ÉROTIQUE DE L’OPEN SPACE

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - LU­CY IVES. La­pham’s Quar­ter­ly.

Sade se­rait-il le pré­cur­seur du « ro­man de bu­reau » ? Dans Les Cent Vingt Jour­nées de So­dome, quatre aris­to­crates s’en­ferment dans une for­te­resse pour as­sou­vir leur fu­reur lu­brique. Avec son rè­gle­ment in­té­rieur, son or­ga­ni­sa­tion du tra­vail, sa hié­rar­chie, la vie au châ­teau res­semble à s’y mé­prendre à la vie en en­tre­prise.

Sade se­rait-il le pré­cur­seur du « ro­man de bu­reau » ? Dans Les Cent Vingt Jour­nées de So­dome, quatre aris­to­crates s’en­ferment dans une for­te­resse pour as­sou­vir leur fu­reur lu­brique. Avec son rè­gle­ment in­té­rieur, son or­ga­ni­sa­tion du tra­vail, ses rap­ports hié­rar­chiques, la vie au châ­teau res­semble à s’y mé­prendre à la vie en en­tre­prise.

Le terme « bureaucratie » est ve­nu au monde au mi­lieu du xviiie siècle par le biais de la lit­té­ra­ture fran­çaise. L’éco­no­miste Vincent de Gour­nay for­gea ce néo­lo­gisme comme un mot plai­sant pour dé­si­gner l’éven­tua­li­té – qu’il ju­geait ri­di­cule – d’un « gou­ver­ne­ment du bu­reau ». Gour­nay avait cal­qué son mot sur d’autres termes plus sé­rieux dé­si­gnant dif­fé­rentes formes de régime po­li­tique, comme l’aris­to­cra­tie (le gou­ver­ne­ment des meilleurs) et la dé­mo­cra­tie (le gou­ver­ne­ment du peuple). La bureaucratie ne tar­da pour­tant pas à quit­ter le ter­rain de la sa­tire pour me­ner sa propre vie quand la Ré­vo­lu­tion fran­çaise se mit en branle. La Ter­reur, comme on le sait, fut no­toi­re­ment bu­reau­cra­tique, les dé­non­cia­tions, des condam­na­tions et les exé­cu­tions s’ac­com­pa­gnant de la consti­tu­tion de dos­siers.

Le 2 juillet 1789, dit la lé­gende, les pas­sants en­tendent une voix hur­ler de l’in­té­rieur de la Bas­tille : « Ici on as­sas­sine les pri­son­niers ! » Deux se­maines plus tard, des ci­toyens prennent la for­te­resse d’as­saut, inau­gu­rant la sé­quence d’évé­ne­ments longue et com­plexe qui de­vien­dra la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. L’au­teur pré­su­mé du cri, un cer­tain Do­na­tien Al­phonse Fran­çois de Sade, avait été trans­fé­ré dans l’asile de fous de Cha­ren­ton dix jours avant le siège. Il avait ain­si mi­ra­cu­leu­se­ment gal­va­ni­sé ses sau­veurs ou meur­triers po­ten­tiels avant de leur faus­ser com­pa­gnie. Sade pou­vait en ef­fet s’es­ti­mer sa­cré­ment chan­ceux de ne pas avoir été pré­sent à la Bas­tille au mo­ment de l’as­saut : les sans­cu­lottes dé­fer­lant dans la cel­lule luxueu­se­ment amé­na­gée du mar­quis au­raient sans doute eu du mal à dis­tin­guer le pri­son­nier de ses op­pres­seurs, qui étaient aus­si les leurs.

Comme le laisse en­tendre cette sé­rie d’épi­sodes apo­cryphes, le mar­quis de Sade oc­cupe une place à part dans les lettres fran­çaises. Il est à la fois la quin­tes­sence de l’es­thète, le sum­mum du ma­té­ria­lisme et de la pro­di­ga­li­té, un aris­to­crate résolu à or­ga­ni­ser sa vie au­tour d’or­gies aux cho­ré­gra­phies com­plexes (et de lieux luxueu­se­ment meu­blés né­ces­saires à ces séances) et un ico­no­claste, à dé­faut d’être un ré­vo­lu­tion­naire. Au cours de ses an­nées de jeu­nesse, au moins trois plaintes sont dé­po­sées contre lui pour fla­gel­la­tion, agres­sion à l’arme blanche, em­poi­son­ne­ment et d’autres formes in­so­lites d’agres­sion phy­sique ou psy­cho­lo­gique (ces plaintes sont le fait de pros­ti­tuées et d’autres femmes mal pro­té­gées par la loi). En dé­pit de ce­la, Sade est pré­sen­té comme un mo­dèle de li­bé­ra­tion sexuelle à une époque plon­gée dans les té­nèbres du re­fou­le­ment et de l’hy­po­cri­sie chré­tiens. Su­san Son­tag et Ju­lia Kris­te­va ont fait l’éloge de sa li­ber­té de style et de pen­sée. Comme le montre la lé­gende de son ap­pel à l’émeute lan­cé de­puis la Bas­tille, les lec­teurs de Sade se l’ima­ginent vo­lon­tiers, en dé­pit de son titre de mar­quis, comme un anar­chiste bien dé­ci­dé à ren­ver­ser l’ordre féo­dal de son temps.

Pour­tant, même s’il s’adonne à ses étranges lu­bies d’aris­to­crate et se ruine en mar­ti­nets et en pros­ti­tuées, il est aus­si l’un des pre­miers grands au­teurs de ce que l’on pour­rait ap­pe­ler la lit­té­ra­ture bu­reau­cra­tique mo­derne. Ses écrits té­moignent d’un in­té­rêt peu com­mun, lu­brique, pour des actes qui ne peuvent être ac­com­plis que par plu­sieurs per­sonnes tra­vaillant en groupe et sui­vant de fa­çon dis­ci­pli­née des

règles ar­bi­traires. Non seule­ment ces contraintes pro­fanes dé­fient le sens com­mun, mais elles vont à l’en­contre de notre concep­tion du res­pect fon­da­men­tal dû aux sen­ti­ments et à la vie des autres. D’où un autre néo­lo­gisme, « sa­disme ». Les écrits du mar­quis de Sade dé­crivent des re­la­tions sexuelles de groupe dé­pour­vues de pas­sion. En ce sens, ils an­noncent l’uni­vers so­cial du bu­reau contem­po­rain.

Comme « bureaucratie », le terme « sa­disme » a fi­ni par me­ner sa propre vie. Au­jourd’hui, d’après le dic­tion­naire, il dé­signe le « plai­sir pris à faire souf­frir », la « jouis­sance ti­rée du mal­heur des autres ». Et pour­tant, l’idée de re­la­tions sexuelles dé­pas­sion­nées de Sade est très par­ti­cu­lière. Son sa­disme consiste moins à prendre plai­sir à la souf­france d’au­trui qu’à s’y mon­trer in­dif­fé­rent. Bien qu’un nombre im­por­tant de textes du mar­quis mettent en scène des per­son­nages se li­vrant à des actes sexuels cruels et meur­triers, peu d’entre eux, voire au­cun, pa­raissent se ré­jouir de la dou­leur d’au­trui, quand bien même l’ac­com­plis­se­ment de ces actes né­ces­site d’in­fli­ger des mu­ti­la­tions à la chair. Les ac­teurs de l’éco­no­mie sa­dienne, ses col­lègues pas tou­jours consen­tants, tra­vaillent à pro­duire l’or­gasme – ce qui n’est en réa­li­té qu’une autre ma­nière d’at­teindre l’apa­thie. Après l’or­gasme, les li­ber­tins de Sade sont briè­ve­ment dé­li­vrés de la confu­sion que pro­cure la sen­sa­tion de be­soin. Le li­ber­tin pose un re­gard dé­pas­sion­né sur le corps fla­gel­lé dans le­quel il est par­ve­nu à éja­cu­ler et a en­fin l’es­prit clair. Le corps ne peut rai­son­na­ble­ment être l’ob­jet d’af­fects ou d’émo­tions. Il ne peut sus­ci­ter ni gé­né­ro­si­té ni dé­pen­dance chez le per­son­nage sa­dien qui vient d’en user. Un corps, même do­té de vie, ne peut ins­pi­rer au li­ber­tin autre chose que de l’apa­thie. Et l’apa­thie est pré­ci­sé­ment la ma­nière de sen­tir qui, pour Sade, cor­res­pond aux meilleures fa­çons d’agir puis­qu’elle prouve que le li­ber­tin s’est af­fran­chi de la com­pas­sion chré­tienne et de l’hy­po­cri­sie qui l’ac­com­pagne. Son plai­sir ab­so­lu­ment li­bé­ré et ab­so­lu­ment im­per­son­nel té­moigne de son re­jet des liens so­ciaux in­sin­cères. « La ver­tu su­bit le châ­ti­ment du crime alors même que le crime jouit im­pu­né­ment des plai­sirs qui de­vraient ré­com­pen­ser la ver­tu », écri­vait en 1771 Si­mon­Ni­co­las­Hen­ri Lin­guet. Le sexe, chez Sade, c’est en quelque sorte la baise du ta­bleur, pour em­ployer un terme ac­tuel. Toutes les marques d’iden­ti­té et de sen­ti­men­ta­li­té sont comme l’im­mense go­de­mi­ché sur le­quel l’hé­roïne épo­nyme d’His­toire de Ju­liette em­pale une fillette de 9 ans : dé­pla­çables, « ité­rables » et triables. Tout le monde peut être li­ber­tin, à condi­tion de faire preuve d’es­prit de sys­tème.

L’oeuvre la plus cé­lèbre de Sade, Les Cent Vingt Jour­nées de So­dome, est aus­si la plus ex­pli­cite sur la na­ture du sa­diste ou per­son­nage sa­dien. Ici en­core, la clé ré­side dans la li­bé­ra­tion par l’apa­thie plu­tôt que par la cruau­té ou le plai­sir. Les quatre amis qui se re­trouvent au châ­teau de Silling pour se li­vrer à quatre mois de dé­bauche sont moins dé­si­reux d’in­fli­ger de la souf­france à au­trui que d’or­ches­trer une ex­pé­rience al­lant au­de­là de tout ce qu’ils ont es­sayé au­pa­ra­vant. Cette ex­pé­rience abou­ti­ra donc à les li­bé­rer com­plè­te­ment de l’ordre mo­ral. Ré­di­gé d’une écri­ture mi­nus­cule sur un rou­leau de 12 mètres de long com­po­sé de chutes de pa­pier pen­dant son in­car­cé­ra­tion à la Bas­tille, le texte des Cent Vingt Jour­nées est le pro­duit d’un rude la­beur où se mê­laient déses­poir, pas­sion et ré­volte per­son­nelle et po­li­tique. La com­po­si­tion de l’oeuvre s’ac­com­pa­gna, semble­t­il, de ri­tuels de mas­tur­ba­tion com­plexes. Sade n’ache­va ja­mais le ma­nus­crit, et nous igno­rons donc ce qu’il ad­vient des pro­ta­go­nistes lors de la cent ving­tième jour­née. De­vaient­ils quit­ter leur for­te­resse des hor­reurs en se pro­met­tant d’y re­ve­nir l’an­née sui­vante ? Ou bien le châ­teau per­du de­vait­il s’em­bra­ser spon­ta­né­ment et tous ses oc­cu­pants pé­rir dans les flammes ? Peu im­porte après tout. (Des notes ac­com­pa­gnant le ma­nus­crit laissent en­tendre que seize per­sonnes étaient cen­sées ré­chap­per de Silling et re­tour­ner à Pa­ris, mais qui sait ce qui au­rait pu se pas­ser dans la ver­sion dé­fi­ni­tive ?) Les sen­ti­ments am­bi­va­lents que nous ins­pire la fin du livre, ébau­chée par Sade dans ses notes comme une suc­ces­sion co­or­don­née d’in­car­cé­ra­tions et d’em­pri­son­ne­ments, n’ont rien d’ac­ci­den­tel. Ils ré­sultent de la fa­çon très ha­bile qu’a Sade de faire naître si­mul­ta­né­ment chez le lec­teur un in­té­rêt mal­sain et une apa­thie to­tale. Les quatre amis li­ber­tins nous fas­cinent par leurs sta­tis­tiques, par leur dé­gra­da­tion ou leur cou­rage, leur ca­pa­ci­té à jouir à ré­pé­ti­tion ou pas du tout, les dé­tails écoeu­rants de leur pi­lo­si­té ou le galbe de leur pos­té­rieur. Mais, au­de­là de leurs ap­pé­tits, de leur as­pect phy­sique et de leurs titres de no­blesse, nous ne sa­vons pas grand­chose d’eux, si ce n’est ce qu’ils font dans la for­te­resse. Et, parce que leurs actes sont sou­mis à un nombre pré­cis de règles fixées dès le dé­but de leur ma­cabre sé­jour et par les ré­cits d’an­ciennes mères ma­que­relles ex­pres­sé­ment in­vi­tées à ra­con­ter leurs actes de dé­bauche, nous n’avons qu’une com­pré­hen­sion li­mi­tée de la psy­cho­lo­gie des quatre amis. Nous sa­vons qu’ils sont im­men­sé­ment riches, très por­tés sur le sexe, ex­trê­me­ment bien or­ga­ni­sés et pro­fon­dé­ment dé­pour­vus d’em­pa­thie. Nous sommes net­te­ment moins ren­sei­gnés sur les vic­times : nous sa­vons seule­ment qu’elles sont jeunes, belles et qu’elles ont la peau douce.

Au mi­lieu de ce dé­sert psy­cho­lo­gique, l’au­teur nous four­nit tout de même un élé­ment de contexte fa­mi­lial. Au dé­but du ro­man, nous ap­pre­nons que cha­cun des amis a vio­lé sa fille et épou­sé celle d’un des trois autres. Cet ar­ran­ge­ment ga­ran­tit la trans­for­ma­tion du ma­riage chré­tien en en­tre­prise de dé­bauche. En tout cas, ce coup d’oeil sur un ar­ran­ge­ment an­té­rieur conclu entre les quatre com­parses nous aide à dé­cryp­ter la si­gni­fi­ca­tion d’autres per­mu­ta­tions sexuelles au for­ma­lisme im­pla­cable que l’on ren­contre plus loin dans le ro­man. Les Cent Vingt Jour­nées de So­dome ne traite pas de l’apa­thie des ins­ti­tu­tions ou de la ma­nière dont elles déshu­ma­nisent leurs membres et les rendent anonymes. Le livre ne parle pas non plus du ma­riage, à moins d’in­ter­pré­ter la re­la­tion qu’en­tre­tiennent les quatre amis comme une sorte de ma­riage. Il s’agit plu­tôt d’un ro­man sur l’apa­thie du tra­vail col­lec­tif : il dé­crit com­ment des in­di­vi­dus éla­borent col­lec­ti­ve­ment des codes de conduite et ima­ginent les scé­na­rios qu’ils met­tront en oeuvre dans un es­pace clos, le bu­reau, tout en s’as­su­rant du ca­rac­tère im­per­son­nel de leurs actes. C’est en ce sens que l’on peut consi­

dé­rer Les Cent Vingt Jour­nées de So­dome comme un « ro­man de bu­reau ». Il s’agit aus­si, cu­rieu­se­ment, d’une co­mé­die ; c’est l’his­toire d’un bu­reau ef­fi­cace et de son fonc­tion­ne­ment.

Si, pour pa­ra­phra­ser Tol­stoï, tous les bu­reaux ef­fi­caces se res­semblent, quelles sont les qua­li­tés uni­ver­selles de la SARL So­dome ? Qu’a donc ce bu­reau ef­fi­cace que d’autres bu­reaux ont aus­si ?

Une hié­rar­chie. Les quatre amis forment un co­mi­té exé­cu­tif, su­per­vi­sé par les quatre ma­que­relles, les quatre duègnes et les quatre his­to­riennes, qui sont comme un con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion dé­pour­vu de pou­voir réel. Au­des­sous des quatre amis et de leurs conseillers, il y a huit hommes qui portent le titre de « fou­teurs » et dont on ima­gine ai­sé­ment les fonc­tions. Dans les rangs du pe­tit per­son­nel fi­gurent les mal­heu­reuses filles­épouses des quatre amis et un groupe de seize en­fants qui sont es­sen­tiel­le­ment des vic­times sa­cri­fi­cielles, c’est­à­dire des sta­giaires, ou, sui­vant une lec­ture plus per­verse, les feuilles de pa­pier A4 mul­tiu­sage sur les­quelles vient im­pi­toya­ble­ment s’im­pri­mer le dis­cours pro­duit par le bu­reau. Cette hié­rar­chie n’ad­met au­cune mo­bi­li­té. Trois cui­si­nières sont dis­pen­sées de par­ti­ci­per aux or­gies pour pou­voir se concen­trer sur la pré­pa­ra­tion des re­pas. Trois autres per­sonnes s’ac­tivent à l’of­fice, qui fi­nissent ap­pa­rem­ment as­sas­si­nées à la fin du ro­man, d’après les der­nières notes de Sade.

Une comp­ta­bi­li­té. Tout au long du ma­nus­crit, Sade ne cesse d’in­ter­ve­nir pour dé­nom­brer les per­son­nages, en par­ti­cu­lier s’il y en a un qui a été tué, ou pour te­nir le compte des ac­ti­vi­tés. À la toute fin du ma­nus­crit, il s’en­joint lui­même de te­nir un compte pré­cis des pas­sions de ses quatre per­son­nages prin­ci­paux, comme du li­ber­tin « de l’en­fer », même si on ne sait pas très bien de qui il s’agit. Il semble que l’au­teur ait été sé­pa­ré de son ma­nus­crit avant de pou­voir sa­tis­faire plei­ne­ment cette exi­gence. Cette froide comp­ta­bi­li­té exige vi­si­ble­ment de l’au­teur qu’il ca­ta­logue les pré­fé­rences des quatre li­ber­tins afin que cha­cun soit scien­ti­fi­que­ment dif­fé­ren­cié des trois autres. Ailleurs dans ses notes, Sade se plaint de sa ten­dance à la confu­sion et à la ré­pé­ti­tion – un dé­faut qu’il en­vi­sa­geait de cor­ri­ger en te­nant une comp­ta­bi­li­té plus ri­gou­reuse en­core.

Un es­pace de bu­reau fonc­tion­nel. Le châ­teau de Silling com­porte un grand nombre de pièces af­fec­tées à dif­fé­rentes fonc­tions. Par exemple, cha­cun est te­nu de dé­fé­quer dans la cha­pelle. Il y a des chambres pour dor­mir, un don­jon pour tor­tu­rer et as­sas­si­ner, une scène pour re­la­ter des actes de dé­bauche. Il n’y a au­cune is­sue : elles ont été mu­rées au dé­but du ro­man, l’ac­ces­si­bi­li­té du lieu de tra­vail des li­ber­tins étant da­van­tage un han­di­cap qu’un atout.

Un plan­ning de pro­duc­tion. Au châ­teau de Silling, les jour­nées se dé­roulent se­lon un em­ploi du temps bien ré­glé. Tous les hôtes se lèvent à 10 heures du ma­tin, la dé­bauche et les re­pas se suc­cé­dant à in­ter­valles ré­gu­liers jus­qu’à 2 heures du ma­tin. Cer­tains mois sont af­fec­tés à cer­tains types d’ac­ti­vi­tés, et il y a aus­si des te­nues spé­cia­li­sées.Tous les pré­sents sont in­for­més de leur em­ploi du temps, mais seuls les li­ber­tins ont connais­sance des tor­tures et des mas­sacres qui doivent clore l’exer­cice.

Un ser­vice de res­tau­ra­tion. De dé­li­cieux re­pas sont four­nis à point nom­mé par des cui­si­niers dé­diés.

Des primes. Les hôtes du châ­teau in­gèrent une quan­ti­té in­vrai­sem­blable de merde. Se­lon cer­taines lec­tures psy­cha­na­ly­tiques de la co­pro­phi­lie, les ex­cré­ments re­pré­sentent l’ar­gent. Den­rée rare dans l’éco­no­mie sexuelle du tout­ve­nant, la ma­tière fé­cale est en re­vanche abon­dante au châ­teau de Silling.

Une in­ti­mi­té dé­nuée de pas­sion.Tous les actes sexuels sont pré­éta­blis et ré­gis par un em­ploi du temps ré­gle­men­taire. Les vic­times des li­ber­tins ne sont pas libres d’ac­cep­ter ou de re­fu­ser les rap­ports sexuels, mais les li­ber­tins eux­mêmes n’ont pas le droit de choi­sir quand, qui et com­ment ils bai­se­ront. La seule émo­tion qu’ils ma­ni­festent est de l’im­pa­tience, quand du re­tard est pris dans l’ac­ti­vi­té sexuelle pré­vue dans l’em­ploi du temps fixé au dé­but du ro­man. Ces re­tards rem­plissent une fonc­tion spé­cu­la­tive. Ils at­tisent la pas­sion des li­ber­tins en leur re­fu­sant une sa­tis­fac­tion im­mé­diate, ce qui re­vient, en quelque sorte, à ac­croître le ren­de­ment du ca­pi­tal qu’est leur pas­sion. Ces re­tards ne ciblent au­cun li­ber­tin en par­ti­cu­lier. Ils sont im­per­son­nels, gé­né­raux et pu­re­ment prag­ma­tiques.

Le tra­vail de bu­reau crée une ten­sion, dans un es­pace clos, entre les am­bi­tions in­di­vi­duelles et le des­tin du groupe. Les em­ployés de bu­reau se cô­toient et se re­trouvent à la fon­taine à eau (ou à la ma­chine à ca­fé), les chaises à rou­lettes se heurtent et s’en­che­vêtrent, on trans­pire en dis­pu­tant des matchs entre col­lègues. Il se peut que la réus­site de l’in­di­vi­du de­vienne celle du groupe, mais il est plus pro­bable que, pour as­su­rer l’ef­fi­ca­ci­té du bu­rau, il faille af­fai­blir les in­di­vi­dua­li­tés pour qu’elles soient di­rec­te­ment au ser­vice du col­lec­tif. Voi­là une ex­pli­ca­tion pos­sible à la mode ac­tuelle de l’open space, où l’on ne jouit d’au­cune in­ti­mi­té, si ce n’est pour uri­ner, dé­fé­quer ou se pré­pa­rer un ca­fé. Le tra­vailleur de l’open space ne peut es­pé­rer me­ner à bien la moindre tâche qu’en aban­don­nant sa conscience ai­guë de l’ef­fet qu’exerce sur ses col­lègues sa pré­sence char­nelle, et en tom­bant dans une sorte d’en­gour­dis­se­ment to­tal. Dans de tels es­paces de tra­vail, les sen­sibles pas­se­ront sans doute la jour­née à s’em­pê­cher de gi­go­ter in­cons­ciem­ment ou de se tri­po­ter le vi­sage ou les che­veux. Ces lieux ont aus­si pour ef­fet de bri­der les per­sonnes ex­cep­tion­nel­le­ment créa­tives et au­to­nomes et de les ré­duire à l’état de col­la­bo­ra­teurs. Ce­la convient aux di­rec­tions. La comp­ta­bi­li­té et le cré­dit peuvent cir­cu­ler dans les bu­reaux et même se po­ser tem­po­rai­re­ment, mais les au­teurs n’y ont pas droit de ci­té : il n’y a que des postes à oc­cu­per. Ce­la étant, les bu­reaux ne sont pas des lieux justes. Ils sont plus que de simples lieux et ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment éga­li­taires. Il y a des « in­trigues de bu­reau ». Le bu­reau est ani­mé d’une vo­lon­té propre, et pour­tant, pa­ra­doxa­le­ment, celle­ci n’est pas vrai­ment col­lec­tive.

En met­tant pro­vi­soi­re­ment de cô­té les com­por­te­ments aga­çants contre les­quels il faut se blin­der si l’on veut sur­vivre au

bu­reau (conver­sa­tions ineptes, échanges de cour­riels dé­rou­tants, bud­gets longs de plu­sieurs pages), nous de­vons aus­si ap­prendre à moins ché­rir notre in­di­vi­dua­li­té. De ma­nière co­mique, cette douce in­jonc­tion au confor­misme si­gni­fie que nous de­vons aus­si nous blin­der contre les per­son­na­li­tés de nos col­lègues. Nous ne choi­sis­sons ni ne dé­si­rons ja­mais vrai­ment nos col­lègues, même dans les lieux de tra­vail les mieux pen­sés et les plus no­va­teurs.

Au bu­reau, cha­cun at­tend de l’autre qu’il s’ac­quitte de cer­taines tâches en mo­bi­li­sant cer­taines com­pé­tences. Nous sommes évi­dem­ment moins in­té­res­sés par l’his­toire per­son­nelle de nos col­lègues, les rai­sons pro­fondes qui ex­pliquent leur ma­nière d’être et leurs be­soins. Nous n’avons que faire non plus de leur corps, avec toutes ses par­ti­cu­la­ri­tés. Nous sommes cen­sés tis­ser avec eux des liens de dé­pen­dance et d’at­ta­che­ment à la fois ri­sibles et in­ter­chan­geables, mais pas trop non plus. « Ef­for­cez­vous au­tant que pos­sible de ne pas vous nuire, mais sur­tout, ne vous ai­mez pas les uns les autres » : telle est la de­vise qui de­vrait fi­gu­rer sur la porte de la plu­part des bu­reaux. Re­con­naître son âme soeur dans son ou sa col­lègue est en­core pire que de l’in­sul­ter ou de mar­cher sur ses plates­bandes. Dans une telle hy­po­thèse, tout tra­vail de­vien­drait im­pos­sible. Comme les li­ber­tins de Sade, nous avons be­soin d’une cer­taine dose d’im­per­son­na­li­té (si ce n’est d’un cor­pus de règles ou de vieilles chouettes se re­layant pour nous conter des his­toires) pour in­ter­agir de ma­nière ef­fi­cace avec nos col­lègues.

Nous concluons nos cour­riels par un la­co­nique « Cor­dia­le­ment », mais qu’estce que ce­la si­gni­fie réel­le­ment ? Com­ment pou­vons­nous pré­tendre nous mon­trer cor­diaux à l’égard de per­sonnes dont nous choi­sis­sons d’igno­rer à peu près tout ? Et pour­tant, il n’y a pas de ma­nière plus ap­pro­priée et po­ly­va­lente de prendre congé. L’apa­thie po­lie et ef­fi­cace im­pli­ci­te­ment conte­nue dans ce « cor­dia­le­ment » est la meilleure four­ni­ture de bu­reau du monde ; on de­vrait la mettre en bou­teille et la vendre dans les ma­ga­sins Of­fice De­pot. En un sens, c’est dé­jà le cas.

Sade avait­il conscience d’écrire sur la vie de bu­reau ? Avait­il pres­sen­ti que le re­tour néo­clas­sique des formes de gou­ver­ne­ment ré­pu­bli­caines en Oc­ci­dent ap­por­te­rait de nou­velles cultures ad­mi­nis­tra­tives, de nou­velles ma­nières de dis­sé­mi­ner la ca­pa­ci­té d’ac­tion au sein des groupes, de nou­veaux ni­veaux de mé­dia­tion et d’or­ga­ni­sa­tion ad­mi­nis­tra­tive des corps que l’Église elle­même n’avait pas ima­gi­nés ?

Chez Sade, la no­tion d’« être avec » n’est pas aus­si dan­ge­reuse qu’on a bien vou­lu la pré­sen­ter de fa­çon ré­duc­trice. Son pro­jet érotique, comme le pro­jet éthique de Kant, est un bon moyen d’ex­pur­ger les in­ter­ac­tions so­ciales de toute hy­po­cri­sie ou de tout im­pré­vu – ou peut­être s’agit­il d’éli­mi­ner l’hy­po­cri­sie en éli­mi­nant les aléas .( Jacques Lac an, en tout cas, était tel­le­ment im­pres­sion­né par la lo­gique in­faillible du mar­quis qu’il fit dia­lo­guer les textes de Sade avec ceux de Kant sur la rai­son et l’éthique pour re­tra­cer le che­mi­ne­ment de la mo­der­ni­té vers Freud.) Sade semble rê­ver d’une forme de re­la­tion sexuelle d’où sont ex­clus le choix, le ha­sard, la dé­pen­dance per­son­nelle et l’exis­tence d’un par­te­naire consen­tant. Le sexe com­porte trop d’aléas et de com­plexi­té à son goût. Pour lui, le sexe n’est ja­mais trop or­don­né ni trop pu­blic. C’est ce tro­pisme de sa pen­sée qui semble s’ap­pli­quer à la per­fec­tion au bu­reau mo­derne, si­non à la vie so­ciale tout en­tière. Nous conti­nuons de souf­frir d’un ex­cès d’aléas dans nos re­la­tions à au­trui. Le champ du pos­sible est trop large, en par­ti­cu­lier compte te­nu de la « mort » du dieu ca­tho­lique contre le­quel Sade se dé­chaî­nait. Dans les grandes mé­tro­poles (où pul­lule la vie de bu­reau), tout est per­mis, et nous avons à por­tée de main un trop grand nombre de corps.

Le théo­ri­cien al­le­mand des sys­tèmes Nik­las Luh­mann a ré­di­gé, du­rant l’été 1969, une le­çon sur l’amour dans la­quelle il sou­tient qu’il est une forme im­por­tante de mé­dia­tion, une so­lu­tion au trop­plein d’aléas de la vie so­ciale. Se­lon Luh­mann, l’amour nous per­met de sim­pli­fier notre vie so­ciale d’une ma­nière non ré­duc­tion­niste – ce qui est contre­in­tui­tif, étant don­né que le fonc­tion­ne­ment de l’amour re­pose sur notre in­di­vi­dua­li­té. Luh­mann dé­fend le ca­rac­tère ex­cep­tion­nel de l’amour, sou­te­nant que « les autres moyens de com­mu­ni­ca­tion ne peuvent se sub­sti­tuer à l’amour que d’une ma­nière très li­mi­tée, de même que l’amour ne peut prendre la place de la vé­ri­té, du pou­voir ou de l’ar­gent sans li­mi­ta­tions ». Com­pa­rons main­te­nant la so­lu­tion de Luh­mann à celle de Sade : quand ce der­nier se dé­bar­rasse de l’amour, le pre­mier en fait une né­ces­si­té lo­gique. Voi­là peut­être pour­quoi les des­crip­tions que fait Sade des in­ter­ac­tions hu­maines semblent s’ap­pli­quer tel­le­ment mieux au tra­vail de bu­reau qu’à la vie per­son­nelle. Alors que la culture contem­po­raine reste sou­mise à cette di­men­sion per­son­nelle, ceux d’entre nous qui ché­rissent leur in­di­vi­dua­li­té et leur in­ti­mi­té ont du mal à prendre Sade tout à fait au sé­rieux. Nous de­vrions même le re­dou­ter un peu.

Il est es­sen­tiel de rap­pe­ler que Les Cent Vingt Jour­nées de So­dome, mal­gré ses tor­rents de vio­lence et ses ébats so­phis­ti­qués, compte par­mi les ro­mans les plus en­nuyeux de tous les temps, sur­tout si on le lit du dé­but à la fin. À un cer­tain stade de la lec­ture, on peut pré­fé­rer se mettre à lire un re­çu de dis­tri­bu­teur au­to­ma­tique ou les condi­tions gé­né­rales d’uti­li­sa­tion d’un pro­duit quel­conque. Les plai­sirs apa­thiques ex­pri­mées dans ce livre évoquent moins l’es­thé­tique du snuff mo­vie (un genre où, si l’on met de cô­té les vi­déos de l’or­ga­ni­sa­tion État is­la­mique, la vio­lence est presque tou­jours feinte) que l’hor­reur du zèle mes­quin de l’ad­mi­nis­tra­tion, des échanges de mails agres­sifs et des in­ter­mi­nables for­mu­laires des com­pa­gnies d’as­su­rances. Le vague plai­sir de la vie de bu­reau est ce­lui qu’éprouve tout em­ployé au mo­ment où il consulte ses mails avant d’al­ler à sa pro­chaine réunion. Qua­li­fier ain­si une telle ex­pé­rience peut pa­raître per­vers, mais re­gar­dez­y de plus près : c’est ici que ré­side votre plai­sir. Car, de nos jours, nous sommes tous des li­ber­tins.

LE LIVRE

Les 120 Jour­nées de So­dome, 10/18, 1998, 448 p.

L’AU­TEUR

Do­na­tien Al­phonse Fran­çois de Sade (1740-1814) a ré­di­gé l’es­sen­tiel de ses écrits en pri­son, d’abord au fort de Vin­cennes puis à la Bas­tille, où il a été in­car­cé­ré pour des scan­dales de moeurs à ré­pé­ti­tion. Son oeuvre se­ra cen­su­rée jus­qu’au dé­but des an­nées 1960.

Le Mar­quis de Sade en pri­son, gra­vure sur bois du xixe siècle. Les lec­teurs de Sade se l’ima­ginent vo­lon­tiers, en dé­pit de son titre no­bi­liaire, comme un anar­chiste bien dé­ci­dé à ren­ver­ser l’ordre féo­dal de son temps.

Les écrits de Sade té­moignent d’un in­té­rêt peu com­mun pour des actes qui ne peuvent être ac­com­plis que par plu­sieurs per­sonnes tra­vaillant en groupe et se pliant à des règles ar­bi­traires.

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