LE PA­RA­PLUIE BUL­GARE REFERMÉ

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Ce­la s’est pas­sé le 7 sep­tembre 1978, sur le pont de Wa­ter­loo, à Londres. La scène a été ra­con­tée tant de fois, par tant de gens, que l’on ne sait plus si elle a vrai­ment eu lieu. Tou­jours est-il que ce jour-là, la vie du dis­si­dent Guéor­gui Mar­kov, em­ployé de la sec­tion bul­gare de la BBC à Londres, a bas­cu­lé dans un en­fer sans nom pour se ter­mi­ner abrup­te­ment. Sur le che­min du bu­reau, l’écri­vain est bous­cu­lé par un homme por­tant un pa­ra­pluie. Ce der­nier s’ex­cuse avant de s’en­gouf­frer dans un taxi. Mar­kov ra­con­te­ra à ses col­lègues l’in­ci­dent parce qu’il a no­té l’ac­cent étran­ger de l’in­di­vi­du et, sur­tout, parce qu’il a res­sen­ti une lé­gère brû­lure à l’ar­rière de la jambe. L’un d’eux l’aide même à exa­mi­ner l’en­droit avant de conclure qu’il s’agit sans doute d’une pi­qûre d’in­secte. Trois jours plus tard, il meurt dans d’atroces souf­frances d’une sep­ti­cé­mie ful­gu­rante mal­gré les ef­forts des mé­de­cins bri­tan­niques pour le sau­ver. Ces der­niers dé­couvrent, un peu par ha­sard, une bille de la taille d’une tête d’épingle dans l’ar­rière de sa cuisse. Exa­mi­née sous un puis­sant mi­cro­scope, elle se ré­vé­le­ra d’une com­plexi­té in­soup­çon­née : des ca­naux mi­cro­sco­piques y avaient été per­cés, ren­fer­mant une puis­sante sub­stance toxique. De la ri­cine, pro­ba­ble­ment, un poi­son in­dé­tec­table et mor­tel.

C’est ain­si que com­mence l’une des af­faires les plus opaques de la Guerre froide, celle du « pa­ra­pluie bul­gare ». L’arme, qui au­rait été mise au point par le KGB, au­rait per­mis de pro­pul­ser la bille lé­tale dans le corps de Mar­kov à tra­vers la pointe de ce qui au­rait l’ap­pa­rence d’un ba­nal pa­ra­pluie. Quelques hommes de l’ombre, dont le trans­fuge so­vié­tique Oleg Ka­lou­guine, ont confir­mé cette hy­po­thèse, mais la justice n’a ja­mais réus­si à iden­ti­fier clai­re­ment ni le mys­té­rieux tueur, ni ses com­man­di­taires. Ou­verte au len­de­main de la chute du ré­gime com­mu­niste à So­fia, en 1989, l’en­quête pour « ho­mi­cide avec pré­mé­di­ta­tion » a été close en 2013 par manque de preuves. En­suite il y a eu pres­crip­tion. « Il s’agit pour­tant clai­re­ment d’un as­sas­si­nat politique, planifié par la Sé­cu­ri­té d’État bul­gare (DS) et exé­cu­té avec l’aide tech­nique du KGB », af­firme Hris­to Hris­tov, l’un des meilleurs spé­cia­listes bul­gares du su­jet. Dans ses ou­vrages, il ra­conte com­ment, au dé­but des an­nées 1990, il a dé­cou­vert les traces de cette af­faire dans les ar­chives de la DS. Son nom de code ? Opé­ra­tion Va­ga­bond. « Mal­gré les ca­viar­dages, les preuves étaient ac­ca­blantes », af­firme le cher­cheur, qui pense même avoir pu iden­ti­fier le por­teur du pa­ra­pluie, un pe­tit es­croc ita­lien re­cru­té dans les an­nées 1960 par la DS et af­fu­blé du pseu­do­nyme « Pic­ca­dilly ». En 2008, Hris­tov en fait un livre, « La double vie de l’agent Pic­ca­dilly »*, ba­sé sur le dos­sier re­trou­vé à son nom dans les ki­lo­mètres d’ar­chives de la DS. Il brosse le por­trait d’un homme, an­ti­quaire globe-trot­ter, at­ti­ré par l’ar­gent fa­cile et sur­tout dé­pour­vu de tout sens mo­ral. La DS éta­blit plu­sieurs faux pas­se­ports à son nom, le forme aux tech­niques de conspi­ra­tion et lui per­met ain­si de sillon­ner à sa guise une Eu­rope di­vi­sée par le mur de Ber­lin. Une note ma­nus­crite, de la main du pa­tron du ren­sei­gne­ment ex­té­rieur, le gé­né­ral Vla­di­mir To­do­rov, a mi­ra­cu­leu­se­ment échap­pé aux ca­viar­dages de la DS. Elle dit : « Voir avec Pic­ca­dilly le dé­rou­lé de l’opé­ra­tion Va­ga­bond. » * Iko­no­me­dia, 2008 (en bul­gare).

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