L’IR­RÉ­SIS­TIBLE AT­TRAIT DU SE­CRET

POUR CONVAINCRE L’OPI­NION PU­BLIQUE OU UN MI­NISTRE, RIEN DE TEL QU’UN DO­CU­MENT CONFI­DEN­TIEL DES SER­VICES DE REN­SEI­GNE­MENT.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - GERARD RUS­SELL.

Pour convaincre l’opi­nion pu­blique ou un mi­nistre, rien de tel qu’un do­cu­ment confi­den­tiel des ser­vices de ren­sei­gne­ment.

Ma pre­mière an­née au Fo­rei­gn Of­fice, à une époque où le cour­rier élec­tro­nique n’exis­tait pas, fut un dé­luge de feuilles de pa­pier : des notes sur pa­pier fin blanc pro­ve­nant d’autres mi­nis­tères et pro­pul­sés à tra­vers Whi­te­hall par un ré­seau pneu­ma­tique da­tant l’époque vic­to­rienne ; des lettres de dé­pu­tés exi­geant des ré­ponses sur pa­pier gra­vé ; des do­cu­ments sur pa­pier ri­gide bleu pâle an­no­tés d’une écri­ture illi­sible par un mi­nistre ac­cep­tant ou re­je­tant tel dis­cours, telle réunion ou ma­noeuvre di­plo­ma­tique que nous ve­nions de lui re­com­man­der.

Mais le plus spec­ta­cu­laire, c’étaient les pa­piers qui ar­ri­vaient dans des che­mises de cou­leur sur les­quelles était ins­crit « Se­cret ». Ceux-là avaient droit à un cé­ré­mo­nial par­ti­cu­lier : ils étaient trans­mis de la main à la main, ja­mais lais­sés sans sur­veillance et lus avec le plus grand soin. Il s’agis­sait de notes des ser­vices de ren­sei­gne­ment, et c’est par eux que je dé­cou­vris l’au­ra qui en­toure tout ce qui touche à l’es­pion­nage.

Cette au­ra tient en par­tie au fait que que nous ado­rons mettre au jour des se­crets. De­puis le phi­lo­sophe grec Py­tha­gore, qui n’au­to­ri­sait ses dis­ciples à le ren­con­trer face à face qu’une fois qu’ils avaient prou­vé leur dis­cré­tion en res­tant si­len­cieux pen­dant cinq ans, jus­qu’aux blo­gueurs d’au­jourd’hui qui ac­cusent le groupe Bil­der­berg de di­ri­ger se­crè­te­ment le monde, les hu­mains ont le sen­ti­ment que ce qui est pa­tent est sans in­té­rêt et que ce qui est ca­ché est plus at­trayant, in­tri­gant et sé­dui­sant. C’est peut-être là un hé­ri­tage de l’ado­les­cence, pé­riode pen­dant la­quelle nous dé­cou­vrons pe­tit à pe­tit les se­crets de l’âge adulte.

Je dois dire aus­si (avec une pointe d’amer­tume, car je n’en étais pas un) que les es­pions com­pre­naient sou­vent mieux les cultures étran­gères et la na­ture hu­maine que nous autres di­plo­mates. Leur spé­cia­li­té est de dé­chif­frer les per­sonnes tan­dis que nous sommes plu­tôt des ex­perts des règles de pro­cé­dure.

Rien d’éton­nant, donc, que ces che­mises aux cou­leurs vives aient exer­cé un at­trait par­ti­cu­lier sur les mi­nistres. Si nous sou­hai­tions que l’un d’eux prête cré­dit à quelque chose, nous sa­vions qu’il fal­lait le lui pré­sen­ter dans un dos­sier es­tam­pillé « Se­cret » plu­tôt que le lui ex­po­ser en des termes moins ex­ci­tants sur notre pa­pier ri­gide bleu pâle.

Par la suite, les mi­nistres ont consta­té la même chose : l’opi­nion pu­blique ac­cep­te­rait plus vo­lon­tiers un ar­gu­ment en fa­veur de la guerre s’il était étayé par un té­moi­gnage des ser­vices de ren­sei­gne­ment. D’où le rap­port de 2002 qui ar­gu­men­tait en fa­veur de la guerre en Irak. D’où éga­le­ment la dés­illu­sion qui sui­vit, quand l’opi­nion pu­blique consta­ta que le ren­sei­gne­ment était lui aus­si faillible – il peut être su­jet à ma­ni­pu­la­tion, mais il peut sur­tout être le pro­duit d’une ma­ni­pu­la­tion puis­qu’il pro­vient au bout du compte d’agents sus­cep­tibles de vou­loir in­fluen­cer au­tant qu’in­for­mer. Même ce qui semble in­faillible

– les écoutes té­lé­pho­niques, par exemple – est sou­vent am­bi­gu et su­jet à in­ter­pré­ta­tion.

L’ou­vrage de Brian Ste­wart, écrit avec Sa­man­tha New­be­ry, est édi­fiant. La vie et la car­rière de Ste­wart couvrent beau­coup des guerres les plus dé­ci­sives du xxe siècle : il a pas­sé la Se­conde Guerre mon­diale au sein de la Black Watch 1, par­ti­ci­pé à la contre-in­sur­rec­tion ma­lai­sienne et fait du ren­sei­gne­ment à Ha­noi pen­dant la guerre du Viet­nam avant de de­ve­nir un ex­pert re­con­nu de la Chine. Il a été pres­sen­ti à une époque pour prendre la tête du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique, mais il est trop dis­cret pour le men­tion­ner dans Why Spy?. J’étais ten­té de dire que peu de per­sonnes en vie sont aus­si ex­pé­ri­men­tées dans son do­maine, mais j’ai ap­pris son dé­cès alors que j’étais en train de ré­di­ger ce compte ren­du.

Dans son livre, Ste­wart fait une ty­po­lo­gie du ren­sei­gne­ment en énu­mé­rant des ca­té­go­ries qui nous sont fa­mi­lières – hu­mint quand les sources sont hu­maines (la ca­té­go­rie la plus connue des lec­teurs de John le Car­ré et de ro­mans d’es­pion­nage en gé­né­ral) ; si­gint et au­dint quand il s’agit de com­mu­ni­ca­tions in­ter­cep­tées – mais aus­si d’autres plus pit­to­resques : hun­chint (les in­tui­tions), ru­mint (les ru­meurs), ca­bint (les tuyaux des chauf­feurs de taxi). Tout ce­la aide à dé­mys­ti­fier cet uni­vers.

L’ou­vrage est écrit dans une langue claire et di­recte, ce qui est une bonne sur­prise : on ne se perd pas dans les cir­con­lo­cu­tions du jar­gon ad­mi­nis­tra­tif. À la fin de sa car­rière, Brian Ste­wart oc­cu­pé un poste haut pla­cé au Co­mi­té conjoint du ren­sei­gne­ment ( JIC), qui trans­forme le ren­sei­gne­ment brut et les di­verses opi­nions des ex­perts en rap­ports com­pré­hen­sibles pour les mi­nistres et les hauts fonc­tion­naires. Pré­ci­sion et conci­sion ca­rac­té­risent la prose du JIC ; elles ca­rac­té­risent aus­si celle de Ste­wart. Il est par­ti­cu­liè­re­ment lim­pide quand il aborde le pro­ces­sus qui a me­né au rap­port de 2002 sur l’Irak, qu’il range par­mi les ra­tés du ren­sei­gne­ment.

Dans son ana­lyse du rap­port, il se penche à juste titre non seule­ment sur les faux pas des po­li­tiques, mais aus­si sur les struc­tures qui les servent et qui au­raient dû, dans ce cas pré­cis, les in­ci­ter à la pru­dence. La pre­mière loi de l’es­pion­nage, se­lon Ste­wart, est de « com­prendre, mais ne pas cé­der aux pré­ju­gés et aux idées toutes faites du client ». L’ar­mée et les ser­vices de ren­sei­gne­ment, dé­si­reux de plaire aux po­li­tiques et de prou­ver leur va­leur, au­raient dû s’en sou­ve­nir.

D’une fa­çon gé­né­rale, la vie que dé­peint Ste­wart est plus celle de George Smi­ley, le per­son­nage de John le Car­ré, que celle de James Bond ; il y a bien une par­tie in­ti­tu­lée « Chan­tage, drogues et sexe », mais elle est hé­las très courte. La tor­ture a droit à plus de pages. Ste­wart ne par­vient pas à une conclu­sion claire, il ap­pelle plu­tôt à de plus amples re­cherches, mais il semble ap­prou­ver les tech­niques d’in­ter­ro­ga­toires mus­clées, comme celles qui consistent à cou­vrir la tête du dé­te­nu d’une ca­goule ou à le pri­ver d’eau – et qui, de son point de vue, doivent être dis­tin­guées des mé­thodes plus vio­lentes.

Sa po­si­tion ici semble dif­fé­rer de celle de notre gé­né­ra­tion de fonc­tion­naires et de juges en Grande-Bre­tagne, qui tend à ju­ger in­ac­cep­tables les mau­vais trai­te­ments in­fli­gés aux pri­son­niers. D’un autre cô­té, comme Ste­wart le re­marque, l’as­sas­si­nat en temps de paix était per­çu par sa gé­né­ra­tion d’es­pions comme in­ad­mis­sible. C’est dé­sor­mais ac­cep­té dans la pra­tique, comme nous l’a rap­pe­lé en août 2015 l’éli­mi­na­tion de deux dji­ha­distes bri­tan­niques par la Royal Air Force. Nous ai­mons pen­ser que nous sommes plus mo­raux que ceux qui nous ont pré­cé­dés ; peut-être sommes-nous juste plus lé­ga­listes.

Il y a un éclai­rage dans Why Spy? qui m’a pa­ru par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant : c’est ce que Ste­wart ap­pelle l’« ima­ge­rie mi­roir » – le pos­tu­lat qu’une per­sonne d’une autre culture ou d’un mi­lieu dif­fé­rent du nôtre va se com­por­ter comme nous pen­sons que nous le fe­rions si nous étions à sa place. C’est de­ve­nu une er­reur de plus en plus fré­quente, fa­vo­ri­sée en par­tie par la crainte de faire des gé­né­ra­li­sa­tions ra­cistes. C’est on ne peut plus évident à pro­pos de la re­li­gion : les com­men­ta­teurs oc­ci­den­taux sé­cu­la­ri­sés n’ar­rivent pas à conce­voir que la foi re­li­gieuse puisse être une puis­sante mo­ti­va­tion. D’où (pour prendre un exemple ré­cent) la dif­fi­cul­té à com­prendre l’at­trait qu’exerce le groupe État is­la­mique et le dé­sir de pré­sen­ter cette or­ga­ni­sa­tion comme le pro­duit de cir­cons­tances so­cioé­co­no­miques – le genre de choses dont on pour­rait ima­gi­ner qu’elle nous pousse à em­bras­ser des causes ex­tré­mistes. D’où aus­si peut-être l’in­ca­pa­ci­té à pré­dire les suc­cès du fon­da­men­ta­lisme re­li­gieux en Iran, en Irak, en Égypte et ailleurs de­puis 1979.

Une le­çon de lu­ci­di­té. Un livre in­té­res­sant et utile, écrit par un homme re­mar­quable.

LE LIVRE

Why Spy? The Art of In­tel­li­gence (« Pour­quoi es­pion­ner ? L’art du ren­sei­gne­ment »), Hurst, 2015, 288 p.

LES AU­TEURS

Brian Ste­wart, dé­cé­dé en 2015, était un ana­lyste du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique.

Sa­man­tha New­be­ry est maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té de Sal­ford, au Royaume-Uni.

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