ÇA ALORS, QUELLE COÏNCIDENCE !

Je tombe sur un ex que j’ai per­du de vue. Un ami m’ap­pelle alors même que je pense à lui. Les concours de cir­cons­tances sont moins im­pro­bables que nous le pen­sons, disent les sta­tis­ti­ciens. Mais ils sont aus­si por­teurs de sens, ex­pliquent les psy­cho­logues

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - JU­LIE BECK. The At­lan­tic.

Vers la fin de mon an­née de cin­quième, je suis al­lée avec l’or­chestre de mon col­lège au parc d’at­trac­tions de Ce­dar Point, dans l’Ohio. Il y avait dans un bâ­ti­ment un grand-huit ap­pe­lé Di­sas­ter Trans­port (Trans­port du Dé­sastre). Alors que nous fai­sions la queue, mes ca­ma­rades et moi, pour y ac­cé­der, gra­vis­sant des marches en ci­ment fai­ble­ment éclai­rées, nous sommes tom­bés sur une grosse liasse de billets. Nous l’avons prise et fait le compte : il y avait là une belle somme. Je ne me sou­viens pas exac­te­ment com­bien, mais pour la suite de l’his­toire di­sons qu’il y avait 134 dol­lars. C’était à peu près ça.

À peine avions-nous eu le temps de re­ve­nir de notre émerveillement et de nous de­man­der, un peu hon­teux, à qui re­mettre cet ar­gent qu’un groupe de jeunes un peu plus âgés qui étaient de­vant nous nous l’ont ar­ra­ché des mains. Ils as­su­raient qu’il était à eux, mais ce n’était pas vrai. Ils l’ont comp­té de­vant nous et ont échan­gé ex­cla­ma­tions et tapes dans les mains. Nous étions une bande de col­lé­giens dé­gin­gan­dés et mal­chan­ceux, ils étaient sûrs que nous ne fe­rions rien et ils avaient rai­son. Fin de l’his­toire.

Sauf que, l’an­née sui­vante, je suis al­lée à un camp d’été à l’uni­ver­si­té du Mi­chi­gan, un camp pour grosses têtes où l’on suit des cours de gé­né­tique pour s’amu­ser. Un soir, alors que nous nous ba­var­dions et fai­sions nos de­voirs dans le foyer, j’en­ten­dis un gar­çon ra­con­ter à ses co­pains qu’il avait per­du un pa­quet d’ar­gent l’an­née pré­cé­dente à Ce­dar Point. Je l’as­saillis de ques­tions. Était-ce au mois de mai ? Oui. Dans la queue pour le Trans­port du Dé­sastre ? Oui. Et com­bien d’ar­gent ? 134 dol­lars exac­te­ment.

« Ça alors ! », s’ex­clame-t-on gé­né­ra­le­ment quand il ar­rive une coïncidence. Mais une coïncidence n’est pas seule­ment un évé­ne­ment qui a peu de chances de se pro­duire. Si l’on range dans cette ca­té­go­rie quan­ti­té de si­tua­tions, il n’y a pas que leur ra­re­té qui nous in­cite à les re­grou­per. Il y a aus­si leur tex­ture, le sen­ti­ment que le tis­su de l’exis­tence se met en quelque sorte à on­du­ler. D’où pro­cède ce sen­ti­ment ? Pour­quoi re­mar­quons-nous dans cer­tains cas que les fils de la trame de notre vie se ren­contrent et pas dans d’autres ?

Cer­tains di­ront que c’est parce que nous ne com­pre­nons pas la no­tion de pro­ba­bi­li­té. Dans leur ar­ticle « Mé­thodes pour étu­dier les coïncidences » (1989), les ma­thé­ma­ti­ciens Per­si Dia­co­nis et Fre­de­rick Mos­tel­ler en­vi­sagent d’abord de dé­fi­nir une coïncidence comme un « évé­ne­ment rare », puis se ra­visent : « Ce­la en­globe trop de choses pour per­mettre une étude ap­pro­fon­die. » Ils optent pour cette dé­fi­ni­tion : « Une coïncidence est un sur­pre­nant concours de cir­cons­tances, que l’on juge por­teur de sens mais qui est dé­pour­vu de lien de cau­sa­li­té évident. »

D’un point de vue pu­re­ment sta­tis­tique, ces évé­ne­ments sont aléa­toires, ne pré­sentent pas de lien de cau­sa­li­té et ne de­vraient pas tant nous sur­prendre, car ils se pro­duisent tout le temps. « Les évé­ne­ments ex­trê­me­ment im­pro­bables sont mon­naie cou­rante », écrit le sta­tis­ti­cien Da­vid Hand dans son livre The Im­pro­ba­bi­li­ty Prin­ciple. Mais les hu­mains ne sont en gé­né­ral pas très doués pour rai­son­ner avec ob­jec­ti­vi­té sur la pro­ba­bi­li­té dans leur vie de tous les jours.

Tout d’abord, nous avons ten­dance à qua­li­fier de coïncidences des choses qui n’en sont pas. Si je ren­contre quel­qu’un qui est né le même jour que moi, je trouve que c’est une coïncidence amu­sante, mais j’au­rais pen­sé la même chose si j’avais ren­con­tré une per­sonne qui est née le même jour que ma mère ou ma meilleure amie.

Et puis nous sommes nom­breux sur cette pla­nète – plus de 7 mil­liards. En ver­tu de la loi des très grands nombres, « avec un échan­tillon suf­fi­sam­ment vaste, n’im­porte quoi d’in­croyable peut ar­ri­ver », écrivent Dia­co­nis et Mos­tel­ler. Si un nombre suf­fi­sant de per­sonnes achètent des billets de loterie, il y au­ra un ga­gnant. Pour la per­sonne qui gagne, c’est sur­pre­nant et mi­ra­cu­leux, mais le fait que quel­qu’un ait ga­gné ne sur­prend pas les autres.

Même dans l’échan­tillon res­treint de notre exis­tence, les oc­ca­sions que des coïncidences se pro­duisent ne manquent pas. Étant don­né toutes les per­sonnes que nous connais­sons, tous les lieux où nous al­lons et tous ceux où nos connais­sances se rendent, il y a des chances que nous tom­bions sur quel­qu’un que nous connais­sons quelque part à un mo­ment don­né. Mais ce­la nous sem­ble­ra tou­jours une coïncidence. Quand sur­vient quelque chose de sur­pre­nant, nous ne pen­sons pas à toutes les fois où ce­la au­rait pu se pro­duire.

Pour dé­mon­trer la ba­na­li­té des évé­ne­ments im­pro­bables, les ma­thé­ma­ti­ciens aiment in­vo­quer ce qu’ils ap­pellent le pro­blème de la nais­sance. La ques­tion est : com­bien faut-il de per­sonnes dans une salle pour qu’il y ait 50 % de chances que deux d’entre eux soient nés le même jour ? La ré­ponse ? 23.

« Ah, ces gens, qu’est-ce qu’ils m’agacent avec leurs an­ni­ver­saires ! s’em­porte le psy­chiatre Ber­nard Beit­man, pro­fes­seur in­vi­té à l’uni­ver­si­té de Vir­gi­nie et au­teur de Con­nec­ting with Coin­ci­dence (“Com­prendre les coïncidences”), pa­ru en 2016. Quand quel­qu’un s’ex­clame : “Ça alors, quelle coïncidence !”, il y a des chances qu’il veuille dire non pas : “C’est in­croyable qu’une coïncidence de ce type se soit pro­duite entre deux per­sonnes dans la salle”, mais : “C’est in­croyable que cette chose m’ar­rive à moi, ici et main­te­nant !” » Et, dès qu’il s’agit de quelque chose d’un peu plus com­pli­qué qu’une concor­dance de dates de nais­sance, ce­la de­vient presque im­pos­sible à cal­cu­ler.

Les coïncidences ti­tillent l’égo­cen­trisme. Comme l’a confir­mé ex­pé­ri­men­ta­le­ment la psy­cho­logue is­raé­lienne Ru­ma Falk, nous ju­geons les coïncidences qui nous ar­rivent plus sur­pre­nantes que celles qui ar­rivent aux autres. C’est comme les rêves : les miens sont plus in­té­res­sants que les tiens. « La coïncidence est dans l’oeil de ce­lui qui la per­çoit », es­time Da­vid Spie­gel­hal­ter, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Cam­bridge et spé­cia­liste de la com­pré­hen­sion col­lec­tive des risques. Si un évé­ne­ment rare se pro­duit dans une fo­rêt et que per­sonne ne le re­marque, ce n’est pas une coïncidence.

J’ai ra­con­té à Spie­gel­hal­ter mon his­toire de Ce­dar Point – je n’ai pas pu m’en em­pê­cher. Il col­lec­tionne les anec­dotes de ce genre – au point que, dans un thril­ler in­ti­tu­lé Le Gé­nie des coïncidences, il y a un per­son­nage de pro­fes­seur ins­pi­ré de lui 1. Il dit avoir re­cueilli sur son site 4 000 à 5 000 cas de coïncidences de­puis 2011. Hélas, son équipe et lui n’ont pas fait grand-chose de ce tré­sor ; il faut dire qu’il n’est pas ai­sé de ti­rer des me­sures chif­frées d’un tel amas de don­nées. Ils sont à la re­cherche de quel­qu’un pour ef­fec­tuer une ana­lyse sé­man­tique. Tout ce qu’ils ont pu faire, c’est cal­cu­ler le nombre de coïncidences en­trant dans cha­cune des ca­té­go­ries qu’ils ont dé­fi­nies. Mon his­toire, dit-il, re­lève de la ca­té­go­rie la plus cou­rante, « trou­ver un lien avec quel­qu’un que vous ren­con­trez ». « J’adore cette his­toire, ajoute-t-il. Quand vous vous êtes re­trou­vée avec lui un an après, vous au­riez pu ne pas en­tendre ce qu’il di­sait, il au­rait suf­fi que vous soyez 2 mètres plus loin. Et c’est seule­ment parce que vous l’avez en­ten­du que la coïncidence s’est pro­duite. Ce qu’il y a d’éton­nant, ce n’est pas que ces choses ar­rivent, c’est qu’on les re­marque. »

« Voi­là ma grande théo­rie sur les coïncidences, pour­suit-il : c’est d’ex­pli­quer pour­quoi elles ar­rivent à un cer­tain genre de per­sonnes. » Beit­man et son équipe ont mon­tré que les per­sonnes pos­sé­dant cer­tains traits de per­son­na­li­té sont plus à même de vivre des coïncidences. Il s’agit des per­sonnes qui se disent croyantes ou éprises de spi­ri­tua­li­té, de celles qui ont ten­dance à ra­me­ner tout à elles et de celles qui sont in­ten­sé­ment en quête de sens. Les gens ont aus­si ten­dance à trou­ver des coïn­ci-

dences quand ils sont par­ti­cu­liè­re­ment tristes, en co­lère ou in­quiets.

« Il ne m’ar­rive ja­mais de coïncidences, ra­conte Spie­gel­hal­ter, parce que je ne re­marque rien. Je ne parle ja­mais à per­sonne dans le train. Si je suis avec un in­con­nu, je ne cherche pas à lier connais­sance. » Mais, en même temps, il ad­met : « Ma vie re­gorge de coïncidences. » Il me ra­conte avoir per­du son chien quand il avait 8 ou 9 ans. Il est al­lé au poste de po­lice pour sa­voir s’ils l’avaient vu. Non. Et puis, « pleu­rant à chaudes larmes, je me suis trom­pé de che­min pour ren­trer à la mai­son, et suis tom­bé sur le chien ». Pour Beit­man, les pro­ba­bi­li­tés ne suf­fisent pas à ex­pli­quer les coïncidences. Les sta­tis­tiques peuvent dé­crire ce qui se passe, pas l’ex­pli­quer. « Quelque chose de plus est à l’oeuvre. Le ha­sard n’est pas une ex­pli­ca­tion suf­fi­sante. »

Le ha­sard n’était pas non plus seul en cause pour le psy­chiatre suisse Carl Jung. Il éla­bo­ra une autre ex­pli­ca­tion : les coïncidences sont des évé­ne­ments liés par le sens qui ne peuvent pas seule­ment s’ex­pli­quer par des re­la­tions de cause à ef­fet ; une autre force in­ter­vient, au-de­là de la cau­sa­li­té. Dans un livre pa­ru en 1952, il la nomme « syn­chro­ni­ci­té », un « prin­cipe de re­la­tions acau­sales » 2. Les coïncidences si­gni­fiantes sont pro­duites par la force de la syn­chro­ni­ci­té ; elles peuvent être consi­dé­rées comme des ou­ver­tures vers une autre théo­rie de Jung, unus mun­dus (le monde un). Celle-ci pos­tule que la réa­li­té pos­sède un ordre, une struc­ture sous-ja­cente, un ré­seau qui re­lie toutes choses et cha­cun de nous. Pour Jung, la syn­chro­ni­ci­té n’ex­plique pas seule­ment les coïncidences, mais aus­si la per­cep­tion ex­tra­sen­so­rielle, la té­lé­pa­thie et les fantômes. De fait, des études montrent que les per­sonnes à qui il ar­rive le plus de coïncidences sont aus­si les plus en­clines à croire en l’oc­culte.

Beit­man classe les coïncidences en trois grandes ca­té­go­ries : les in­ter­ac­tions en­vi­ron­ne­ment-en­vi­ron­ne­ment, es­prit-en­vi­ron­ne­ment et es­prit-es­prit. Celles de la pre­mière ca­té­go­rie sont les plus évi­dentes et les plus fa­ciles à com­prendre. Ce sont les coïncidences ob­jec­ti­ve­ment ob­ser­vables, car elles sur­viennent dans le monde phy­sique. Je suis dans un bar au Ma­roc et voi­là que sur­git un ex per­du de vue de­puis long­temps. Je trouve de l’ar­gent et l’an­née sui­vante je tombe sur la per­sonne qui l’a per­du.

Vio­let Jes­sop était hô­tesse sur les pa­que­bots trans­at­lan­tiques de la White Star Line. Elle a sur­vé­cu à trois nau­frages. Elle était sur l’Olym­pic quand ce­lui-ci heur­ta le Hawke en 1911. En 1912, elle était sur le Ti­ta­nic. Quatre ans plus tard, le Bri­tan­nic, ver­sion cen­sé­ment amé­lio­rée du Ti­ta­nic, som­brait à son tour et elle était à bord. On pour­rait par­ler ici d’in­ter­ac­tion en­vi­ron­ne­ment-en­vi­ron­ne­ment-en­vi­ron­ne­ment.

Les coïncidences es­prit-en­vi­ron­ne­ment re­lèvent de la pré­mo­ni­tion. On est en train de pen­ser à une amie et voi­là qu’elle vous ap­pelle. Mais, à moins d’avoir consi­gné par écrit, avant l’ap­pel,

qu’on pen­sait à elle, c’est dif­fi­ci­le­ment ob­jec­ti­vable. « Nous avons ex­clu les pré­mo­ni­tions sur notre site, pré­cise Spie­gel­hal­ter, parce qu’où est la preuve ? N’im­porte qui peut dire n’im­porte quoi. »

Une autre sorte de coïncidence es­pri­ten­vi­ron­ne­ment sur­vient quand on ap­prend un nou­veau mot et que sou­dain on voit ce mot par­tout. Ou qu’une chan­son nous trotte dans la tête et qu’on l’en­tend par­tout où l’on va ; ou qu’on se pose une ques­tion et qu’on tombe sur un ar­ticle qui en parle. Comme si ce que nous avons à l’es­prit se met­tait à dé­teindre sur la réa­li­té.

Ar­nold Zwi­cky, pro­fes­seur de lin­guis­tique à l’uni­ver­si­té Stan­ford, ap­pelle cet ef­fet « l’illu­sion de la fré­quence » ; à ne pas confondre avec la pré­mo­ni­tion. C’est sim­ple­ment qu’une fois qu’on a re­mar­qué quelque chose, notre cer­veau est pré­pa­ré à le re­mar­quer à nou­veau.

La der­nière ca­té­go­rie, es­prit-es­prit, est car­ré­ment mys­tique. Un exemple est la « si­mul­pa­thie », mot que Breit­man a for­gé pour dé­si­gner le fait de res­sen­tir à dis­tance la dou­leur ou l’émo­tion de quel­qu’un d’autre. L’in­té­rêt qu’il éprouve pour ce type de coïncidence est très per­son­nel. « C’était à San Fran­cis­co, en 1973, le 26 fé­vrier. Je suis de­vant le la­va­bo et je m’étrangle de ma­nière in­con­trô­lée. Je n’ai pour­tant rien dans la gorge. Il est en­vi­ron 23 heures. Le len­de­main, je re­çois un ap­pel de mon frère. Mon père était mort à 2 heures du ma­tin à Wil­ming­ton, dans le De­la­ware, ce qui cor­res­pon­dait à 23 heures à San Fran­cis­co. Il s’était étouf­fé avec du sang qu’il avait dans la gorge. Ce fut une ex­pé­rience ter­rible, et j’ai cher­ché à sa­voir si d’autres gens avaient eu pa­reille ex­pé­rience. Et oui, il y en a beau­coup ».

On quitte là le do­maine de la science pour en­trer dans ce­lui de la croyance. Les coïncidences ont ce­ci de re­mar­quable qu’elles en­jambent les deux mondes. Ne voir dans les coïncidences rien d’autre qu’une cu­rio­si­té peut sa­tis­faire un es­prit ra­tion­nel, mais il est in­juste de qua­li­fier d’ir­ra­tion­nels les gens qui en ex­traient une si­gni­fi­ca­tion. Le pro­ces­sus qui fait que nous re­mar­quons les coïncidences « fait par­tie d’une ar­chi­tec­ture cog­ni­tive gé­né­rale des­ti­née à don­ner du sens au monde », ex­plique Mag­da Os­man, maî­tresse de confé­rences en psy­cho­lo­gie à l’uni­ver­si­té Queen Ma­ry, à Londres. C’est le même pro­ces­sus ra­tion­nel que nous uti­li­sons pour lier causes et ef­fets. Voi­là donc un moyen d’ex­pli­quer scien­ti­fi­que­ment pour­quoi les coïncidences se pro­duisent : ce sont des sous-pro­duits du sys­tème cé­ré­bral de fa­bri­ca­tion de sens. Nous ai­mons les mo­tifs ré­gu­liers. Nous les re­cher­chons par­tout au­tour de nous ; ils nous servent à com­prendre le monde et, dans une cer­taine me­sure, à le contrô­ler. Si chaque fois qu’on ap­puie sur un in­ter­rup­teur une lampe s’al­lume dans la pièce, on com­prend que l’in­ter­rup­teur com­mande la lampe.

Quand quel­qu’un voit un mo­tif de ce genre dans une coïncidence, « il n’y a pas moyen de dire : “Oui, c’est clai­re­ment un évé­ne­ment dû au ha­sard” ou : “Il y a der­rière un pro­ces­sus cau­sal”, parce

qu’il me fau­drait pour ce­la connaître le monde par­fai­te­ment », dit Os­man. Ce que nous fai­sons, à la place, c’est de voir s’il est plus pro­bable que l’évé­ne­ment soit dû au simple ha­sard ou à quelque chose d’autre. Si le ha­sard sort ga­gnant, nous l’écar­tons. Si­non, nous te­nons une nou­velle hy­po­thèse sur la fa­çon dont fonc­tionne le monde.

Pre­nons le cas de ju­meaux, adop­tés à l’âge de 4 se­maines par des fa­milles dif­fé­rentes. S’étant re­trou­vés à l’âge adulte, ils constatent d’éton­nantes si­mi­la­ri­tés dans leurs vies. Ils ont tous deux été pré­nom­més James par leurs pa­rents adop­tifs, sont tous deux ma­riés à une Bet­ty après avoir di­vor­cé d’une Lin­da. Le fils aî­né d’un des ju­meaux s’ap­pelle James Alan, ce­lui de l’autre James Al­lan. Tous deux ont un frère adop­tif pré­nom­mé Lar­ry et un chien nom­mé Toy. Ils ont tous deux souf­fert de cé­pha­lées de ten­sion et ont pas­sé des va­cances en Flo­ride à trois rues de dis­tance. De cette his­toire on peut ti­rer l’hy­po­thèse que le pou­voir des gènes est si fort que, même quand des ju­meaux sont sé­pa­rés, leurs vies se dé­roulent de la même fa­çon. De fait, ces frères fai­saient par­tie d’une grande étude de l’uni­ver­si­té du Min­ne­so­ta sur des ju­meaux sé­pa­rés peu après la nais­sance, qui s’in­té­res­sait pré­ci­sé­ment à cette ques­tion – sans al­ler jus­qu’à sug­gé­rer qu’un gène puisse conduire à être at­ti­ré par une Bet­ty ou à ap­pe­ler son chien Toy.

Ti­rer des conclu­sions de mo­tifs ré­gu­liers de ce genre est in­té­res­sant, même si le mo­tif n’est pas ré­gu­lier à 100 %. Pre­nons l’ap­pren­tis­sage d’une langue : il n’y a pas de chien ou d’image de chien chaque fois qu’un en­fant en­tend le mot « chien ». Ce­la n’em­pêche pas l’en­fant d’ap­prendre le mot, s’il est ré­pé­té suf­fi­sam­ment sou­vent dans son en­tou­rage.

« On com­prend que les jeunes en­fants cèdent à la théo­rie du com­plot, écrivent les cog­ni­ti­ciens Tho­mas Grif­fiths et Jo­shua Te­nen­baum dans un ar­ticle de 2006 sur les coïncidences. Car leur monde est gou­ver­né par une or­ga­ni­sa­tion mys­té­rieuse et toute-puis­sante, un monde d’adultes ré­gi par un sys­tème de règles que les en­fants ap­prennent à maî­tri­ser à me­sure qu’ils gran­dissent. » Or nous gar­dons cette fa­cul­té. Elle reste po­ten­tiel­le­ment très utile, no­tam­ment pour les cher­cheurs qui tra­vaillent sur des ques­tions non ré­so­lues ; mais, pour la plu­part des adultes dans leur vie quo­ti­dienne, les in­fé­rences nées d’une coïncidence ont des chances d’être illu­soires. Si l’on s’en rend compte, on l’écarte en se di­sant : « C’est une simple coïncidence. »

De l’autre cô­té, pour une per­sonne qui croit à la per­cep­tion ex­tra­sen­so­rielle, pen­ser à une amie juste avant qu’elle ap­pelle est moins une coïncidence qu’une preuve qui vient ren­for­cer sa croyance. De même, pour quel­qu’un qui croit en l’in­ter­ven­tion di­vine, tom­ber par ha­sard sur un ex per­du de vue n’est pas une coïncidence mais un signe de Dieu.

Entre les deux, il y a ce que Tho­mas Grif­fith, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie et de sciences cog­ni­tives à l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie à Ber­ke­ley, ap­pelle les « coïncidences trou­blantes ». « Pour moi, ce qui fait qu’on peut par­ler de coïncidence, c’est quand on ne peut être cer­tain ni qu’une chose soit fausse ni qu’elle soit vraie. » Si un cer­tain nombre de coïncidences trou­blantes s’ac­cu­mulent, la per­sonne peut pas­ser du scep­ti­cisme à la croyance.

Dans The Im­pro­ba­bi­li­ty Prin­ciple, Da­vid Hand cite la conclu­sion d’un rap­port de l’Aca­dé­mie amé­ri­caine des sciences de 1988 : « Cent trente ans de re­cherches ne four­nissent au­cune jus­ti­fi­ca­tion scien­ti­fique à l’exis­tence des phé­no­mènes pa­ra­nor­maux ». « Cent trente ans ! » s’ex­clame Hand. Que l’on ait pen­dant tout ce temps conti­nué à cher­cher des preuves du pa­ra­nor­mal est « un exemple écla­tant du pou­voir qu’exerce l’es­poir sur le vé­cu ».

Il se­rait plus juste de dire que le vé­cu ali­mente la croyance dans le pa­ra­nor­mal ou une force sous-ja­cente qui struc­ture la réa­li­té. Même s’il ne s’agit pas de re­cherche scien­ti­fique, nous cher­chons des ex­pli­ca­tions à ce que nous vi­vons. Et la struc­ture est une ex­pli­ca­tion beau­coup plus sé­dui­sante que le ha­sard. Des études montrent que, si la plu­part des gens ont du mal à pro­duire une sé­rie aléa­toire de nombres, ceux qui croient au pa­ra­nor­mal y par­viennent en­core moins. Les croyants plus en­core que les scep­tiques tendent à pen­ser que des ré­pé­ti­tions dans une sé­quence ne sont pas dues au ha­sard, qu’une sé­rie de lan­cers de pièce qui don­ne­rait « face, face, face, face, pile » a moins de chances d’être aléa­toire que « face, pile, face, pile, face », alors que la pro­ba­bi­li­té est la même.

La psy­cho­lo­gie est donc là pour nous ex­pli­quer pour­quoi nous re­mar­quons des coïncidences et pour­quoi nous cher­chons à en ti­rer une ; et la science des pro­ba­bi­li­tés pour­quoi les coïncidences semblent se pro­duire si sou­vent. Mais ex­pli­quer une coïncidence en par­ti­cu­lier fait in­ter­ve­nir un éche­veau de fils, de dé­ci­sions, de cir­cons­tances, de chaînes d’évé­ne­ments qui, même si on par­ve­nait à le dé­mê­ler, ne di­rait rien sur toute autre coïncidence.

Ce­la em­bar­ras­sait vi­si­ble­ment Jung : « Pour ap­pré­hen­der ces évé­ne­ments uniques ou rares, écrit-il, il semble que nous soyons ré­duits à des des­crip­tions éga­le­ment “uniques”, cas par cas. » Il en ré­sulte une col­lec­tion chao­tique de cu­rio­si­tés, rap­pe­lant celles des vieux ca­bi­nets d’his­toire na­tu­relle où l’on trouve, à cô­té de fos­siles et des monstres ana­to­miques en bo­cal, une corne de li­corne, une ra­cine de man­dra­gore à forme hu­maine et une si­rène des­sé­chée . C’est bien ce que sont les coïncidences : une « col­lec­tion chao­tique de cu­rio­si­tés ».

LE LIVRE

The Im­pro­ba­bi­li­ty Prin­ciple: Why Coin­ci­dences, Mi­racles, and Rare Events Hap­pen Eve­ry Day (« Le prin­cipe d’im­pro­ba­bi­li­té : pour­quoi des coïncidences, des mi­racles et des évé­ne­ments rares se pro­duisent tous les jours »), Scien­ti­fic Ame­ri­can/Far­rar, Straus and Gi­roux, 2014, 288 p.

L’AU­TEUR

Da­vid J. Hand est un sta­tis­ti­cien bri­tan­nique, pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques à l’Im­pe­rial Col­lege de Londres.

Pour le psy­chiatre amé­ri­cain Ber­nard Beit­man, le ha­sard ne suf­fit pas à ex­pli­quer les coïncidences, bonnes ou mau­vaises : « Quelque chose de plus est à l’oeuvre. »

Em­ma­nuel Ma­cron a bé­né­fi­cié d’un concours im­pro­bable de cir­cons­tances. Mais, comme l’écri­vait Nietzsche dans Le Gai Sa­voir, « nul vain­queur ne croit au ha­sard ».

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