendre les ver­tus du sys­tème po­li­tique de son pays ?). Elle est en fait lu­mi­neuse et ter­ri­ble­ment convain­cante, au point qu’en re­fer­mant L’Énigme grecque on se dit qu’on vient sans doute de lire l’ou­vrage le plus sti­mu­lant pa­ru sur l’his­toire an­tique de­puis des an­nées.

Ober part d’un constat : la Grèce an­cienne a connu un es­sor éco­no­mique bien plus im­por­tant qu’on l’a long­temps cru. Pour beau­coup, en ef­fet, l’af­faire était en­ten­due : avant la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, une longue stag­na­tion et, pour l’im­men­si­té de la po­pu­la­tion, des condi­tions de vie abo­mi­nables. À la li­mite, on pou­vait consi­dé­rer qu’à par­tir du xvie siècle les choses avaient com­men­cé à s’amé­lio­rer. Mais avant ce­la, si crois­sance il y avait eu, elle avait été à peine per­cep­tible et sou­vent in­ter­rom­pue par des ef­fon­dre­ments ca­tas­tro­phiques. Or de nou­velles don­nées in­va­lident com­plè­te­ment cette vi­sion des choses. « Cer­tains traits de l’éco­no­mie grecque (ou tout au moins d’Athènes) des ve et vie siècles av. J.-C. tiennent la com­pa­rai­son avec ceux des éco­no­mies eu­ro­péennes pré­mo­dernes les plus dé­ve­lop­pées – la Hol­lande et l’An­gle­terre du xve au xviiie siècle », écrit Ober. Entre – 1000 et – 300, la po­pu­la­tion grecque a été mul­ti­pliée au moins par dix et, au ive siècle avant notre ère, la Grèce at­tei­gnit un taux d’ur­ba­ni­sa­tion ahu­ris­sant de 32 % (trois fois plus que l’Em­pire ro­main, mais aus­si que l’An­gle­terre du xviie siècle ou que la France du xviiie !) Sur­tout, le ni­veau de vie de ses ha­bi­tants était éton­nam­ment éle­vé : « Une part im­por­tante des Grecs […] vi­vaient confor­ta­ble­ment au-des­sus du ni­veau de consom­ma­tion de qua­si-sub­sis­tance qui a été le des­tin de la plu­part des peuples dans l’his­toire hu­maine. » Ober a cal­cu­lé que, dans les an­nées – 320, à Athènes, un tra­vailleur

qua­li­fié ga­gnait 2,5 drachmes par jour, de quoi se pro­cu­rer 16 litres de blé, soit plus de quatre fois le mi­ni­mum vi­tal. Il en ar­rive à cette conclu­sion stu­pé­fiante : « Il faut at­tendre le xxe siècle pour que le nombre d’ha­bi­tants vi­vant dans le coeur de la Grèce et leurs condi­tions ma­té­rielles re­trouvent des ni­veaux com­pa­rables à ceux qui exis­taient quelque 2300 ans plus tôt. »

Cette réus­site du­rable, dou­blée d’un for­mi­dable dy­na­misme mi­li­taire et d’un es­sor cultu­rel sans équi­valent dans l’An­ti­qui­té oc­ci­den­tale, reste d’au­tant plus in­com­pré­hen­sible que la Grèce an­tique était consti­tuée de 1 035 ci­tés-États de taille ré­duite et sou­vent en guerre les unes contre les autres. Com­ment cet ag­glo­mé­rat in­stable à « l’au­to­ri­té dis­per­sée », « me­na­cé par un grand em­pire pré­da­teur et bien gé­ré, la Perse des Aché­mé­nides », a-t-il pu non seule­ment « sur­vivre », mais « être flo­ris­sant » ?

En 2012 est pa­ru un ou­vrage qui a fait date, Pros­pé­ri­té, puis­sance et pau­vre­té. Pour­quoi cer­tains pays réus­sissent mieux que d’autres 1. Ses au­teurs, Da­ron Ace­mo­glu et James A. Ro­bin­son, y dé­ve­lop­paient une idée simple : la pros­pé­ri­té d’un pays dé­pend avant tout de ses ins­ti­tu­tions po­li­tiques (voir Books n° 42, avril 2013). Plus celles-ci sont in­clu­sives, mieux le pays en ques­tion se porte. Voi­ci com­ment ils dé­fi­nis­saient ces ins­ti­tu­tions in­clu­sives : ce « sont celles qui per­mettent et fa­vo­risent la par­ti­ci­pa­tion de la plu­part des ci­toyens aux ac­ti­vi­tés éco­no­miques en ti­rant le meilleur par­ti de leurs ta­lents et leurs com­pé­tences, et per­mettent aux in­di­vi­dus de faire leurs propres choix. » Elles sup­posent la « pro­tec­tion de la pro­prié­té pri­vée », un « sys­tème ju­di­ciaire im­par­tial », des « ser­vices pu­blics of­frant un es­pace où pra­ti­quer des échanges et éta­blir des contrats ». Se­lon Ace­mo­glu et Ro­bin­son, les pre­mières ins­ti­tu­tions vé­ri­ta­ble­ment in­clu­sives de l’his­toire re­mon­te­raient à la Glo­rieuse Ré­vo­lu­tion an­glaise de 1688. Certes, avant cette date, dans cer­tains États comme la Ré­pu­blique ro­maine ou celle de Ve­nise, un sem­blant d’in­clu­sion avait pu s’amor­cer, mais tou­jours éphé­mère. À au­cun mo­ment Ace­mo­glu et Ro­bin­son ne men­tion­naient la Grèce an­tique. Jo­siah Ober vient com­bler cette la­cune. Il ap­par­tient à ce qu’Adriaan Lan­ni, pro­fes­seur de droit à Har­vard, ap­pelle, dans un ar­ticle de The New Ram­bler Re­view, « l’école de Stan­ford », un groupe d’his­to­riens de l’An­ti­qui­té, tous en­sei­gnants de la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té ca­li­for­nienne, qui ont pour par­ti­cu­la­ri­té de re­cou­rir aux « mé­thodes des sciences so­ciales, no­tam­ment l’ana­lyse quan­ti­ta­tive, la nou­velle éco­no­mie ins­ti­tu­tion­nelle [dont Ace­mo­glu et Ro­bin­son sont deux illustres re­pré­sen­tants], la théo­rie du jeu et l’éva­lua­tion d’hy­po­thèses mises à l’épreuve ». Au­tre­ment dit, une ap­proche de l’his­toire qui se rap­proche au­tant qu’il est pos­sible de la ri­gueur scien­ti­fique.

Ober dé­montre que la Grèce an­tique a su dé­ve­lop­per des ins­ti­tu­tions ex­cep­tion­nel­le­ment in­clu­sives et que c’est bien grâce à cette spé­ci­fi­ci­té qu’elle a connu son in­croyable es­sor. Mais pour­quoi au juste la dé­mo­cra­tie fa­vo­ri­se­rait-elle la crois­sance ? Un ré­gime au­to­cra­tique n’es­til pas plus ef­fi­cace ? Ne peut-il pas ob­te­nir da­van­tage de ceux qu’il gou­verne (par la force, la terreur) ? Ré­plique d’Ober : « Quand je suis cer­tain que ma per­sonne, ma pro­prié­té et mon sta­tut sont ga­ran­tis (en ce sens que j’ai des re­cours ins­ti­tu­tion­nels si je suis agres­sé, vo­lé ou mis en cause), j’ai moins peur que les fruits de mes ef­forts soient ar­bi­trai­re­ment ex­pro­priés par de plus puis­sants que moi. J’ai de bonnes rai­sons de cher­cher à réus­sir et à faire des plans en ce sens. » D’où une éco­no­mie plus per­for­mante : plus de spé­cia­li­sa­tion, plus d’in­no­va­tions. Et, au bout du compte – élé­ment cru­cial – plus de pa­trio­tisme.

Dans cette pers­pec­tive, la dé­cen­tra­li­sa­tion de la Grèce par­ti­cipe à une sorte de cercle ver­tueux : « L’un des ré­sul­tats de la concur­rence en­dé­mique entre com­mu­nau­tés grecques était […] une ten­dance à va­lo­ri­ser les in­no­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles en fa­veur de la co­opé­ra­tion et de la co­or­di­na­tion. » Car une ci­té ca­pable de mo­bi­li­ser da­van­tage de ci­toyens mo­ti­vés pour la dé­fendre dis­po­sait d’un avan­tage dé­ci­sif face à ses ri­vales.

Exemple le plus frap­pant : Athènes, bien sûr. Il est sou­vent de bon ton de dé­ni­grer sa dé­mo­cra­tie. Il est vrai qu’elle s’ac­com­mo­dait de l’es­cla­vage et ex­cluait les femmes. Après les ré­formes de So­lon puis de Clis­thène, elle consti­tue néan­moins la pre­mière « ex­pé­rience his­to­rique

d’un vrai au­to­gou­ver­ne­ment col­lec­tif par les ci­toyens dans une com­mu­nau­té dont la po­pu­la­tion to­tale se comp­tait à six chiffres ». Une vraie classe moyenne se dé­ve­loppe (le ni­veau d’éga­li­té y au­rait été com­pa­rable à ce­lui des États-Unis dans les an­nées 1950) et, grâce à un sys­tème fé­dé­ral in­tel­li­gent, les ci­toyens or­di­naires ont réel­le­ment voix au cha­pitre. Cha­cun d’entre eux a de bonnes chances d’être un jour membre du con­seil des Cinq-Cents (qui di­rige les af­faires pu­bliques au jour le jour).

Ober re­marque l’émer­gence d’une vé­ri­table « in­tel­li­gence col­lec­tive ». Ain­si, lors de la se­conde guerre mé­dique, en – 479, les Athé­niens dé­cident d’af­fron­ter les Perses sur mer plu­tôt que sur terre. Une stra­té­gie ga­gnante puisque leur flotte anéan­tit la flotte en­ne­mie au large de Sa­la­mine et sauve la Grèce. Or les sources tra­di­tion­nelles d’au­to­ri­té (les an­ciens et les ex­perts dans l’in­ter­pré­ta­tion des oracles) met­taient en garde contre les risques d’une ba­taille na­vale. C’est grâce aux ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques, ga­ran­tis­sant l’ « éga­li­té de la pa­role pu­blique » que la dé­ci­sion la plus sage a pu être prise. La dé­mo­cra­tie ne fut pas l’apa­nage d’Athènes. L’avan­tage d’ali­gner in­té­rêts col­lec­tifs et in­di­vi­duels fut re­con­nu par beau­coup d’autres ci­tés : « Le nombre et le ra­tio des États dont on sait qu’ils ont fait l’ex­pé­rience de la dé­mo­cra­tie ont aug­men­té de ma­nière im­por­tante du dé­but du vie siècle jus­qu’à la fin du ive siècle […] on peut consi­dé­rer que près de la moi­tié des po­leis du monde grec étaient dé­mo­cra­tiques en – 300 », note Ober. Une telle af­fir­ma­tion peut sur­prendre. En – 300, la Grèce n’est-elle pas tom­bée aux mains des Ma­cé­do­niens ? L’époque de la li­ber­té n’est-elle pas ré­vo­lue ? En fait, les ci­tés grecques sous do­mi­na­tion ma­cé­do­nienne, si elles avaient per­du une par­tie de leurs pré­ro­ga­tives d’an­tan (en ma­tière de po­li­tique ex­té­rieure, par exemple) res­tèrent au­to­gou­ver­nées.

L’un des prin­ci­paux ap­ports de L’Énigme grecque est de mon­trer que, après l’ef­fon­dre­ment de son em­pire égéen, à la fin du ve siècle avant notre ère, à l’is­sue de la guerre du Pé­lo­pon­nèse, Athènes s’est re­dres­sée éton­nam­ment vite et a conti­nué à être flo­ris­sante. D’une fa­çon gé­né­rale, le ive siècle, que les contem­po­rains (comme Pla­ton ou Xé­no­phon) ont été les pre­miers à dé­crier, fut en réa­li­té « le som­met de l’ef­flo­res­cence de l’époque clas­sique » : la crois­sance éco­no­mique aug­mente et la zone cultu­relle grecque s’étend tan­dis que la dé­mo­cra­tie s’ap­pro­fon­dit, s’af­fine, ti­rant les le­çons d’er­reurs pas­sées. On in­nove même, avec la créa­tion des ligues fé­dé­rales. Et si, en – 338, Phi­lippe II de Ma­cé­doine met fin à l’in­dé­pen­dance des grandes ci­tés grecques et réus­sit là où les Perses Da­rius et Xerxès avaient échoué, c’est parce qu’il a su s’ap­pro­prier l’ex­per­tise grecque, en ma­tière mi­li­taire et ad­mi­nis­tra­tive no­tam­ment. D’une cer­taine fa­çon, la Grèce a été vic­time de son suc­cès. Mais, même sou­mises, les ci­tés – ré­pé­tons-le – gardent une forte au­to­no­mie, pré­ci­sé­ment parce que leur sys­tème dé­mo­cra­tique leur confère une ca­pa­ci­té de mo­bi­li­sa­tion ci­toyenne que les mo­narques ma­cé­do­niens re­doutent. L’his­toire qu’ex­pose Jo­siah Ober re­met en cause beau­coup de nos pré­sup­po­sés sur ce qui fait l’ef­fi­ca­ci­té d’un État : la Grèce ul­tra­dé­cen­tra­li­sée, com­po­sée d’un mil­lier de mi­nus­cules ci­tés, s’est ré­vé­lée bien plus dy­na­mique que l’im­mense Em­pire perse, qu’elle a vain­cu, et même que l’Em­pire ro­main, au­quel elle fi­ni­ra par être in­té­grée. Une le­çon à mé­di­ter peut-être, à l’heure où l’on dé­fend, sans vrai­ment se sou­cier du dé­fi­cit dé­mo­cra­tique ain­si en­gen­dré, l’abo­li­tion des na­tions, ju­gées trop pe­tites, au pro­fit d’en­sembles plus vastes.

L’Énigme grecque. His­toire d’un mi­racle éco­no­mique et dé­mo­cra­tique

(vie-iiie siècle av. J.-C.), de Jo­siah Ober, tra­duit de l’an­glais par Phi­lippe Pi­gnarre, La Dé­cou­verte, 544 p., 27 €.

L’époque de Pé­ri­clès, de Phi­lipp von Foltz (1852). L’homme d’État athé­nien pro­nonce l’orai­son fu­nèbre de sol­dats.

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