LE GOÛT DES VERS

UN VÉ­TÉ­RI­NAIRE BRI­TAN­NIQUE A TEN­TÉ UNE EX­PÉ­RIENCE EX­TRÊME : IL A VÉ­CU COMME UN ANI­MAL. LIT­TÉ­RA­LE­MENT.

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On se sou­vient de la phrase as­sas­sine qu’écri­vit Vol­taire à son meilleur en­ne­mi Rous­seau, après la pa­ru­tion du Dis­cours sur l’ori­gine et les fon­de­ments de l’in­éga­li­té par­mi les hommes : « Il prend en­vie de mar­cher à quatre pattes quand on lit votre ou­vrage. » On pour­rait l’adres­ser, mais sans ma­lice, cette fois, en hom­mage sin­cère, à Charles Foster. Dans un ou­vrage aus­si éton­nant que ré­jouis­sant, ce vé­té­ri­naire et uni­ver­si­taire bri­tan­nique dé­crit son im­mer­sion dans le monde ani­mal. Une im­mer­sion qui n’a rien de théo­rique : Foster a vé­cu, le plus con­crè­te­ment qu’il lui a été pos­sible, comme un blai­reau, une loutre, un cerf, un re­nard et un mar­ti­net. Cette ex­pé­rience s’est éta­lée sur plu­sieurs an­nées, même s’il la syn­thé­tise pour les be­soins de son livre. Avec l’un de ses fils (de 8 ans !) il a creu­sé un ter­rier. Ils n’en sor­taient que la nuit pour man­ger des vers (es­sen­tiels dans le ré­gime ali­men­taire du blai­reau). Il a uri­né pour mar­quer son ter­ri­toire, de­man­dé à ses en­fants de dé­fé­quer dans une ri­vière et ten­té en­suite de de­vi­ner à qui ap­par­te­nait quoi… Dans cette même ri­vière, aux eaux gla­ciales, il a ten­té (en vain) d’at­tra­per des pois­sons comme une loutre. Il a connu la ter­reur du cerf pris en chasse en se lais­sant tra­quer par des bandes de chiens. En­fin, il a rô­dé, comme un re­nard, dans les rues de Londres, ré­cu­pé­rant dans les pou­belles des restes de piz­za qu’il « dés­in­fec­tait » avec des épices.

Cette ex­pé­rience ra­di­cale a ra­vi la presse an­glo-saxonne : « Un livre ter­ri­ble­ment vi­vant et d’une étran­ge­té in­tense », juge, par exemple, Dwight Gar­ner dans The New York Times. Il faut dire que Foster fait preuve non seule­ment d’un hu­mour ra­va­geur (il se qua­li­fie de « per­vers ma­so­chiste »), mais d’une éru­di­tion sans faille. Il res­ti­tue au plus près les sen­sa­tions de tous ces ani­maux tout en ayant par­fai­te­ment conscience des li­mites d’une telle trans­po­si­tion. S’il y a une le­çon à en ti­rer, c’est, se­lon lui, que nous sommes trop dé­pen­dants d’un seul de nos sens : la vue. En nous ap­puyant da­van­tage sur les autres, nous au­rions une vie bien plus in­tense. Foster a ai­mé être un blai­reau : il nous ap­prend que les vers n’ont pas le même goût se­lon leur « terroir ». Il pour­rait dé­sor­mais dis­tin­guer un ver du pays de Galles d’un ver bour­gui­gnon les yeux fer­més. Il es­time que le re­nard est une bête in­tel­li­gente et ad­mire sa ca­pa­ci­té à s’adap­ter à un en­vi­ron­ne­ment chan­geant. La loutre, en re­vanche, ne lui plaît guère : « Elle passe dix­huit heures par jour à dor­mir et le reste du temps à tuer fré­né­ti­que­ment », ré­sume Da­mian Whit­worth dans The Times. La faute à un mé­ta­bo­lisme qui, s’il était le nôtre, nous contrain­drait à en­glou­tir 85 Big Mac par jour.

Dans la peau d’une bête, de Charles Foster, tra­duit de l’an­glais par Thier­ry Pié­lat, JC Lat­tès, 250 p., 19 €.

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