MA­CHINES À SOUS ET TUBES À ES­SAIS

Le rôle du ha­sard dans la dé­cou­verte scien­ti­fique re­lève du ta­bou. Il est pour­tant fon­da­men­tal. Et les cher­cheurs de­vraient in­té­grer ce fac­teur de ma­nière rou­ti­nière dans les comptes ren­dus de leurs tra­vaux.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - EUGENE GARFIELD.The Scien­tist.

Las Ve­gas n’est peut-être pas le pre­mier en­droit au­quel on pen­se­rait pour une ren­contre de cher­cheurs. C’est pour­tant là que la Fé­dé­ra­tion des so­cié­tés amé­ri­caines de bio­lo­gie ex­pé­ri­men­tale tient son con­grès cette an­née [1988]. À la ré­flexion, ce­pen­dant, il me pa­raît ju­di­cieux que des scien­ti­fiques se réunissent dans une ville qui sym­bo­lise le ha­sard et la chance qu’il ap­porte par­fois.

La vi­sion de tables de jeu, de rou­lettes et de ban­dits man­chots m’a rap­pe­lé l’au­to­bio­gra­phie du prix No­bel de mé­de­cine Sal­va­dor E. Lu­ria, A Slot Ma­chine, a Bro­ken Test Tube. Lu­ria ra­conte une soi­rée dan­sante or­ga­ni­sée à l’uni­ver­si­té de l’In­dia­na en 1943. Au coun­try club où se te­nait le bal, il ob­ser­va un col­lègue jouer à une ma­chine à sous. « N’étant pas joueur moi-même, je le ta­qui­nais sur les pertes in­évi­tables qu’il al­lait es­suyer, quand sou­dain il tou­cha le jack­pot, en­vi­ron 3 dol­lars en pièces de mon­naie. Il me je­ta un re­gard sombre et s’en al­la. Je me mis à ré­flé­chir à la nu­mé­ro­lo­gie des ma­chines à sous ; ce fai­sant, il m’ap­pa­rut qu’il y avait des si­mi­li­tudes entre les ma­chines à sous et les mu­ta­tions bac­té­riennes ».

L’ana­lo­gie entre les ma­chines à sous et les mu­ta­tions bac­té­riennes don­na à Lu­ria l’idée d’une ex­pé­rience simple, qui lui per­mit de prou­ver que les bac­té­ries ré­sis­tantes naissent de mu­ta­tions spon­ta­nées et non d’une ré­ac­tion à un bac­té­rio­phage.

Le ha­sard, et bien sûr un es­prit bien pré­pa­ré et sen­sible, avait mis Lu­ria sur la piste d’une dé­cou­verte ma­jeure en gé­né­tique. Cette his­toire entre en ré­so­nance avec la ren­contre à Las Ve­gas, mais, en réa­li­té, des cen­taines de ré­cits de dé­cou­verte évoquent le rôle im­por­tant joué par le ha­sard et la sé­ren­di­pi­té. On les trouve ha­bi­tuel­le­ment dans les bio­gra­phies et les au­to­bio­gra­phies, où il n’est pas rare de lire des dé­cla­ra­tions du genre : « Il se trouve que… Par une heu­reuse coïncidence… J’ai eu la chance de ren­con­trer… » La ru­brique « Ci­ta­tion Clas­sics » que l’on peut lire chaque se­maine dans la re­vue Current Con­tents est un fo­rum où les té­moi­gnages sur le rôle du ha­sard dans la dé­cou­verte sont bien­ve­nus et même en­cou­ra­gés 1. Et, de temps à autre, pa­raît un livre sur le su­jet, comme ce­lui de Gil­bert Sha­pi­ro, « Un sque­lette dans la chambre noire : études sur la sé­ren­di­pi­té dans la science » 2. Mais, quand il s’agit de pu­blier une dé­cou­verte dans une re­vue scien­ti­fique, les cher­cheurs sont dis­sua­dés de men­tion­ner ce que cer­tains scien­ti­fiques et édi­teurs de re­vue pré­sentent comme des « anec­dotes » ou des « consi­dé­ra­tions gé­né­rales ».

Un autre No­bel, sir Alan L. Hodg­kin, a ren­du compte dans un livre des pu­bli­ca­tions, per­sonnes et évé­ne­ments qui ont ins­pi­ré ses re­cherches sur les cel­lules ner­veuses entre 1934 et 1952, et aus­si de la part de ses ré­sul­tats ob­te­nus en pro­gram­mant son tra­vail et de la part at­tri­buable au ha­sard. Il ex­plique pour­quoi il a ju­gé né­ces­saire d’ajou­ter un ap­pen­dice à sa col­lec­tion d’ar­ticles scien­ti­fiques : « J’ai le sen­ti­ment qu’à la lec­ture des pu­bli­ca­tions scien­ti­fiques on a l’im­pres­sion qu’on est ar­ri­vé di­recte-

ment au ré­sul­tat, ce qui ne cor­res­pond pas du tout à la fa­çon dont les choses se passent dans la réa­li­té. Quand ils ré­digent leurs ar­ticles, les au­teurs sont in­ci­tés à êtres lo­giques et, même quand ils sou­haitent ad­mettre que telle ex­pé­rience a été me­née pour une rai­son tout à fait far­fe­lue, ils ne sont pas en­cou­ra­gés à en­com­brer la lit­té­ra­ture sa­vante avec des sou­ve­nirs per­son­nels in­con­grus. Mais à la longue je me suis sen­ti cou­pable d’oc­cul­ter la part que le ha­sard a joué dans ce qui pa­raît au­jourd’hui une pro­gres­sion lo­gique. » Ce même ma­laise3 condui­sit un autre prix No­bel de mé­de­cine, sir Pe­ter Me­da­war, à se de­man­der si l’ar­ticle scien­ti­fique, qui in­carne une mé­thode in­duc­tive re­le­vant de la fic­tion, n’est pas fon­ciè­re­ment frau­du­leux4.

En dé­pit de ces pro­tes­ta­tions, la com­mu­nau­té des cher­cheurs a ac­cep­té la re­com­man­da­tion de Louis Pas­teur sur la fa­çon de ré­di­ger les dé­cou­vertes scien­ti­fiques : « Faites-les pa­raîtres in­évi­tables. » « Les cou­tumes de la pu­bli­ca­tion scien­ti­fique, écrit le so­cio­logue des sciences Ro­bert K. Mer­ton, exigent l’em­ploi d’une forme pas­sive, qui laisse pen­ser que les idées sur­vien­nennt sans l’ap­port du cer­veau hu­main et que les re­cherches sont me­nées sans l’ap­port de la main hu­maine. »5

Mais la science est une ac­ti­vi­té émi­nem­ment hu­maine. Il y a un coût, sans nul doute in­cal­cu­lable, à gom­mer sys­té­ma­ti­que­ment le fac­teur hu­main de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique. Non que le for­mat clas­sique de la pu­bli­ca­tion scien­ti­fique soit en­tiè­re­ment in­adap­té. Sa struc­ture uni­forme est bien conçue à plus d’un titre. L’his­to­rien des sciences Ge­rald Hol­ton l’a qua­li­fiée d’« im­men­sé­ment fonc­tion­nelle ». Je di­rais plu­tôt que ce for­mat est un peu trop res­tric­tif. Il de­vrait lais­ser un peu de place au contexte qui a don­né nais­sance à une ques­tion puis à l’ex­pé­ri­men­ta­tion conçue pour y ré­pondre. Pour ceux qui s’in­té­ressent à la com­pré­hen­sion du pro­ces­sus de dé­cou­verte, à ce qui fait la créa­ti­vi­té scien­ti­fique, voire le gé­nie (un su­jet d’in­té­rêt pour les cher­cheurs en ac­ti­vi­té au­tant que pour les his­to­riens et so­cio­logues des sciences), ces ex­po­sés im­pec­cables quoique tra­fi­qués sont in­com­plets.

Il re­vient aux cher­cheurs d’évo­quer dans leurs ar­ticles – et aux édi­teurs de re­vue de l’ac­cep­ter le cas échéant – la part de sé­ren­di­pi­té que com­porte une dé­cou­verte scien­ti­fique. La lec­ture n’en se­rait que plus in­té­res­sante et sti­mu­lante. Plus im­por­tant en­core, sa­voir com­ment leurs col­lègues s’y sont pris pour ré­gler concep­tuel­le­ment leurs pro­blèmes, même par ha­sard, peut ai­der les cher­cheurs à ré­gler les leurs. L’élan créa­tif peut ve­nir à tout mo­ment, en tout lieu et par­tir de n’im­porte quoi… Même d’une ma­chine à sous.

LE LIVRE

A Slot Ma­chine, a Bro­ken Test Tube (« Une ma­chine à sous, un tube à es­sais cas­sé »), Har­per, 1984, 240 p.

L’AU­TEUR

Sal­va­dor Ed­ward Lu­ria (19121991) était un mi­cro­bio­lo­giste amé­ri­cain d’ori­gine ita­lienne. Il a re­çu le prix No­bel de mé­de­cine en 1969 pour ses tra­vaux sur les mé­ca­nismes de ré­pli­ca­tion des vi­rus.

Dans une salle de pa­chin­ko, au Ja­pon. Ces ap­pa­reils, qui tiennent à la fois du flip­per et de la ma­chine à sous, ne dé­livrent pas de pièces mais des billes qui peuvent être échan­gées contre un ca­deau.

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