LES LE­ÇONS DE LA PSY­CHO­LO­GIE

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - KEITH E. STA­NO­VICH.

DE NOM­BREUSES EX­PÉ­RIENCES LE MONTRENT : CONFRON­TÉ AUX EF­FETS DU HA­SARD, NOTRE CER­VEAU CHERCHE DES RÉ­GU­LA­RI­TÉS ET CROIT EN TROU­VER. C’EST VRAI DE TOUT UN CHA­CUN, MAIS AUS­SI DES EX­PERTS, QUI PEUVENT AIN­SI S’ÉGA­RER. EN CAUSE, UNE CAS­CADE D’ILLU­SIONS COG­NI­TIVES.

Notre cer­veau a évo­lué de telle sorte qu’il est sans cesse à la re­cherche de mo­tifs ré­gu­liers. Nous sommes en quête de liens, d’ex­pli­ca­tions et de sens dans tout ce qui ar­rive au­tour de nous. C’est à l’évi­dence une ca­rac­té­ris­tique très fa­vo­rable à l’adap­ta­tion. Elle nous per­met de pré­dire ce qui va se pas­ser et peut-être fi­na­le­ment de four­nir des ex­pli­ca­tions plus convain­cantes de l’exis­tence de cer­taines de ces ré­gu­la­ri­tés. Cette re­cherche de struc­tures n’est clai­re­ment pas propre aux scien­ti­fiques. Elle se ma­ni­feste dans ce que nous fai­sons au quo­ti­dien et a été étu­diée par les psy­cho­logues. Elle ca­rac­té­rise l’in­tel­li­gence hu­maine et rend compte de cer­tains des plus éton­nantes prouesses du trai­te­ment de l’in­for­ma­tion et de l’ac­qui­si­tion de connais­sances.

Néan­moins, cet as­pect de l’es­prit hu­main, pour fa­vo­rable à l’adap­ta­tion qu’il soit, se re­tourne par­fois contre nous. La quête d’une com­pré­hen­sion concep­tuelle est une en­trave à l’adap­ta­tion quand elle se pro­duit dans un en­vi­ron­ne­ment où il n’y a rien à concep­tua­li­ser. Qu’est-ce qui dé­traque l’un des traits les plus re­mar­quables de l’en­ten­de­ment hu­main ? Qu’est-ce qui dé­règle notre quête de struc­ture et obs­cur­cit la com­pré­hen­sion ? Le ha­sard et la pro­ba­bi­li­té aléa­toire.

Ces phé­no­mènes font par­tie in­té­grante de notre en­vi­ron­ne­ment. Les mé­ca­nismes de l’évo­lu­tion bio­lo­gique et la re­com­bi­nai­son gé­né­tique sont gou­ver­nés par les lois du ha­sard et de la pro­ba­bi­li­té aléa­toire. La phy­sique nous a ap­pris à ex­pli­quer la struc­ture fon­da­men­tale de la ma­tière en fai­sant ap­pel aux lois sta­tis­tiques du ha­sard. Bien des évé­ne­ments na­tu­rels sont le ré­sul- tat com­plexe de fac­teurs sys­té­miques, ex­pli­cables, et du ha­sard.

Beau­coup d’évé­ne­ments ne sont pas ex­pli­cables en termes de fac­teurs sys­té­miques. Il nous faut in­vo­quer une mul­ti­tude de fac­teurs liés au ha­sard. Or la plu­part des gens ne trouvent pas cette ré­ponse sa­tis­fai­sante. Cette hé­si­ta­tion est bien­ve­nue quand elle ai­guillonne la re­cherche, mais de­vient un han­di­cap quand elle nous trompe et nous conduit à ac­cep­ter pré­ma­tu­ré­ment une ex­pli­ca­tion fausse, non fon­dée sur des don­nées em­pi­riques. Alors même qu’au­cune ex­pli­ca­tion sys­té­mique d’un phé­no­mène n’est dis­po­nible, notre mé­ca­nique concep­tuelle conti­nue sou­vent de trou­ver du grain à moudre, im­po­sant des théo­ries dé­nuées de sens sur des don­nées in­trin­sè­que­ment aléa­toires.

Les psy­cho­logues ont me­né des ex­pé­riences sur ce phé­no­mène. Par exemple, les su­jets re­gardent une sé­rie de sti­mu­li de di­men­sions va­riées. On leur dit que cer­tains sti­mu­li ap­par­tiennent à une ca­té­go­rie et d’autres à une autre. Il leur faut de­vi­ner à quelle ca­té­go­rie ap­par­tient telle suc­ces­sion de sti­mu­li. Mais, alors que le cher­cheur a as­si­gné les sti­mu­li à une ca­té­go­rie au ha­sard, qu’il n’y a donc pas de règle si­non aléa­toire, les su­jets font ra­re­ment l’hy­po­thèse du ha­sard. Ils concoctent des théo­ries par­fois très éla­bo­rées et com­pli­quées pour ex­pli­quer com­ment les sti­mu­li se re­trouvent dans telle ou telle ca­té­go­rie.

De même, les « théo­ries du com­plot », sous di­verses formes, re­quièrent des couches et des couches d’éla­bo­ra­tions com­pli­quées pour ex­pli­quer la sé­quence d’évé­ne­ments for­tuits que

leurs par­ti­sans cherchent déses­pé­ré­ment à com­prendre. Le phé­no­mène est même fré­quent chez les spé­cia­listes qui tra­vaillent dans leur do­maine d’ex­per­tise. La fa­çon de pen­ser de beau­coup d’ana­lystes fi­nan­ciers illustre cette illu­sion. Ils concoctent à foi­son des ex­pli­ca­tions com­pli­quées pour les moindres fluc­tua­tions des cours de Bourse. Or une bonne par­tie de cette va­ria­bi­li­té est sim­ple­ment le fait de fluc­tua­tions aléa­toires. Les ana­lystes des mar­chés n’en conti­nuent pas moins à faire croire à leurs clients – peut-être le croient-ils eux-mêmes – qu’ils peuvent « battre le mar­ché », alors qu’il y a abon­dance de preuves que la ma­jo­ri­té d’entre eux ne le peuvent pas.

Si vous aviez ache­té en 1970 des titres des 500 va­leurs de l’in­dice Stan­dard & Poor’s et que vous les aviez gar­dés du­rant toute la dé­cen­nie (une stra­té­gie que l’on pour­rait qua­li­fier de bé­bête), vous au­riez bat­tu les deux tiers des ges­tion­naires de por­te­feuilles de Wall Street. Comme ce­la a été dé­mon­tré, vous au­riez aus­si fait mieux que 80 % des re­com­man­da­tions des news­let­ters que les abon­nés paient à prix d’or.

Mais qu’en est-il des ges­tion­naires qui font mieux que la stra­té­gie bé­bête ? Vous pour­riez vous de­man­der si ce­la signe une fa­cul­té spé­ciale. Il est pos­sible de ré­pondre à la ques­tion en consi­dé­rant l’ex­pé­rience de pen­sée sui­vante. On donne à 100 singes 10 flé­chettes cha­cun, qu’ils en­voient sur un mur où sont ins­crits les noms des 500 va­leurs du Stan­dard & Poor’s. L’en­droit où ar­rivent les flé­chettes dé­ter­mine les titres choi­sis par les singes pour l’an­née. Quel se­ra le ré­sul­tat un an après ? Com­bien vont battre l’in­dice Stan­dard & Poor’s ? Vous l’avez de­vi­né. En­vi­ron la moi­tié d’entre eux. Se­riez-vous par­tant pour payer une com­mis­sion aux 50 % des singes qui ont bat­tu l’in­dice afin qu’ils fassent vos choix pour l’an­née pro­chaine ?

Ima­gi­nons main­te­nant qu’ar­rive par cour­rier une lettre vous in­for­mant de l’exis­tence d’une news­let­ter qui pré­dit les cours de la Bourse. La news­let­ter ne de­mande pas de l’ar­gent mais vous sug­gère seule­ment de la tes­ter. Elle vous dit que les cours de l’ac­tion IBM vont mon­ter le mois pro­chain. Vous je­tez la lettre, mais vous consta­tez qu’en ef­fet le mois sui­vant le cours de l’ac­tion IBM a mon­té. Vous vous dites que les au­teurs de la lettre ont de la chance. Après quoi vous re­ce­vez une autre lettre de la même so­cié­té de con­seil vous di­sant que le cours d’IBM va bais­ser le mois sui­vant. Le cours baisse en ef­fet. Votre cu­rio­si­té est éveillée. Quand la troi­sième lettre ar­rive et pré­dit que le cours d’IBM va de nou­veau bais­ser le mois sui­vant, vous sui­vez le cours at­ten­ti­ve­ment, et pour la troi­sième fois la news­let­ter a vu juste. Quand la qua­trième lettre ar­rive et vous dit que le cours va mon­ter le mois sui­vant, ce qui se pro­duit ef­fec­ti­ve­ment, il de­vient dif­fi­cile d’échap­per au sen­ti­ment que la news­let­ter est du so­lide et que vous de­vriez peut-être payer le prix de l’abon­ne­ment an­nuel qui vous est pro­po­sé.

Dif­fi­cile d’y échap­per, à moins que vous puis­siez vous re­pré­sen­ter le pe­tit bu­reau au rez-de-chaus­sée où quel­qu’un pré­pare le pa­quet de 1600 lettres qui doivent être

en­voyées la se­maine sui­vante à 1 600 adresses : 800 des cour­riers pré­disent que l’ac­tion IBM va mon­ter le mois sui­vant, 800 que l’ac­tion va bais­ser. Quand le titre monte, le bu­reau en­voie la lettre uni­que­ment aux 800 des­ti­na­taires qui ont re­çu la bonne pré­dic­tion le mois pré­cé­dent : 400 pré­di­sant qu’il va mon­ter, 400 qu’il va des­cendre. Après quoi vous pou­vez ima­gi­ner le bu­reau en­voyant les pré­vi­sions du troi­sième mois seule­ment aux 400 qui ont re­çu la bonne pré­dic­tion la deuxième se­maine. Et, oui, vous êtes l’un des 100 (très im­pres­sion­nés) à qui l’on de­mande de payer un bon prix pour re­ce­voir la news­let­ter pen­dant un an.

Ima­gi­nons à pré­sent que les singes sont des gé­rants de por­te­feuilles qui choi­sissent des va­leurs an­née après an­née. Par dé­fi­ni­tion, 5 % d’entre eux vont battre leurs congé­nères la pre­mière an­née. La moi­tié de ceux-ci vont à nou­veau – par l’ef­fet du ha­sard – battre leurs congé­nères la deuxième an­née. Ils se­ront donc 25 % à faire mieux que les autres deux an­nées de suite. La moi­tié de ces der­niers vont à nou­veau battre leurs congé­nères la troi­sième an­née. Ils se­ront donc 12,5 % à faire mieux que les autres trois an­nées de suite. Et, fi­na­le­ment, la moi­tié de ceux-ci, soit 6,25 %, vont à nou­veau battre leurs congé­nères la qua­trième an­née. Donc en­vi­ron 6 % des 100 singes au­ront, comme le disent les jour­naux spé­cia­li­sés, « constam­ment bat­tu les autres gé­rants quatre an­nées de suite ». Ces 6 singes, qui au­ront donc bat­tu la plu­part des vrais gé­rants de por­te­feuilles de Wall Street, ne mé­ritent-ils pas de pas­ser à la té­lé­vi­sion ? [Lire « Rien ne sert de pré­voir », page ci-contre].

La tentation d’ex­pli­quer les évé­ne­ments aléa­toires est il­lus­trée par un phé­no­mène que les psy­cho­logues étu­dient, ap­pe­lé les cor­ré­la­tions illu­soires. Des études contrô­lées l’ont dé­mon­tré, quand des per­sonnes sont per­sua­dées a prio­ri que deux va­riables sont connec­tées, elles ont ten­dance à per­ce­voir un lien même quand les deux va­riables ne sont nul­le­ment connec­tées. Ce fait af­fecte des si­tua­tions du monde réel et a des ef­fets né­ga­tifs sur la vie des gens. Ain­si, beau­coup de psy­cho­logues cli­ni­ciens conti­nuent de croire à l’ef­fi­ca­ci­té du test de Ror­schach, dans le­quel le su­jet ré­agit à des taches d’encre sur une feuille blanche. Comme les taches n’ont pas de struc­ture, la théo­rie veut que les su­jets s’ex­priment dans le style qu’ils adop­te­raient pour com­men­ter une si­tua­tion am­bi­guë, et ré­vèlent ain­si des traits psy­cho­lo­giques « ca­chés ». Le test est ap­pe­lé pro­jec­tif car les su­jets sont sup­po­sés pro­je­ter des pen­sées et des sen­ti­ments in­cons­cients dans leurs com­men­taires sur les taches d’encre. Comme le montrent de nom­breuses études, le pro­blème est qu’il n’y a pas de preuve que le test de Ror­schach ap­porte une quel­conque uti­li­té diag­nos­tique quand il est uti­li­sé comme test pro­jec­tif. La croyance dans le test de Ror­schach naît du phé­no­mène de l’illu­sion de cor­ré­la­tion. Les cli­ni­ciens voient des re­la­tions dans les formes de ré­ponse parce qu’ils croient qu’il y en a, non parce que ces re­la­tions sont ef­fec­ti­ve­ment pré­sentes dans les ré­ponses ob­ser­vées. On voit une struc­ture même quand il n’y en a pas.

Beau­coup de ren­contres per­son­nelles dans notre vie com­portent une grande

part de ha­sard. Le ren­dez-vous avec une in­con­nue qui conduit au ma­riage, le ren­dez-vous an­nu­lé qui en­traîne la perte d’un em­ploi, le bus ra­té qui dé­bouche sur des re­trou­vailles avec un ami de ly­cée. C’est une er­reur de pen­ser que chaque évé­ne­ment de notre vie lié au ha­sard re­quiert une ex­pli­ca­tion éla­bo­rée. Mais, quand des évé­ne­ments prin­ci­pa­le­ment dus au ha­sard en­traînent des consé­quences im­por­tantes, il est dif­fi­cile d’évi­ter d’éla­bo­rer des théo­ries com­pli­quées pour les ex­pli­quer.

Notre ten­dance à cher­cher à ex­pli­quer le ha­sard dé­coule pro­ba­ble­ment d’un pro­fond dé­sir de croire que nous pou­vons maî­tri­ser de tels évé­ne­ments. La psy­cho­logue El­len Lan­ger a étu­dié ce qu’on ap­pelle « l’illu­sion de contrôle », c’est-à-dire la ten­dance à croire qu’une fa­cul­té per­son­nelle peut in­fluer sur les évé­ne­ments dic­tés par le ha­sard. Dans une étude, deux sa­la­riés de deux en­tre­prises dif­fé­rentes ont ven­du des billets de loterie à leurs col­lègues. Cer­tains ont sim­ple­ment re­çu un billet, tan­dis que d’autres avaient le droit de choi­sir leur nu­mé­ro. Le len­de­main, les deux sa­la­riés qui avaient ven­du les billets sont re­ve­nus vers les acheteurs et leur ont pro­po­sé de leur ra­che­ter leurs billets. Ceux qui avaient choi­si leur nu­mé­ro ont de­man­dé quatre fois plus d’ar­gent que ceux qui les avaient sim­ple­ment re­çus !

Dans plu­sieurs autres ex­pé­riences, Lan­ger vé­ri­fie que ce ré­sul­tat pro­vient de notre in­ca­pa­ci­té à ac­cep­ter que les fac­teurs liés à nos fa­cul­tés ne puissent in­fluer sur les évé­ne­ments dus au ha­sard. La preuve de cette illu­sion vient de l’ex­pé­rience ac­quise dans les États amé­ri­cains dans les­quels des lo­te­ries ont été créées. Ces États sont inon­dés de livres fal­la­cieux don­nant des re­cettes pour « battre » la loterie. Ces livres se vendent parce que les gens ne com­prennent pas les im­pli­ca­tions de l’aléa­toire. Et, de fait, l’ex­plo­sion de po­pu­la­ri­té des lo­te­ries d’État s’est pro­duite au mi­lieu des an­nées 1970, quand le New Jer­sey a in­tro­duit des jeux par­ti­ci­pa­tifs dans le­quel les joueurs pou­vaient grat­ter des cases ou choi­sir leurs nu­mé­ros. Ces jeux par­ti­ci­pa­tifs ex­ploitent l’illu­sion de contrôle ex­plo­rée par Lan­ger : la croyance que le com­por­te­ment in­flue sur les évé­ne­ments aléa­toires [Lire « Jeux nu­mé­riques : le ha­sard ma­ni­pu­lé », p. 35].

D’autres psy­cho­logues ont étu­dié un phé­no­mène voi­sin, in­ti­tu­lé « la croyance en un monde juste ». Les gens tendent à mi­ni­mi­ser la mal­chance des vic­times de ha­sards mal­heu­reux. La ten­dance à cher­cher des ex­pli­ca­tions aux évé­ne­ments dus au ha­sard y contri­bue. Les gens trouvent ap­pa­rem­ment très dif­fi­cile de croire qu’une per­sonne par­fai­te­ment in­no­cente ou ver­tueuse puisse en­du­rer des dé­boires en rai­son de la seule mal­chance. Nous as­pi­rons à croire que les évé­ne­ments heu­reux ar­rivent aux gens bien et que les évé­ne­ments mal­heu­reux ar­rivent aux mé­chants. Il s’en­suit de nom­breuses croyances po­pu­laires in­fon­dées. Comme celle que les aveugles sont do­tés de fa­cul­tés d’au­di­tion ex­cep­tion­nelles, un mythe sans doute en­tre­te­nu par le dé­sir de trou­ver une cor­ré­la­tion qui équi­libre les choses.

En psy­cho­lo­gie, la ten­dance à ten­ter de tout ex­pli­quer, à avoir nos pe­tites théo­ries sur chaque élé­ment de va­ria­tion au lieu d’in­té­grer les in­évi­tables ha­sards mal­heu­reux qui forgent nos com­por­te­ments, rend compte de l’exis­tence de nom­breuses théo­ries psy­cho­lo­giques in­fal­si­fiables, y com­pris de théo­ries qui se pré­tendent scien­ti­fiques. Les pra­ti­ciens de la « psy­cho his­toire » com­mettent sou­vent cette er­reur. Le moindre tour­nant dans la vie d’un per­son­nage cé­lèbre est ex­pli­qué par des psy­cho­his­toires, sou­vent au nom de prin­cipes psy­cha­na­ly­tiques. Le pro­blème avec la plu­part des psy­cho­his­toires n’est pas qu’elles ex­pliquent trop peu, c’est qu’elles ex­pliquent trop. Elles ne tiennent que ra­re­ment compte des mul­tiples ha­sards qui dé­ter­minent le cours d’une vie.

La ten­dance à cher­cher une ex­pli­ca­tion pour des évé­ne­ments dus pour l’es­sen­tiel au ha­sard conduit aus­si à beau­coup d’in­com­pré­hen­sion con­cer­nant la na­ture des coïncidences. Beau­coup de gens croient que les coïncidences re­quièrent une ex­pli­ca­tion spé­ciale. Ils ne com­prennent pas que les coïncidences se pro­duisent même si rien d’autre n’opère que le ha­sard. Les coïncidences ne re­quièrent au­cune ex­pli­ca­tion spé­ciale. La ré­ti­cence

à ex­pli­quer ce qui se pro­duit peut bel et bien conduire à di­mi­nuer notre fa­cul­té de pré­dire ce qui va se pro­duire. Re­con­naître le rôle du ha­sard dans la dé­ter­mi­na­tion de ce qui sur­vient, dans un do­maine don­né, si­gni­fie que nous de­vons ac­cep­ter le fait que nos pré­dic­tions ne se­ront ja­mais exactes à 100 %, que nous fe­rons tou­jours des er­reurs de pré­vi­sion. Mais, chose in­té­res­sante, le re­con­naître peut nous ai­der à amé­lio­rer la pré­ci­sion de nos pré­dic­tions. Ce­la peut sem­bler pa­ra­doxal, mais c’est un fait qu’il nous faut ac­cep­ter l’er­reur si nous vou­lons ré­duire la part d’er­reur.

Ac­cep­ter l’er­reur pour faire moins d’er­reurs est ce­pen­dant une tâche dif­fi­cile, comme le montrent qua­rante ans de re­cherches sur les avan­tages com­pa­rés de la pré­dic­tion ac­tua­rielle et de la pré­dic­tion cli­nique en psy­cho­lo­gie. L’ex­pres­sion « pré­dic­tion ac­tua­rielle » dé­signe le pro­nos­tic fait pour des en­sembles d’in­di­vi­dus, fon­dé sur les pro­ba­bi­li­tés dé­ri­vées des don­nées sta­tis­tiques. Une pré­dic­tion ac­tua­rielle simple an­nonce le même ré­sul­tat pour tous les in­di­vi­dus par­ta­geant une cer­taine ca­rac­té­ris­tique. Ain­si, pré­voir une du­rée de vie de 77,5 ans pour des non-fu­meurs et de 64,5 ans pour des fu­meurs se­rait un exemple de pré­dic­tion ac­tua­rielle. On peut faire des pré­dic­tions plus pré­cises en consi­dé­rant plus d’une ca­rac­té­ris­tique des per­sonnes com­po­sant le groupe. Ain­si, pré­dire une du­rée de vie de 58,2 ans pour des fu­meurs en sur­poids et qui ne font pas d’exer­cice se­rait une pré­dic­tion ac­tua­rielle ba­sée sur un en­semble de va­riables, et de telles pré­dic­tions sont presque tou­jours plus fiables que celles qu’on fait à par­tir d’une seule va­riable. Des pré­dic­tions ac­tua­rielles de ce genre sont cou­rantes en éco­no­mie, en res­sources hu­maines, en cri­mi­no­lo­gie, en bu­si­ness et mar­ke­ting et dans les sciences mé­di­cales.

Et pour­tant, de nom­breux psy­cho­logues cli­ni­ciens as­surent être ca­pables de faire mieux que les pré­dic­tions de groupe pour pré­dire le de­ve­nir d’in­di­vi­dus en par­ti­cu­lier. Comme l’écrit le psy­cho­logue Ro­byn Dawes, « les psy­cho­logues pro­fes­sion­nels af­firment être en me­sure de faire des pré­dic­tions in­di­vi­duelles qui trans­cendent les pré­dic­tions sur “les gens en gé­né­ral”ou di­verses ca­té­go­ries de gens […]. Ils disent ap­pré­hen­der l’in­di­vi­du comme un être unique plu­tôt que comme par­tie d’un groupe sur le­quel des gé­né­ra­li­sa­tions sta­tis­tiques sont pos­sibles. Ils af­firment être ca­pables d’ana­ly­ser “ce qui a cau­sé quoi dans la vie d’un in­di­vi­du plu­tôt que d’énon­cer ce qui est vrai en gé­né­ral”. » Le pro­nos­tic cli­nique semble consti­tuer un ajout très utile à la pré­dic­tion ac­tua­rielle. Il n’y a qu’un pe­tit pro­blème. C’est que la pré­dic­tion cli­nique ne marche pas.

Pour que celle-ci soit utile, l’ex­pé­rience du cli­ni­cien avec le pa­tient, les in­for­ma­tions qu’il dé­tient sur lui doivent abou­tir à for­mu­ler de meilleures pré­vi­sions que si l’on se contente de co­der l’in­for­ma­tion dis­po­nible et de la sou­mettre à une mé­thode de ré­gres­sion mul­tiple – une tech­nique com­plexe de cor­ré­la­tion des­ti­née à op­ti­mi­ser la com­bi­nai­son de don­nées quan­ti­ta­tives pour en in­duire des pré­dic­tions. En un mot, il est avan­cé que l’ex­pé­rience des psy­cho­logues cli­ni­ciens leur per­met d’al­ler au-de­là du to­tal des re­la­tions que la re­cherche a mis en évi­dence. Or l’af­fir­ma­tion que la pré­dic­tion cli­nique est ef­fi­cace est ai­sé­ment tes­table. Mal­heu­reu­se­ment elle a été tes­tée, et elle se ré­vèle fausse.

La re­cherche sur les mé­rites com­pa­rés de la pré­dic­tion cli­nique et ac­tua­rielle a don­né des ré­sul­tats éton­nam­ment co­hé­rents. De­puis la pu­bli­ca­tion du livre clas­sique de Paul Meehl en 1954, Cli­ni­cal ver­sus Sta­tis­ti­cal Pre­dic­tion (« Pré­dic­tion cli­nique contre pré­dic­tion sta­tis­tique »), quatre dé­cen­nies de re­cherche com­por­tant plus d’une cen­taine d’études ont mon­tré que, dans qua­si­ment tous les do­maines où la pré­dic­tion cli­nique a été exa­mi­née (ré­sul­tat d’une psy­cho­thé­ra­pie, com­por­te­ment après mise en li­ber­té condi­tion­nelle, ob­ten­tion d’un di­plôme uni­ver­si­taire, ré­sul­tat d’une thé­ra­pie par élec­tro­chocs, ré­ci­dive, du­rée de l’hos­pi­ta­li­sa­tion psy­chia­trique, et bien d’autres), la pré­dic­tion ac­tua­rielle s’est re­trou­vée su­pé­rieure à la pré­dic­tion cli­nique.

Dans toute une sé­rie de do­maines, quand un cli­ni­cien re­çoit des in­for­ma­tions sur un pa­tient et que la même in­for­ma­tion est quan­ti­fiée et trai­tée par une équa­tion de ré­gres­sion mul­tiple dé­ve­lop­pée à par­tir des re­la­tions ac­tua­rielles mises en lu­mière par la re­cherche, in­va­ria­ble­ment la pré­dic­tion four­nie par l’équa­tion l’em­porte sur celle du pra­ti­cien. La pré­dic­tion ac­tua­rielle est plus exacte qu’une pré­dic­tion faite par un cli­ni­cien. En réa­li­té, même quand le cli­ni­cien a plus d’in­for­ma­tions que celles qu’uti­lise la mé­thode ac­tua­rielle, celle-ci reste su­pé­rieure. Même si le cli­ni­cien dis­pose d’in­for­ma­tions ad­di­tion­nelles ve­nues de son contact per­son­nel et de ses en­tre­tiens avec le pa­tient, le pro­nos­tic cli­nique ne vaut pas la pré­dic­tion ac­tua­rielle.

Un test fi­nal consiste à don­ner au cli­ni­cien les pré­dic­tions faites par l’équa­tion ac­tua­rielle et à lui de­man­der d’ajus­ter ces pré­dic­tions en fonc­tion de son ex­pé­rience per­son­nelle du pa­tient. Or, quand le cli­ni­cien pro­cède à ces ajus­te­ments, ceux-ci ont pour ef­fet d’af­fai­blir l’exac­ti­tude de la pré­dic­tion 1. Dans ces études, les cli­ni­ciens se montrent per­sua­dés que leur ex­pé­rience leur donne une « in­tui­tion cli­nique » qui leur per­met de faire de meilleurs pro­nos­tics que ceux qui se fondent sur les in­for­ma­tions quan­ti­fiées conte­nues dans le dos­sier du pa­tient. En fait, leur « in­tui­tion » est illu­soire et les conduit à faire des pro­nos­tics moins exacts que ceux qu’ils fe­raient s’ils en res­taient à l’in­for­ma­tion ac­tua­rielle. Il faut no­ter, ce­pen­dant, que la su­pé­rio­ri­té de la pré­dic­tion ac­tua­rielle n’est pas confi­née à la psy­cho­lo­gie ; elle vaut pour de nom­breuses autres sciences cli­niques, par exemple la lec­ture d’un élec­tro­car­dio­gramme.

Évo­quant les re­cherches qui montrent la su­pé­rio­ri­té de la pré­dic­tion ac­tua­rielle, Paul Meehl écri­vait en 1986 : « Au­cune contro­verse en sciences so­ciales ne montre un tel cor­pus d’études qua­li­ta­tives al­lant uni­for­mé­ment dans la même di­rec­tion. » Or, de fa­çon plu­tôt em­bar­ras­sante, le champ de la psy­cho­lo­gie ne se conforme pas à ce sa­voir. On conti­nue par exemple d’ex­ploi­ter les en­tre­tiens in­di­vi­duels pour l’ac­cès à l’uni­ver­si­té et aux or­ga­nismes de for­ma­tion en san­té men­tale, alors qu’une vo­lu­mi­neuse lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée montre que ces en­tre­tiens n’ont pra­ti­que­ment au­cune va­li­di­té. Au contraire, les pra­ti­ciens conti­nuent

d’em­ployer des ar­gu­ments spé­cieux pour jus­ti­fier leur confiance dans « l’in­tui­tion cli­nique ».

« Un ar­gu­ment ha­bi­tuel contre les pré­vi­sions ac­tua­rielles, un pré­ju­gé, écrit Dawes, est que les sta­tis­tiques de groupe ne sont pas ap­pli­cables à des in­di­vi­dus ou évé­ne­ments par­ti­cu­liers. L’ar­gu­ment in­sulte les prin­cipes de base de la pro­ba­bi­li­té […]. Un dé­fen­seur de cette po­si­tion au­rait à sou­te­nir, pour en sau­ve­gar­der la lo­gique, que si quel­qu’un était for­cé de jouer à la rou­lette russe une seule fois et avait le droit de choi­sir entre un re­vol­ver avec une balle dans le ba­rillet et un avec cinq balles, le ca­rac­tère unique de l’évé­ne­ment ren­drait le choix ar­bi­traire. »

La dis­ci­pline a peu à perdre en pres­tige à ad­mettre la su­pé­rio­ri­té du ju­ge­ment ac­tua­riel sur le ju­ge­ment cli­nique dans un do­maine tel que le pro­nos­tic en ma­tière de psy­cho­thé­ra­pie, parce qu’il en va de même pour les pro­fes­sion­nels dans des dis­ci­plines aus­si va­riées que la mé­de­cine, les af­faires, la cri­mi­no­lo­gie, la comp­ta­bi­li­té ou en­core l’éva­lua­tion de la qua­li­té d’un ani­mal de ferme.

Certes, même si la dis­ci­pline el­le­même au­rait peu à perdre, les pra­ti­ciens en­ga­gés comme « ex­perts » (au­près des tri­bu­naux, par exemple), qui as­surent avoir une connais­sance cli­nique per­son­nelle de cas in­di­vi­duels, au­raient bien évi­dem­ment à perdre en pres­tige et peut-être en re­ve­nus. Mais, comme l’écrivent deux spé­cia­listes sur la va­leur de l’éva­lua­tion cli­nique, « les évé­ne­ments que nous ten­tons d’éva­luer et de pré­dire sont fon­ciè­re­ment pro­ba­bi­listes. Ce­la si­gni­fie que nous ne pou­vons at­tendre de la na­ture qu’elle soit si bien for­ma­tée qu’elle nous per­mette de pré­dire des évé­ne­ments sin­gu­liers avec cer­ti­tude. Le mieux que nous puis­sions es­pé­rer est d’iden­ti­fier un éven­tail d’is­sues pos­sibles et d’es­ti­mer leur pro­ba­bi­li­té re­la­tive. Sui­vant cette pers­pec­tive pro­ba­bi­liste, l’ob­jec­tif idéa­li­sé d’une éva­lua­tion clas­sique pré­di­sant avec pré­ci­sion des évé­ne­ments uniques éloi­gnés dans le temps est fan­tai­siste. Il re­flète notre naï­ve­té et/ou notre ar­ro­gance. »2

LE LIVRE

How to Think Straight about Psy­cho­lo­gy (« Pour avoir les idées claires sur la psy­cho­lo­gie »), Pear­son, 2012 (10e édi­tion), 256 p.

L’AU­TEUR

Keith E. Sta­no­vich est pro­fes­seur émé­rite de psy­cho­lo­gie ap­pli­quée à l’uni­ver­si­té de To­ron­to. Son ma­nuel How to Think Straight about Psy­cho­lo­gy est un clas­sique de la psy­cho­lo­gie an­glo-saxonne. Dans son der­nier livre, The Ra­tio­na­li­ty Quo­tient: To­ward a Test of Ra­tio­nal Thin­king (MIT Press, 2016), il se de­mande pour­quoi les gens in­tel­li­gents prennent des dé­ci­sions stu­pides.

Les ana­lystes fi­nan­ciers éla­borent des ex­pli­ca­tions com­pli­quées pour les moindres fluc­tua­tions bour­sières. Or cette va­ria­bi­li­té est en grande par­tie le fait de fluc­tua­tions aléa­toires.

Pour la per­sonne qui dé­croche le gros lot (ici à la cé­lèbre loterie de Noël es­pa­gnole), c’est sur­pre­nant et mi­ra­cu­leux. Mais le fait que quel­qu’un ait ga­gné ne sur­prend pas les autres.

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