LA RE­VANCHE DES BLANCS DÉCLASSÉS

Ra­va­gée par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, la classe po­pu­laire blanche amé­ri­caine s’en­fonce de­puis des an­nées dans le cy­nisme et le dé­cou­ra­ge­ment. Au­jourd’hui, elle re­lève la tête…

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Hil­billy Ele­gy, de J. D. Vance

J «’ai gran­di dans la pau­vre­té, au sein d’une ville mé­tal­lur­gique de l’Ohio qui se vi­dait de ses em­plois et de ses es­poirs de­puis aus­si loin que re­montent mes sou­ve­nirs », ra­conte J. D. Vance dans Hill­billy Ele­gy. À la fois « ré­cit fa­mi­lial » et ana­lyse d’une « culture en crise », comme l’an­nonce le sous­titre, le livre, pa­ru en juin 2016, s’ar­rache aux États-Unis. Un an après, tan­dis que l’au­teur mul­ti­plie les en­tre­tiens à la té­lé­vi­sion et dans les grands jour­naux, le livre ca­ra­cole tou­jours en tête de la liste des meilleures ventes éta­blie par The New York Times ; il fait en outre l’ob­jet d’une adap­ta­tion au ci­né­ma et de di­verses tra­duc­tions. « Si Hill­billy Ele­gy avait été pu­blié un ou deux ans plus tôt, com­mente Jo­shua Roth­man dans The New Yor­ker, le livre au­rait de toute fa­çon trou­vé des lec­teurs car c’est le ré­cit cir­cons­tan­cié et émou­vant d’un com­bat amé­ri­cain », ce­lui de la classe ou­vrière blanche frap­pée par la crise. « Mais, cette an­née, pour­suit le chro­ni­queur, le livre a vrai­ment pas­sion­né les foules. » Certes, le nom de Do­nald Trump n’y ap­pa­raît pas, l’ou­vrage ayant été écrit avant sa vic­toire à la pri­maire ré­pu­bli­caine. Cette plon­gée dans une Amé­rique de cols­bleus déclassés éclaire pour­tant d’un jour nou­veau la vic­toire du mil­liar­daire.

« Élé­gie du plouc » a of­fert aux Blancs pau­pé­ri­sés « une voix et une pré­sence dans l’es­pace pu­blic », se ré­jouit Rod Dre­her, édi­to­ria­liste au men­suel The Ame­ri­can Con­ser­va­tive. Vance lui-même ne cache pas ses opi­nions conser­va­trices. Sous le titre « Trump : une tri­bune pour les Blancs pauvres », l’in­ter­view qu’il a don­née à Dre­her dans le men­suel a eu un tel suc­cès que son site In­ter­net a été sa­tu­ré. Les conser­va­teurs se re­trouvent en ef­fet dans la vi­sion que dé­ploie « Élé­gie du plouc », constate The New Yor­ker : ils « ap­pré­cient le por­trait em­pa­thique des Blancs pau­pé­ri­sés, ils y voient une al­ter­na­tive au dis­cours de gauche se­lon le­quel les élec­teurs dé­fa­vo­ri­sés de Trump ne se­raient ja­mais que des ra­cistes ». De fait, l’au­teur offre « une ana­lyse so­cio­lo­gique à la fois per­ti­nente et bien­veillante du pro­lé­ta­riat blanc, ob­serve The New York Times, car il com­bine l’en­quête ri­gou­reuse et l’ex­pé­rience per­son­nelle di­recte ». Car, au dé­part, J.-D. Vance était lui­même un « plouc », et il le re­ven­dique. Lorsque les acié­ries d’Arm­co ferment dans sa ville de Midd­le­town, sa fa­mille se re­trouve sans res­sources, dé­chi­rée par la vio­lence do­mes­tique. L’au­teur a été éle­vé par ses grands-pa­rents car « sa mère était ac­cro aux drogues ». Lui-même a échap­pé à son des­tin so­cial en s’en­ga­geant dans les Ma­rines en Irak, ce qui lui a per­mis de suivre en­suite des études su­pé­rieures à l’uni­ver­si­té de l’Ohio, puis à Yale.

Âgé d’une tren­taine d’an­nées, l’en­fant des Ap­pa­laches vit dé­sor­mais à San Fran­cis­co, où il tra­vaille pour un fonds d’in­ves­tis­se­ment. Il porte sur son mi­lieu d’ori­gine un re­gard mê­lé de ten­dresse et de sé­vé­ri­té : c’est « l’amour vache », titre The New York Times. Pour Vance, en ef­fet, le contexte éco­no­mique lié à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion n’est pas seul en cause : les « ploucs » se com­plaisent dans la « ré­si­gna­tion » et la dé­fiance en­vers les ins­ti­tu­tions. Vance dé­plore là une « dis­po­si­tion à l’ir­res­pon­sa­bi­li­té qui contraste avec le pay­sage éco­no­mique gé­né­ral de l’Amé­rique contem­po­raine ». Les « ploucs » va­lo­risent certes le tra­vail, mais lui-même se sou­vient d’un voi­sin qui a dé­mis­sion­né parce qu’il en avait « marre de se le­ver de bonne heure ». Contrai­re­ment à la gauche amé­ri­caine, l’au­teur cri­tique le wel­fare (l’État-pro­vi­dence) qui « per­met à une large mi­no­ri­té de vivre du chô­mage ». Tout en dé­non­çant le sno­bisme des élites « pré­ten­du­ment pro­gres­sistes » qu’il a fré­quen­tées à Yale, il s’en prend éga­le­ment à la « culture plouc » qui amène à « rendre l’État et la so­cié­té res­pon­sables de ses pro­blèmes » : « Nous autres, les ploucs, avons be­soin de nous se­couer », conclut-il. L’ex­clu­sion est-elle un pro­blème cultu­rel ou éco­no­mique ? Pour The New Yor­ker, Hill­billy Ele­gy a le mé­rite de mon­trer que les deux as­pects sont in­ti­me­ment liés et que, « dans une Amé­rique mon­dia­li­sée, nous de­vons in­ven­ter une nou­velle fa­çon de pen­ser la pau­vre­té ».

Cette pho­to est is­sue de la sé­rie Hard Land, consa­crée à la classe ou­vrière blanche amé­ri­caine. Ici James Lon­don chez lui à Young­stown, ville si­nis­trée de l’Ohio.

Hill­billy Ele­gy (« Élé­gie du plouc »), de J. D. Vance, Har­per, 2016.

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