QUAND DIEU JOUE AUX DÉS

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MALTE HENK. Die Zeit.

LE HA­SARD SCULPTE LA NA­TURE, NOTRE VIE ET CELLE DES AUTRES, POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE. MAIS NOUS AVONS DU MAL À L’AD­METTRE, CAR NOUS AVONS BE­SOIN DE COM­PRENDRE ET DE MAέTRI­SER LES ÉVÉ­NE­MENTS, QUITTE À CÉ­DER À LA PEN­SÉE MA­GIQUE. LA SO­LU­TION EST POUR­TANT SIMPLE : IL N’Y A RIEN À FAIRE.

L’ homme sur qui c’est tom­bé a 47 ans. Je ne sau­rais dire à quoi il res­semble. Il est al­lon­gé sur la table d’opé­ra­tion, un tuyau dans la bouche, le corps et le vi­sage re­cou­verts. Son crâne a été fixé dans une ar­ma­ture de mé­tal ; la peau de ce crâne a été dé­cou­pée et ra­bat­tue vers le haut, for­mant comme une bouche san­glante. Puis la plaque os­seuse a été re­ti­rée et le cer­veau est main­te­nant à l’air libre.

Der­rière la table d’opé­ra­tion, le neu­ro­chi­rur­gien Oli­ver Heese, mé­de­cin-chef à la cli­nique He­lios de Sch­we­rin. Blouse verte, dans les mains des ins­tru­ments qui res­semblent à des ai­guilles, Heese re­garde à tra­vers un mi­cro­scope sus­pen­du au pla­fond dans le lobe tem­po­ral de son pa­tient. Ce jour-là, j’ai le droit de re­gar­der aus­si.

Je vois quelque chose de très abs­trait qui m’évoque une mine. Une gi­gan­tesque ca­vi­té éclai­rée dans la nuit. La struc­ture la plus com­plexe de l’Uni­vers. Cent mil­liards de neu­rones, au­tant qu’il y a d’étoiles dans la Voie lac­tée. La sur­face bat et cli­gnote : ce sont les veines. Ce­la s’en­fonce de fa­çon abrupte dans les pro­fon­deurs, cen­ti­mètre après cen­ti­mètre. Heese y creuse avec son ins­tru­ment, car cette masse ma­té­rielle nom­mée cer­veau, source des pen­sées et des sen­ti­ments, s’at­taque par­fois à elle-même. Ce­la s’ap­pelle une tu­meur cé­ré­brale.

La tu­meur qu’il veut re­ti­rer est vi­treuse et char­nue, mur­mure Heese. Il ne peut suivre que son ins­tinct tant elle est mê­lée au cer­veau. La tu­meur est le cer­veau. Il l’a pro­duite comme d’autres cer­veaux ac­couchent de la théo­rie de la re­la­ti­vi­té, de La Flûte en­chan­tée ou des plans d’un Boeing 747. Peu im­porte la quan­ti­té de tis­sus que re­tranche Heese, à la fin l’en­ne­mi va ga­gner. Per­sonne ne sur­vit à une tu­meur ma­ligne du cer­veau.

Tan­dis que j’ob­serve com­ment le neu­ro­chi­rur­gien creuse, couche après couche, un trou que le can­cer va rem­plir de nou­veau, je ne peux m’em­pê­cher de son­ger à ce qu’il m’a ra­con­té sur ce type de tu­meurs. On les ap­pelle glio­blas­tomes, et elles touchent chaque an­née 5 per­sonnes sur 100 000. Les dis­po­si­tions gé­né­tiques ne jouent au­cun rôle, un nombre in­cal­cu­lable d’études n’a pas réus­si à mettre au jour un quel­conque fac­teur en­vi­ron­ne­men­tal. Le glio­blas­tome se moque de la quan­ti­té de viande que vous consom­mez, de la fré­quence de vos ex­po­si­tions au so­leil, des poi­sons que vous res­pi­rez. Il y a des tu­meurs du cer­veau parce qu’il y a des cer­veaux. À un mo­ment don­né ça dé­rape. Une mu­ta­tion ma­ligne et le can­cer est là. « C’est ce que j’aime avec cette tu­meur : face à elle, on est tous égaux », confie Oli­ver Heese. Un mul­ti­mil­lion­naire a exac­te­ment au­tant de chances d’en mou­rir que le clo­chard ivrogne que j’aper­çois le ma­tin en al­lant au tra­vail.

Quand Heese en­tonne, dans son bu­reau de mé­de­cin-chef, le fa­meux «J’ai-une-mau­vaise-nou­velle-à-vou­san­non­cer », il tient à in­sis­ter sur le rôle du ha­sard. Il a même in­ven­té un concept, « le nu­mé­ro ga­gnant né­ga­tif ». L’es­poir de Heese, lors­qu’il ex­plique à ses pa­tients qu’ils n’ont tout bon­ne­ment pas de chance, est qu’ils ne se tor­turent pas avec la ques­tion du pour­quoi. Mais, il le sait, dans l’im­mense ma­jo­ri­té des cas, cet es­poir est vain.

Frank Be­cker. L’homme dont j’ai ob­ser­vé l’in­té­rieur du crâne a un nom et il a un vi­sage, très sym­pa­thique et in­tel­li­gent. Il est in­gé­nieur mé­ca­ni­cien. À la force du poi­gnet, il a réus­si à de­ve­nir pla­ni­fi­ca­teur en chef dans une en­tre­prise de roues den­tées du

Bran­de­bourg. Il y a cinq ans, il a fait la connais­sance de sa Heike. Dé­but 2015, ils ont com­men­cé à se construire une mai­son, un nid pour leur amour, avec du marbre, un plan­cher chauf­fant. La date du dé­mé­na­ge­ment était dé­jà pré­vue : vers Noël. Mais, par un après-mi­di en­so­leillé de juillet, la pre­mière mi­graine l’a as­sailli et main­te­nant Be­cker se trouve dans une chambre d’hô­pi­tal, il se dé­place en fau­teuil rou­lant, porte un jog­ging, et le car­rou­sel des hy­po­thèses tourne dans sa tête en re­fu­sant de le lais­ser tran­quille. Il n’a ja­mais fu­mé, ja­mais beau­coup bu, il a tou­jours été en bonne san­té. Y au­rait-il de mau­vais gènes dans sa fa­mille ? Qu’en est-il des ad­di­tifs ali­men­taires ? Des pes­ti­cides ? Des am­poules au mer­cure ? Où se trouve la cen­trale nu­cléaire la plus proche ?

« Pour moi, c’est lié à l’en­vi­ron­ne­ment », es­time Heike. « On se fait cha­cun son idée, juge pour sa part Frank Be­cker. Les ondes du por­table. J’ai trop uti­li­sé mon vieux té­lé­phone por­table au tra­vail. Je pour­rais ac­cep­ter le té­lé­phone por­table. Mais le simple ha­sard, ce se­rait plus dif­fi­cile. »

Frank et Heike sont des per­sonnes in­tel­li­gentes, ils ne re­foulent rien, ils ont conscience du trou noir qui s’ouvre de­vant eux. Ils ont soif d’ex­pli­ca­tions, ils veulent com­prendre pour­quoi la vie leur a ré­ser­vé cette hor­reur. Certes, Oli­ver Heese leur pro­pose une ex­pli­ca­tion : le ha­sard. Le pur et simple ha­sard. Qui, d’une fa­çon ou d’une autre, leur semble une of­fense. Qui sonne faux.

Dans le foyer de la cli­nique de Sch­we­rin, il y a un ta­bleau où quel­qu’un a consi­gné les nais­sances du jour : Anas­ta­sia 4 h 05, Ch­la­ra 4 h 36… Le cé­lèbre psy­cho­logue Da­niel Kah­ne­mann s’est peut-être re­trou­vé un jour de­vant ce genre de ta­bleau. Dans son ou­vrage Sys­tème 1, sys­tème 2, une sorte de bible de la psy­cho­lo­gie so­ciale, Kah­ne­man s’ap­puie sur l’exemple des nou­veau-nés pour mon­trer à quel point l’être hu­main a du mal à com­prendre le ha­sard 1.

Pre­nons six nour­ris­sons qui viennent au monde les uns après les autres, ex­plique Kah­ne­man. Ne consi­dé­rons que leur sexe, G pour les gar­çons, F pour les filles. Chaque bé­bé est bien en­ten­du in­dé­pen­dant du sui­vant et c’est donc le ha­sard qui dé­ter­mine leur suc­ces­sion. Voi­ci deux ordres pos­sibles :

F-F-F-F-F-F

G-F-G-G-F-G

Ces deux ordres sont-ils aus­si vrai­sem­blables l’un que l’autre ? La plu­part des gens ré­pondent à cette ques­tion par la né­ga­tive. Ils voient dans la suc­ces­sion de six filles quelque chose de par­ti­cu­lier. Et, pour­tant, la pro­ba­bi­li­té que la pre­mière suc­ces­sion se pro­duise n’est pas moindre que la suc­ces­sion nu­mé­ro deux. Elle est stric­te­ment iden­tique.

L’être hu­main souffre d’un pré­ju­gé. Il croit sa­voir à quoi de­vrait res­sem­bler le ha­sard et a du mal à com­prendre que des pro­ces­sus nés du ha­sard puissent aus­si pro­duire des struc­tures qui contre­disent ses at­tentes. Steve Jobs, le co­fon­da­teur d’Apple, a ra­con­té un jour une his­toire à ce pro­pos. À sa sor­tie, l’iPod in­té­grait la fonc­tion « shuffle » qui per­met­tait d’en­chaî­ner des chan­sons au ha­sard. Avec ce slo­gan : Life is ran­dom, la vie est aléa­toire. Les clients ne tar­dèrent pas à se plaindre d’avoir en­ten­du deux fois la même chan­son à la suite ou des mor­ceaux du même ar­tiste. Ça ne pou­vait pas être dû au ha­sard !

Et pour­tant ça l’était. Sim­ple­ment ça n’en avait pas l’air. Apple re­pro­gram­ma donc la fonc­tion pour qu’elle soit « moins dé­ter­mi­née par le ha­sard tout en don­nant l’im­pres­sion de l’être da­van­tage », comme Steve Jobs l’avoua par la suite.

In­cons­ciem­ment, je suis à la re­cherche de re­la­tions de cause à ef­fet. Je me jette sur tout ce que je crois pou­voir élu­ci­der. J’ima­gine des struc­tures au sein de pro­ces­sus chao­tiques. Je vois à la té­lé­vi­sion une équipe de foot­ball perdre trois fois consé­cu­tives par pur manque de chance et je crois les jour­na­listes spor­tifs quand ils re­mettent l’en­traî­neur en ques­tion. Je traite mon rhume avec des ca­chets de vi­ta­mine C, et, dès que je vais mieux, je sais à quoi c’est dû. Je crois donc pé­né­trer le sens des choses. Je vois des chaînes cau­sales – si A, alors B, alors C – ou bien une ins­tance qui pro­voque ce­ci ou ce­la. Six filles de suite, ça doit ca­cher quelque chose !

Alexan­der Horn est constam­ment te­nu d’es­sayer de com­prendre pour­quoi une per­sonne a agi de telle fa­çon plu­tôt que de telle autre. J’ai eu une idée de l’ef­fort que ce­la coûte de ne pas re­lé­guer le ha­sard au rôle de simple bruit de fond lorsque je lui ai ren­du vi­site dans son bu­reau de Mu­nich. À 43 ans, Horn, un homme au dos très droit et aux yeux clairs, di­rige de­puis bien­tôt deux dé­cen­nies la sec­tion dé­diée au pro­fi­lage cri­mi­nel de la po­lice ba­va­roise. Il a conseillé les en­quê­teurs dans le cadre de cen­taines de meurtres. C’est quel­qu’un de très lu­cide, une obli­ga­tion pour lui.

Un monde ré­gi par le ha­sard ? « Im­pen­sable », af­firme le per­son­nage de Sher­lock Holmes dans la nou­velle La Boîte en car­ton. « Il faut tou­jours te­nir compte du ha­sard », ré­plique Alexan­der Horn dans son bu­reau. Il y a quelques an­nées, à Ham­bourg, un en­fant de 5 ans est mort dans une cage d’es­ca­lier après

avoir re­çu des coups de pied à la tête. L’ap­par­te­ment où ha­bi­tait la vic­time se trou­vait juste au-des­sus du lieu du crime. La po­lice en était sûre : le père, un al­coo­lique co­lé­rique, avait tué le pe­tit gar­çon. Mais ce n’était pas le cas. Le cou­pable était un dés­équi­li­bré qui s’était aven­tu­ré dans la cage d’es­ca­lier et avait aper­çu un en­fant qui dé­va­lait les marches en cou­rant, droit sur lui. L’homme avait fait une crise de dé­mence. Le ha­sard, rien que le ha­sard.

Horn tra­vaille avec quatre autres spé­cia­listes qui, comme lui, re­mettent sans cesse en ques­tion leurs hy­po­thèses. S’ap­puyer sur ces pi­liers que sont la mé­tho­do­lo­gie, l’ex­per­tise et la vrai­sem­blance, tout en gar­dant en tête que tout pour­rait aus­si être autre que ce qu’on ima­gine, voi­là com­ment il dé­crit le tra­vail de la plus an­cienne équipe de pro­fi­lage al­le­mande.

Même pour l’af­faire qui l’a oc­cu­pé plus long­temps qu’au­cune autre, il était confron­té à cette ques­tion : ha­sard ou pas ? Qu’est-ce que je vois – des évé­ne­ments qui sont aus­si peu liés les uns aux autres que les nais­sances de bé­bés dans un hô­pi­tal ? Ou quelque chose qui ren­voie à une cause com­mune ?

Dans le nord de l’Al­le­magne, en l’es­pace de neuf ans, trois jeunes gar­çons avaient dis­pa­ru, l’un d’un in­ter­nat, l’autre d’un ter­rain de cam­ping, le troi­sième d’un centre d’ac­cueil pour classes vertes. Les ca­davres des deux pre­miers furent dé­cou­verts en­ter­rés dans des dunes, ce­lui du troi­sième dans des buis­sons. Les en­quê­teurs de Bas­seSaxe de­man­dèrent de l’aide à Horn et, à l’is­sue d’un dé­bat qui du­ra de 8 heures du ma­tin à mi­nuit, le groupe qu’il di­ri­geait ar­ri­va à la conclu­sion qu’il fal­lait re­cher­cher un tueur en sé­rie. L’en­quête du­ra dix ans, et elle n’au­rait peut-être ja­mais abou­ti si, à un mo­ment don­né, un em­ployé d’usine qui tra­vaillait de nuit n’avait pas al­lu­mé la té­lé­vi­sion pen­dant sa pause, pré­ci­sé­ment au mo­ment où l’émis­sion « Meurtres non ré­so­lus » était re­dif­fu­sée. Il vit une pho­to de l’une des vic­times et crut se sou­ve­nir : c’était le jeune gar­çon que, neuf ans plus tôt, il avait aper­çu avec un in­con­nu dans une Opel Ome­ga.

La po­lice iden­ti­fia 7 000 pro­prié­taires d’Opel Ome­ga, mais pou­vait-elle en­quê­ter sur cha­cun d’entre eux ? Horn dé­ci­da de s’adres­ser à nou­veau au pu­blic. Le soir de la confé­rence de presse, à 22 h 28, ar­ri­va le mail d’un autre té­moin – pour l’Opel il ne pou­vait pas dire, mais il se sou­ve­nait tout d’un coup d’un ani­ma­teur un peu bi­zarre lors d’une ex­cur­sion, seize ans plus tôt… Ce cour­riel mit les en­quê­teurs sur la piste du meur­trier, le tris­te­ment cé­lèbre « homme au masque ».

C’était ef­fec­ti­ve­ment un tueur en sé­rie. Sim­ple­ment, l’« homme au masque » n’avait ja­mais conduit d’Opel

Ome­ga. C’est par pur ha­sard que les en­quê­teurs se sont re­trou­vés sur la bonne piste. Un faux sou­ve­nir a mis en branle une chaîne d’évé­ne­ments qui les a me­nés au but.

Ha­sard et struc­ture : ce fut un eu­rê­ka dans l’his­toire de la pen­sée quand on com­prit qu’ils étaient liés l’un à l’autre. Ce­la se pro­dui­sit au xviiie siècle. C’est à cette époque que des sa­vants com­men­cèrent à ob­ser­ver des per­sonnes jouer à des jeux de ha­sard. Ce qui frap­pait nos sa­vants, c’est ce qui se pas­sait lors­qu’une pièce de mon­naie était lan­cée plu­sieurs fois de suite : la fré­quence à la­quelle elle re­tom­bait sur pile ou face n’était plus ar­bi­traire. Plus on lan­çait la pièce, plus on se rap­pro­chait d’une pro­por­tion par­faite 50/50 entre pile et face.

Des évé­ne­ments, for­tuits quand on les consi­dère sé­pa­ré­ment, obéissent, pris dans un en­semble, à des règles. J’ai lu que cette dé­cou­verte ren­dait pos­sible tout ce qui a au­jourd’hui à voir d’une fa­çon ou d’une autre avec les sta­tis­tiques. Mais, hon­nê­te­ment, je dois avouer que j’ai du mal à bien le com­prendre. Il se­rait plus simple que le ha­sard n’ait que l’ap­pa­rence du ha­sard et que les struc­tures ne doivent rien à la contin­gence. Que l’un soit lié à l’autre, une tête froide comme celle d’Alexan­der Horn peut sans doute s’en ac­com­mo­der. La mienne moins.

Si, par ex­tra­or­di­naire, 83 gar­çons viennent au monde à la suite dans une cli­nique, ne peut-on tout de même être à peu près cer­tain que le 84e bé­bé se­ra une fille ? Non. Chaque ré­sul­tat par­ti­cu­lier n’est pas lié au pré­cé­dent et de­meure for­tuit. Sim­ple­ment, à chaque ré­pé­ti­tion, la chance aug­mente qu’à la fin l’en­semble pré­sente une ré­par­ti­tion de 50/50. Je ne semble pas être le seul à de­voir faire des ef­forts pour sai­sir ce­la. Il y a des joueurs de rou­lette qui croient de­voir tout mi­ser sur le rouge si le noir est tom­bé dix fois de suite. Ils de­vraient gar­der à l’es­prit que la dé­cou­verte de nos sa­vants porte le nom de « loi des grands nombres » 2. Ce n’est pas pour rien : il ne suf­fit pas de lan­cer une pièce quelques di­zaines de fois, il faut le faire des mil­liers de fois pour se rap­pro­cher des 50/50.

Au xviiie siècle, époque op­ti­miste s’il en fut, lorsque les sa­vants ar­ra­chèrent cette loi au ha­sard, tout sem­bla sou­dain pos­sible. Il suf­fi­sait d’étu­dier suf­fi­sam­ment le monde, d’ap­pré­hen­der jusque dans les moindres dé­tails « les mou­ve­ments des grands corps cé­lestes et du plus in­fime atome » et on au­rait ré­glé son compte au ha­sard. Car, pour ces sa­vants, ce­lui-ci n’existe pas. Ce n’est qu’un mot pour dé­si­gner ce que per­sonne n’a en­core com­pris. C’est, pour re­prendre une image for­mu­lée avant eux par le phi­lo­sophe Spi­no­za, l’« asile de l’ignorance » [lire l’en­ca­dré p. 18].

Cette his­toire de mes­sage ra­dio, c’est Jörg Ku­jack qui me l’a ra­con­tée. Il est com­man­dant de bord à la Luf­than­sa. Il a 59 ans, une voix d’ani­ma­teur ra­dio et cette sé­ré­ni­té des pi­lotes d’avion qui vous apaise im­mé­dia­te­ment. Il trans­porte les gens au­tour du monde, au Cap, à Hong­kong, à Van­cou­ver. Je l’ai ren­con­tré dans

sa ville na­tale de Ba­den-Ba­den. Nous avons par­lé de crashs toute une soi­rée. Ku­jack parle vo­lon­tiers de ca­tas­trophes aé­riennes, et il est vo­lu­bile. Ce­la a pris du temps, mais au bout d’un mo­ment, ce­la m’a apai­sé.

Le point de dé­part : « Tu voles par une nuit d’encre, sans vi­si­bi­li­té, à 1 000 km/h. Il fait – 60° C à l’ex­té­rieur et tu es as­sis sur 100 000 litres de ké­ro­sène. Dans ces condi­tions, tu n’as vrai­ment pas en­vie que le ha­sard croise ta route. » Ce n’est pas pour rien qu’en fran­çais on dit « par ac­ci­dent » quand sur­vient quelque chose d’im­pré­vu.

La Luf­than­sa veut na­tu­rel­le­ment évi­ter l’ac­ci­dent et elle se trouve confron­tée à deux pro­blèmes. Tout d’abord, sa flotte ef­fec­tue en­vi­ron 1 800 vols par jour. Vingt-quatre heures sur vingt­quatre, elle dé­fie le ha­sard et, à un mo­ment don­né, elle le sait per­ti­nem­ment, le ha­sard va la sur­prendre. L’in­ci­dent, sans par­ler de ce qu’on ap­pelle la « perte to­tale », reste ex­trê­me­ment rare, ce qui crée des dif­fi­cul­tés mé­tho­do­lo­giques. L’un des col­lègues de Ku­jack l’ex­prime ain­si : « Tant que nous ne nous écra­sons pas, nous ne pou­vons pas éva­luer notre ni­veau de sé­cu­ri­té. » La com­pa­gnie étu­die chaque tous­so­te­ment de ré­ac­teur, compte chaque im­pact d’oi­seau, étu­die les crashs des autres com­pa­gnies.

Ku­jack me ra­conte l’ac­ci­dent le plus ef­frayant de toute l’his­toire de l’avia­tion ci­vile, ce­lui du 27 mars 1977 à Te­ne­rife. Deux Boeing 747, l’un de la com­pa­gnie néer­lan­daise KLM, l’autre de la PanA­me­ri­can, at­tendent l’un der­rière l’autre au bout de la piste de dé­col­lage.Tous deux ont été dé­tour­nés ici à cause d’une alerte à la bombe à l’aé­ro­port de Las Pal­mas, sur l’île de la Grande Ca­na­rie. Brouillard épais, beau­coup de tra­fic, tous veulent vite par­tir. La tour de contrôle fait rou­ler l’avion néer­lan­dais jus­qu’à l’autre ex­tré­mi­té de la piste, et, là, le 747 fait de­mi-tour, prêt au dé­col­lage. Les Amé­ri­cains roulent eux aus­si sur la piste, on leur a dit de prendre la bre­telle 3, mais, à cause du brouillard, ils ne trouvent pas la sor­tie et conti­nuent à rou­ler en di­rec­tion du Boeing de KLM. La tour de contrôle ex­plique aux pi­lotes néer­lan­dais le cap qu’ils doivent prendre après le dé­col­lage, et le mot take-off est pro­non­cé. Le pi­lote l’en­tend, pense qu’il peut s’en­vo­ler et ac­cé­lère. Le 747 gagne de la vi­tesse, il fonce pile sur l’autre 747. À ce mo­ment là en­core, la chaîne d’évé­ne­ments au­rait peut-être pu être in­ter­rom­pue, tous les pro­ta­go­nistes, le pi­lote néer­lan­dais, le pi­lote amé­ri­cain et l’homme de la tour de contrôle dé­si­rent se par­ler. Mais ils parlent tous en même temps, à 17 heures, 6 mi­nutes, 19 se­condes et 39 cen­tièmes, les mes­sages ra­dio se bloquent les uns les autres, les pi­lotes n’en­tendent plus qu’un bour­don­ne­ment et l’ac­ci­dent suit son cours : 583 morts.

Au­jourd’hui, le terme take-off ne peut plus être pro­non­cé que lors­qu’il s’agit vrai­ment d’une au­to­ri­sa­tion de dé­col­lage. Lorsque Ku­jack roule sur la piste, la tour de contrôle ne lui de­mande donc pas : « Are you rea­dy for take-off ? », mais : « Are you rea­dy for de­par­ture ?» Parce que take-off évoque l’idée que la voie est libre. Il ar­rive ce­pen­dant que, dans les sys­tèmes com­plexes, une me­sure contre un risque en gé­nère de nou­veaux. Après le 11-Sep­tembre, les com­pa­gnies aé­riennes ont blin­dé la porte de la ca­bine de pi­lo­tage. Or, sans cette me­sure, le co­pi­lote de Ger­man­wings An­dreas Lu­bitz n’au­rait ja­mais pu s’en­fer­mer, em­pê­chant ain­si le pi­lote de re­ga­gner son poste 3. D’où une nou­velle consigne : lors­qu’un pi­lote doit s’ab­sen­ter du cock­pit, une hô­tesse y entre. On suit cette règle, mais on ne l’aime guère. Une hô­tesse folle peut tout aus­si bien com­mettre l’ir­ré­pa­rable.

Jörg Ku­jack me ra­conte en­core une his­toire qui me re­mue. Un de ses amis, pi­lote comme lui, qui l’avait convain­cu il y a de nom­breuses an­nées de s’ins­crire dans une école de pi­lo­tage, est mort dans un crash en Tur­quie. À l’en­ter­re­ment, la veuve a re­mis à Ku­jack l’éti­quette que le dé­funt ac­cro­chait à son ba­gage. Au­jourd’hui, cette éti­quette voyage avec Jörg Ku­jack, dans son propre ba­gage, au Cap, à Hong­kong, à Van­cou­ver. C’est un porte-bon­heur. Une pro­tec­tion contre l’im­pré­vi­sible.

Un pi­lote, pa­ran­gon de l’ac­tion ra­tion­nelle, qui s’au­to­rise un der­nier reste de pen­sée ma­gique. Un homme at­teint d’une tu­meur qui a be­soin d’un cou­pable, d’un ad­ver­saire donc, même s’il ne s’agit que d’un té­lé­phone por­table... De telles his­toires ne sont pas pour sur­prendre le so­cio­logue Hart­mut Ro­sa [lire notre en­tre­tien, Books no 15, sep­tembre 2010]. À l’uni­ver­si­té d’Ié­na, où il en­seigne, il a fait ve­nir des gens tout ce qu’il y a de plus nor­mal et leur a de­man­dé de ra­con­ter leur vie. Bien sou­vent s’ex­pri­mait un be­soin pro­fond : que ce qui leur est ar­ri­vé ne soit pas le fait du ha­sard. Plus cruelle en­core que l’ex­pé­rience de re­gar­der les rouages du ha­sard, il y a ap­pa­rem­ment la crainte de ne pas com­prendre son exis­tence, ex­plique Ro­sa : « On perd une jambe dans un ac­ci­dent et on se dit : “Il de­vait en être ain­si. C’était bien pour moi.” Ce mo­tif re­vient sans cesse : “Le des­tin veut me dire quelque chose. Il pense à moi.” »

Et Ro­sa de ci­ter une ex­pres­sion du phi­lo­sophe Karl Jas­pers, « le sens de l’en­glo­bant » [der Sinn für das Um­grei­fendes]. Jas­pers en­tend par là la ma­nière fon­da­men­tale dont l’homme entre en re­la­tion avec le monde qui l’en­toure : avec des frag­ments qui se dé­robent à toute maî­trise et à toute uti­li­sa­tion. Peut-être s’agis­sait-il dé­jà de com­battre le ha­sard lorsque l’homme éri­gea les pre­mières huttes pour se pro­té­ger des im­pon­dé­rables de ce monde. L’être hu­main a construit des ba­teaux, des im­meubles, des avions et il a re­cou­vert le monde de cir­cuits fi­nan­ciers. Il pla­ni­fie son ave­nir et sou­haite tout contrô­ler. Dans les études des psy­cho­logues, les su­jets croient qu’ils au­raient plus de chances de ga­gner à la loterie s’ils étaient au­to­ri­sés à ef­fec­tuer le ti­rage eux-mêmes. L’être hu­main est dé­ci­dé­ment un drôle d’ani­mal. Dans la vie, on ne peut ef­fec­tuer tous les ti­rages au sort soi-même. C’est pour­quoi, es­time Hart­mut Ro­sa, s’agite en nous « ce be­soin de lan­cer un ap­pel au monde – et d’ob­te­nir une ré­ponse ». Ne se­rait-ce que sous la forme d’un en-cas ou d’un pa­ra­pluie rouge.

Un di­manche ma­tin, il y a quelques se­maines, l’une de mes connais­sances, Eva, 27 ans, prend le train à Rome. Elle ne va pas bien. « J’ai fran­che­ment eu une an­née de merde », me

confie­ra-t-elle plus tard. Eva est al­le­mande, elle pré­pare une thèse de phi­lo­so­phie po­li­tique en Ita­lie. Au prin­temps 2016, elle a vé­cu une rup­ture dif­fi­cile et elle est ren­trée chez elle, en Al­le­magne. La voi­là de re­tour à Rome pour une confé­rence. Ce ma­tin-là, elle a dé­ci­dé d’al­ler vi­si­ter un mo­nas­tère qui se trouve sur une mon­tagne en de­hors de la ville. L’oc­ca­sion de faire une belle ran­don­née, pense-t-elle.

Eva vient d’une fa­mille ou­verte sur le monde et to­lé­rante, dans la­quelle la foi joue un grand rôle. Elle-même se dé­crit comme athée, mais une athée en quête de quelque chose.

Mince, se dit Eva dans le train. Elle a ou­blié son ar­gent chez elle. Elle a faim et, la veille, elle a for­cé sur la bois­son. Elle dé­cide de faire de­mi-tour. Elle des­cend, se rend sur le quai d’en face parce que le train en sens in­verse ar­rive – et là, sur un banc, il y a un sa­chet avec un sand­wich à l’in­té­rieur. Qui a bien pu l’ou­blier ici ? Elle change de nou­veau de quai et conti­nue son tra­jet ini­tial tout en man­geant le sand­wich.

Tan­dis qu’elle ap­proche de la mon­tagne, il se met à pleu­voir des cordes. Eva re­garde par la fe­nêtre, le monde est noyé sous les eaux, le mo­nas­tère se cache der­rière les nuages. Pas l’idéal pour une ran­don­née, se dit Eva – quand elle aper­çoit un pa­ra­pluie rouge, aban­don­né dans le com­par­ti­ment vide. Une ins­tance mys­té­rieuse veut qu’elle fasse l’as­cen­sion de cette mon­tagne. Le train s’ar­rête. Eva s’em­pare du pa­ra­pluie et marche.

Au cours de cette ma­ti­née bien peu ra­dieuse, elle passe beau­coup de temps dans le mo­nas­tère. Quelque chose se dé­noue en elle, elle se sent prise dans l’« en­glo­bant ». Pour la pre­mière fois de­puis dix ans, elle prie. Al­lume trois cierges. Et, à la fin, elle rentre de cette es­ca­pade avec le sou­ve­nir de ce sen­ti­ment de sé­ré­ni­té, un vé­ri­table ca­deau du des­tin, qui ne la quitte plus de­puis. Eva l’ap­pelle « un soup­çon de paix au mi­lieu de cette guerre qui fait rage en moi ».

Le phy­si­cien quan­tique An­ton Zei­lin­ger rap­pelle l’exis­tence du « ha­sard ob­jec­tif », le fait que, dans le monde de l’« in­fi­ni­ment pe­tit », cer­tains évé­ne­ments sont tout bon­ne­ment im­pré­vi­sibles. « Je dis tou­jours aux théo­lo­giens : même le bon Dieu n’en connaît pas les causes, il ne peut pas les connaître. »

Franz Neyer, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie, in­dique qu’on ne sau­rait ex­pli­quer la per­son­na­li­té d’un adulte à par­tir d’in­fluences stables, comme le com­por­te­ment des pa­rents au­quel un in­di­vi­du a été ex­po­sé dans son en­fance. Des mo­di­fi­ca­tions dy­na­miques in­ter­ve­nues au cours de la vie se­raient tout aus­si dé­ter­mi­nantes pour la for­ma­tion de la per­son­na­li­té : une ma­la­die à un mau­vais mo­ment, l’amour au pre­mier re­gard. À peu près la moi­tié des couples pos­sibles, ex­plique Neyer, sont condam­nés d’em­blée, pour cause d’in­com­pa­ti­bi­li­té so­ciale ou de per­son­na­li­té. La per­sonne à qui, par­mi les 50 % res­tants, on va don­ner son coeur reste im­pré­dic­tible. Du pur ha­sard donc. Du point de vue des spé­cia­listes, la phrase « Nous étions faits l’un pour l’autre » n’est rien d’autre qu’une in­vo­ca­tion illu­soire du des­tin. (Mais une in­vo­ca­tion très saine pour la pé­ren­ni­té du couple.)

L’his­to­rien et an­cien jour­na­liste de Die Zeit Vol­ker Ull­rich, au­teur d’une bio­gra­phie d’Hit­ler, nous donne lui aus­si à ré­flé­chir quand il écrit : « Le ha­sard a joué un grand rôle dans la vie d’Hit­ler.4» Mu­nich, 9 no­vembre 1923 : Hit­ler tente un putsch. Vers mi­di, les na­zis se di­rigent, bras des­sus, bras des­sous, vers l’Odeons­platz. Là, des coups de feu re­ten­tissent dans la rue. La per­sonne qui dé­file à cô­té d’Hit­ler, à moins de 50 cen­ti­mètres de lui, s’ef­fondre sur le sol, morte. Hit­ler est in­demne.

Le soir du 8 no­vembre 1939, l’homme qui a pré­ci­pi­té l’Eu­rope dans la guerre pro­nonce, comme chaque an­née, un dis­cours pour com­mé­mo­rer ce putsch man­qué. Cette fois, il est cen­sé mou­rir. Le me­nui­sier et grand ré­sis­tant al­le­mand Georg El­ser s’est in­tro­duit des di­zaines de fois dans la Bür­ger­brau­kel­ler [la bras­se­rie d’où le putsch de 1923 est par­ti et où Hit­ler tient chaque an­née son dis­cours], il a évi­dé un pilier et y a pla­cé une bombe. El­ser sait qu’Hit­ler parle chaque an­née de 20h30 à 22heures, il pro­gramme donc la dé­to­na­tion pour 21 h 20. Mais, ce jour-là, un brouillard épais re­couvre la ville. Contrai­re­ment à son ha­bi­tude, Hit­ler ne rentre pas à Ber­lin en avion, il prend un train qui part à 21 h 31. Lorsque ex­plose la bombe qui, se­lon toute pro­ba­bi­li­té, l’au­rait tué, il est dé­jà sur le che­min de la gare. Jo­seph Goeb­bels écrit dans son jour­nal : « Il est sous la pro­tec­tion du Tout-Puis­sant. Il ne mour­ra pas avant d’avoir ac­com­pli sa mis­sion. » Comme plus tard, après l’at­ten­tat man­qué du 20 juillet 1944, les na­zis voient la « Pro­vi­dence » à l’oeuvre. Non, au­cun ha­sard là-des­sous. Tout sauf ça. Il ne pou­vait en être au­tre­ment.

Cette ré­ac­tion tra­duit l’as­pi­ra­tion pro­fonde de l’être hu­main à don­ner après coup un sens aux évé­ne­ments [lire « Cygnes noirs », p. 24]. Le ha­sard exige de pen­ser au condi­tion­nel : que se se­rait-il pas­sé si… Or nous pré­fé­rons pen­ser de fa­çon plus confor­table. Nous re­gar­dons en ar­rière, voyons une sé­rie de points le long de la route que nous avons prise, ou que l’his­toire a prise, et nous éla­bo­rons à par­tir de là un ré­cit re­la­ti­ve­ment co­hé­rent.

La plus grande his­toire que je puisse me ra­con­ter consiste à me dire que tout a eu lieu pour que je puisse être pré­ci­sé­ment qui je suis. Mal­heu­reu­se­ment, cette his­toire ne cor­res­pond pas à la réa­li­té. Je ne veux pas ad­mettre qu’il puisse y avoir un monde dans le­quel je n’existe pas. Pour­tant un tel monde n’est pas dif­fi­cile à conce­voir. Il suf­fit d’exa­mi­ner les méandres de son his­toire fa­mi­liale. Si Georg El­ser avait éli­mi­né Hit­ler, peut-être que les Al­le­mands n’au­raient pas at­ta­qué la France, le 9 juin 1940. Le pre­mier ma­ri de ma grand-mère ne se­rait pas tom­bé en Cham­pagne et elle n’au­rait pas épou­sé mon grand-père. La chaîne de do­mi­nos au bout de la­quelle je me trouve au­rait été in­ter­rom­pue. Tant de mi­nus­cules tour­nants, tant d’in­flé­chis­se­ments du des­tin. De gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, ils s’ac­cu­mulent au point de don­ner le ver­tige.

Et puis il y a le mo­ment de la concep­tion. Un ovule, 400 mil­lions de sper­ma­to­zoïdes. Je me suis tou­jours dit que tous ces sper­ma­to­zoïdes étaient iden­tiques, mais c’est faux. Les in­for­ma­tions gé­né­tiques di­vergent d’un sper­ma­to­zoïde à l’autre. Quatre cents mil­lions de pos­si­bi­li­tés. Si, pen­dant ce cen­tième de se­conde dé­ci­sif, un autre sper­ma­to­zoïde avait

at­teint son but, je se­rais une per­sonne dif­fé­rente. Le ha­sard n’est pas une chose qui m’as­saille de l’ex­té­rieur, comme un ac­ci­dent ou un pa­ra­pluie ou­blié dans un coin. Il est au fon­de­ment de mon exis­tence.

La nuit est froide et claire, pai­sible aus­si. Un homme court dans la fo­rêt, une pe­tite lampe de poche éclaire son che­min bor­dé d’arbres noirs. L’homme s’im­mo­bi­lise, in­dique sans un mot un point de­vant lui. Les contours d’un bâ­ti­ment ar­ron­di. Un gron­de­ment brise le si­lence, le toit du bâ­ti­ment s’ouvre, une fente de lu­mière ap­pa­raît et je re­con­nais un gi­gan­tesque té­les­cope. Il re­garde vers le ciel. Je reste im­mo­bile et di­rige moi aus­si mon re­gard vers le haut. Les Thu­rin­giens sa­vaient ce qu’ils fai­saient lors­qu’ils ont bâ­ti leur ob­ser­va­toire as­tro­no­mique au som­met d’une col­line iso­lée, au-des­sus de la Saale. La nuit y scin­tille en toute quié­tude.

Avant qu’Eike Guen­ther et moi nous met­tions en route, j’ai pas­sé l‘après-mi­di chez lui et son col­lègue as­tro­nome. Il n’y a qua­si­ment que des hommes qui oc­cupent les bâ­ti­ments fonc­tion­nels non loin de la cou­pole. Ils portent des pul­lo­vers rayés et des san­dales, et ils passent la tête dans le bu­reau du voi­sin pour sor­tir des phrases comme : « De­main, tu t’oc­cupes de ma jeune étoile géante ? » Peut-être est-ce le calme qui règne sur cette mon­tagne ma­gique ou l’im­men­si­té des es­paces qu’on par­court ici quo­ti­dien­ne­ment. En tout cas, les conver­sa­tions vont tout de suite à l’es­sen­tiel.

Ici comme dans d’autres ob­ser­va­toires du monde en­tier, les scien­ti­fiques évo­luent à la fron­tière du me­su­rable, ils re­cherchent des pla­nètes sem­blables à la Terre. Si sem­blables que la vie pour­rait y exis­ter. Hart­mut Ro­sa, le so­cio­logue qui en­seigne à Ié­na, dans la val­lée non loin, di­rait : ils lancent un ap­pel à l’Uni­vers et at­tendent une ré­ponse.

Eike Guen­ther ouvre la porte de l’ob­ser­va­toire. Il pé­nètre dans une pièce si­tuée sous la cou­pole meu­blée de tables en bois qui re­montent à l’époque de la RDA et d’une ma­chine à ca­fé qui est là pour ai­der à lut­ter contre le som­meil. Et, évi­dem­ment, des écrans d’or­di­na­teur. Un col­lègue plus âgé est de ser­vice cette nuit-là, dé­jà as­sis à son poste. De nou­veau, un gron­de­ment, au-des­sus de nous le té­les­cope se braque vers un mi­nus­cule seg­ment du ciel, et alors une image ap­pa­raît sur l’écran de­vant nous. Des points. Des pe­tits points par­tout. Je ne pour­rais en dis­tin­guer au­cun à l’oeil nu, ni de­puis la fo­rêt en bas ni a for­tio­ri dans une ville. Mais les points sont pour­tant là. Cer­taines per­sonnes re­gardent le ciel et y voient un lion ou une ba­lance. Moi, ce que je contemple, c’est quelque chose qui me rap­pelle la struc­ture à l’in­té­rieur de la tête de Frank Be­cker, le pa­tient at­teint d’une tu­meur au cer­veau. Des cel­lules dans un cer­veau. Liées entre elles. Pro­dui­sant les choses les plus étranges.

Les as­tro­nomes le re­con­naissent, il a fal­lu qu’un nombre in­cal­cu­lable d’élé­ments soient réu­nis à l’ori­gine sur la Terre pour qu’un pro­ces­sus puisse s’y en­clen­cher qui a abou­ti à l’ap­pa­ri­tion de la vie. La vie. Un as­tro­nome a dit un jour : la chance qu’elle ap­pa­raisse était aus­si grande que celle qu’un

ty­phon s’abatte sur un tas de fer­raille et que les mor­ceaux vi­re­vol­tants fi­nissent par for­mer un Boeing 747. Peut-être estce ar­ri­vé une se­conde fois quelque part dans les pro­fon­deurs ca­chées der­rière les points sur l’écran. Ré­cem­ment, lors d’un con­grès, les cher­cheurs de pla­nètes ont vo­té : les quatre cin­quièmes sont d’avis que la vie peut exis­ter ailleurs. Mais sans doute uni­que­ment sous la forme d’or­ga­nismes uni­cel­lu­laires. Qu’à par­tir de tels pro­duits élé­men­taires de la vie se dé­ve­loppe au­to­ma­ti­que­ment quelque chose qui res­semble à l’homme, au­cun des cher­cheurs qui s’oc­cupent de ces ques­tions n’y croit.

Jadis, à l’école, nos ma­nuels de bio­lo­gie pro­po­saient cette re­pré­sen­ta­tion de l’évo­lu­tion : d’abord un singe, qui en­suite se re­dresse, dont la tête de­vient moins an­gu­leuse. Puis la créa­ture perd son épais pe­lage, se re­dresse en­core et, à la fin, on y ar­rive : un homme comme vous et moi. Cette re­pré­sen­ta­tion des choses sug­gère qu’on peut com­pa­rer Ho­mo sa­piens à un iP­hone. A l’iP­hone 4 a suc­cé­dé l’iP­hone 5, aux fonc­tions amé­lio­rées, puis l’iP­hone 6, en­core amé­lio­ré, et en­fin l’iP­hone 7…

Une vi­site au bio­lo­giste Jo­hannes Vo­gel, di­rec­teur du Mu­sée d’his­toire

na­tu­relle de Ber­lin, m’a convain­cu que ce n’est pas si simple. Vo­gel, qui a épou­sé – pur ha­sard – une ar­rière-ar­rière-pe­ti­te­fille de Charles Dar­win, m’a beau­coup par­lé des voies tor­tueuses de l’évo­lu­tion, qui n’ont pu être que contin­gentes. Puis il m’a conduit dans une salle gi­gan­tesque, a al­lu­mé la lu­mière et je me suis re­trou­vé de­vant un ty­ran­no­saure. Je me suis sen­ti tout pe­tit. Vo­gel poin­tait l’énorme sque­lette du doigt : « Si un as­té­roïde n’avait pas frap­pé la Terre et ne l’avait pas ex­ter­mi­né, c’est lui qui ré­gne­rait sans doute en­core au­jourd’hui. Et non pas nous, les mam­mi­fères. »

Au­cun vain­queur ne croit au ha­sard, écrit Nietzsche. Est-ce né­ces­sai­re­ment tou­jours vrai ? À l’is­sue de mes re­cherches, je me re­pré­sente notre Terre, la vie qui s’y est dé­ve­lop­pée et nous-mêmes, ce bat­te­ment de pau­pière dans l’éter­ni­té, comme le ré­sul­tat d’une chance in­croyable à la loterie. Par­tout dans l’Uni­vers, on jette des dés, des mil­liards d’an­nées du­rant, en des mil­liards de lieux, sans cesse. Une fois au moins, l’im­pro­bable a eu lieu. J’ai lu que les gens qui ex­pliquent leur réus­site so­ciale – car­rière, ar­gent, ce genre de choses – par le ha­sard plu­tôt que par leur propre mé­rite sont plus heu­reux et dé­pensent da­van­tage pour les bonnes oeuvres. Ce­la aus­si m’a en­cou­ra­gé à consi­dé­rer en fin de compte le rôle en­glo­bant du ha­sard comme une bé­né­dic­tion.

Et ce­ci en­fin : même Frank Be­cker, l’homme à la tu­meur du cer­veau, n’a pas été uni­que­ment un per­dant à la loterie de la vie. Le meilleur or­di­na­teur du monde n’au­rait pu pré­dire ce qui s’est pro­duit dans la pe­tite ville de Pritz­walk, dans le Bran­de­bourg, il y a six ans, lors du ré­veillon du Nou­vel An.

Heike Fuchs et une amie vou­laient au dé­part res­ter chez elles, mais elles sont fi­na­le­ment al­lées à la bras­se­rie Alte Mäl­ze­rei. Elles y ont dan­sé. Frank Be­cker avait ré­ser­vé une table avec un ami. Au­jourd’hui, il pré­tend que ce fut un coup de foudre. A l’époque, il se di­sait : pour le Nou­vel An, on peut être au­da­cieux. « Tu danses ? » Ils ont dan­sé toute la soi­rée, et la nou­velle an­née était dé­jà bien en­ta­mée lors­qu’il lui a de­man­dé s’il pou­vait la rac­com­pa­gner chez elle. Elle a pris peur et elle est re­par­tie seule.

Mais elle ne ces­sait de pen­ser à lui. Par le plus grand des ha­sards, la nièce de Heike Fuchs tra­vaillait dans la même en­tre­prise que Frank. Cette nièce lui a lais­sé le nu­mé­ro de sa tante sur son bu­reau. Le 8 avril 2011, ils se sont revus. L’un comme l’autre étaient seuls de­puis long­temps. De­puis ce soir-là, ils ne le sont plus.

Lui : « Je ne veux pas être une per­sonne dont il faut s’oc­cu­per sans ar­rêt. » Elle : « Mais, mon ché­ri, tu l’es dé­jà. » Elle le sou­tient quand il sou­haite faire quelques pas et il lui ca­resse le dos quand la nuit elle pleure dans leur lit, an­gois­sée par ce qui va se pas­ser. Dé­but dé­cembre, elle se ren­dait chaque jour à l’hô­pi­tal. Après l’opé­ra­tion au cours de la­quelle j’ai re­gar­dé à l’in­té­rieur du cer­veau de Frank Be­cker, les in­fir­mières ont an­non­cé à Heike, une fois qu’il s’est ré­veillé : pas de sé­quelles neu­ro­lo­giques, tout va bien pour le mo­ment, vous pou­vez al­ler le voir en toute sé­ré­ni­té, une jo­lie sur­prise vous at­tend. Elle a pé­né­tré dans sa chambre. Il y était al­lon­gé, il l’a re­con­nue et lui a dit : « Ma ché­rie, ma­rions-nous. »

LE LIVRE

Die Lo­gik der Tat. Ein Pro­fi­ler auf der Spur von Mör­dern und Se­rientä­tern (« La lo­gique du crime. Un pro­fi­leur sur la piste des as­sas­sins et des tueurs en sé­rie »), Knaur, 2016, 256 p.

L’AU­TEUR

Alexan­der Horn est pro­fi­leur pour la po­lice de Mu­nich.

Il a no­tam­ment contri­bué à l’élu­ci­da­tion, en 2011, des crimes com­mis par l’or­ga­ni­sa­tion néo­na­zie Na­tio­nal­so­zia­lis­ti­scher Hin­ter­grund et, la même an­née, à l’ar­res­ta­tion du tueur en sé­rie Mar­tin Ney, sur­nom­mé « l’homme au masque ».

Toute com­pa­gnie aé­rienne sait qu’à un mo­ment don­né le ha­sard va la sur­prendre. Ici, la col­li­sion entre deux Boeing 747 à l’aé­ro­port de Te­ne­rife, qui fit 583 morts en 1977.

Même si, par ex­tra­or­di­naire, 83 gar­çons naissent à la suite dans une ma­ter­ni­té, rien ne per­met d’être cer­tain que le 84e bé­bé se­ra une fille. Mais notre es­prit a du mal à le conce­voir.

Le 14 juin 2017, l’in­cen­die de la tour Gren­fell, à Londres, a fait au moins 80 morts. Le feu a dé­mar­ré ac­ci­den­tel­le­ment dans un ré­fri­gé­ra­teur mais s’est pro­pa­gé en rai­son du re­vê­te­ment de la fa­çade.

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