LA FIN D’UNE ÉPOQUE

UN OU­VRAGE COL­LEC­TIF, PA­RU SI­MUL­TA­NÉ­MENT DANS TREIZE PAYS, S’IN­TER­ROGE SUR L’IN­QUIÉ­TANT TOUR­NANT HIS­TO­RIQUE QUE NOUS SOMMES EN TRAIN DE VIVRE.

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L’Âge de la ré­gres­sion, col­lec­tif.

Une page est en train de se tour­ner. C’est le constat que par­tagent les quinze au­teurs réunis dans ce re­cueil d’es­sais. Elle s’était ou­verte en 1990 avec la fin de l’Union so­vié­tique et le triomphe – que cer­tains an­non­çaient dé­fi­ni­tif – de la dé­mo­cra­tie li­bé­rale. La mon­dia­li­sa­tion sem­blait alors une af­faire en­ten­due, une évi­dence in­dé­bou­lon­nable ré­su­mée par l’acro­nyme Ti­na (« There is no al­ter­na­tive »). La crise de 2008, sui­vie de celle de l’eu­ro et de celle des mi­grants, la mon­tée des po­pu­lismes, le Brexit, l’élection de Do­nald Trump ont tout re­mis en cause : nous sommes en­trés dans une ère nou­velle, plus in­stable, celle qui donne son titre à l’ou­vrage : L’Âge de la ré­gres­sion. « Com­ment en sommes-nous ar­ri­vés à pa­reille si­tua­tion ? En qu’en se­ra-t-il dans cinq, dix ou vingt ans ? Com­ment mettre un terme à cette ré­gres­sion glo­bale, et com­ment en­clen­cher un mou­ve­ment in­verse ? » se de­mande dans la pré­face Hein­rich Gei­sel­ber­ger, édi­teur chez Suhr­kamp et ini­tia­teur du pro­jet (l’idée lui en se­rait ve­nue après les at­ten­tats du 13 no­vembre 2015 à Pa­ris). Suhr­kamp n’est pas n’im­porte quelle mai­son : c’est le Gal­li­mard al­le­mand, une vé­né­rable ins­ti­tu­tion. L’édi­teur fran­çais du livre (qui pa­raît si­mul­ta­né­ment dans treize pays) est, lui, un nou­veau ve­nu : Pre­mier Pa­ral­lèle. Il faut dire que le monde ger­ma­no­phone est sur­re­pré­sen­té avec presque un tiers des contri­bu­teurs (no­tam­ment le très bon Wolf­gang Streeck, in­ter­viewé dans le n° 81 de Books, qui voit dans la pé­riode ac­tuelle un « in­ter­règne », avant l’émer­gence d’un monde vé­ri­ta­ble­ment nou­veau, aux traits en­core flous). La France, elle, doit se conten­ter de Bru­no La­tour.

C’est la loi de ce genre de re­cueils : les textes en sont très in­égaux et les noms les plus connus ne signent pas né­ces­sai­re­ment les textes les plus convain­cants. Émergent quelques perles lu­mi­neuses comme la contri­bu­tion de la phi­lo­sophe amé­ri­caine Nan­cy Fra­ser : elle met brillam­ment au­jour les mé­ca­nismes qui ont conduit à l’élection de Do­nald Trump.

Se­lon elle, les trois der­nières dé­cen­nies ont vu le dé­ve­lop­pe­ment, aux États-Unis, d’une al­liance in­édite et par­ti­cu­liè­re­ment per­verse entre le néo­li­bé­ra­lisme et le pro­gres­sisme so­cié­tal, ce qu’elle ap­pelle le « néo­li­bé­ra­lisme pro­gres­siste ». Les par­ti­sans de la fi­nan­cia­ri­sa­tion et de la mon­dia­li­sa­tion (« Wall Street, Si­li­con Val­ley et Hol­ly­wood ») ont as­so­cié leurs in­té­rêts à ceux des par­ti­sans de l’éman­ci­pa­tion (des femmes, des Noirs, des ho­mo­sexuels…). « Tan­dis que les ré­gions in­dus­trielles étaient, tout au long de ces an­nées, lit­té­ra­le­ment ra­va­gées, l’Amé­rique bruis­sait de dé­li­cieux ba­bils au su­jet de la “di­ver­si­té’’, de l’“au­to­no­mi­sa­tion des femmes’’ et de la “lutte contre les dis­cri­mi­na­tions’’. Iden­ti­fiant le pro­grès à la mé­ri­to­cra­tie – et op­po­sant cel­le­ci à l’éga­li­té –, les te­nants de cette vi­sion du monde consi­dé­rèrent que l’émer­gence de femmes “ta­len­tueuses’’, de membres de mi­no­ri­tés au sein des hié­rar­chies du monde de l’en­tre­prise était sy­no­nyme d’éman­ci­pa­tion – alors que l’éman­ci­pa­tion vé­ri­table au­rait consis­té en l’abo­li­tion de ces hié­rar­chies. Ces concep­tions li­bé­rales-in­di­vi­dua­listes du pro­grès rem­pla­cèrent pro­gres­si­ve­ment celles de l’éman­ci­pa­tion qui avaient pros­pé­ré tout au long des dé­cen­nies 1960 et 1970 et qui avaient été plus am­bi­tieuses, plus sen­sibles aux an­ta­go­nistes de classe, an­ti­hié­rar­chiques, éga­li­taires et an­ti­ca­pi­ta­listes. » Cette al­liance s’est avé­rée per­verse parce qu’elle a eu pour consé­quence l’as­so­cia­tion, dans l’es­prit des vic­times de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, des mé­faits du néo­li­bé­ra­lisme aux po­li­tiques tout à fait louables en fa­veur des mi­no­ri­tés sexuelles ou eth­niques. C’est tout ce­la qui a été re­je­té en bloc avec l’élection, en no­vembre der­nier, à la Mai­son-Blanche, d’un dé­fen­seur (rai­son­nable) du pro­tec­tion­nisme, dou­blé d’un (moins fré­quen­table) mi­so­gyne ra­ciste. En fait, les élec­teurs, af­firme Fra­ser, furent som­més d’ef­fec­tuer un choix qui « ne pou­vait qu’être un faux choix » : entre le néo­li­bé­ra­lisme pro­gres­siste in­car­né par Hilla­ry Clin­ton et le po­pu­lisme ré­ac­tion­naire de Do­nald Trump.

Se­lon Fra­ser, Ber­nie San­ders était le seul à pro­po­ser une al­ter­na­tive vé­ri­table. Il a éla­bo­ré un dis­cours de gauche in­tel­li­gent, gar­dant les idéaux d’éman­ci­pa­tion, mais les ar­ti­cu­lant à une cri­tique im­pla­cable de la fi­nan­cia­ri­sa­tion. Un po­si­tion­ne­ment qui a trou­vé un large écho dans la po­pu­la­tion amé­ri­caine puis­qu’il a fal­lu tout le poids d’un par­ti en­tiè­re­ment sou­mis à sa ri­vale pour lui bar­rer la route.

Au som­met de l’Otan, le 25 mai 2017. Crise de l’eu­ro, élection de Trump, po­pu­lismes, Brexit : nous sommes en­trés dans une ère nou­velle.

L’Âge de la ré­gres­sion. Pour­quoi nous vi­vons un tour­nant his­to­rique, col­lec­tif, tra­duit de l’an­glais et de l’al­le­mand par Fré­dé­ric Jo­ly et de l’es­pa­gnol par Jean-Ma­rie Saint-Lu, Pre­mier Pa­ral­lèle, 324 p., 22 €.

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