UNE CRISE, DEUX POPULISMES

La grande ré­ces­sion de 2008 a vu l’émer­gence de mou­ve­ments po­pu­listes à droite comme à gauche. Ils ont en com­mun la pré­ten­tion à in­car­ner le peuple et l’hos­ti­li­té à l’égard des élites. Mais vient s’ajou­ter à droite la stig­ma­ti­sa­tion des étran­gers.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MANUELA LATCHOUMAYA.

La grande ré­ces­sion de 2008 a vu l’émer­gence de mou­ve­ments po­pu­listes à droite comme à gauche. Ils ont en com­mun la pré­ten­tion à in­car­ner le peuple et l’hos­ti­li­té à l’égard des élites. À ce­la s’ajoute, à droite, la stig­ma­ti­sa­tion des étran­gers.

Des deux cô­tés de l’At­lan­tique, les po­pu­listes ont le vent en poupe de­puis que la « Grande Ré­ces­sion », comme on ap­pelle dans le monde an­glo­phone la crise fi­nan­cière de 2008, a ébran­lé l’éco­no­mie mon­diale. Ils se placent à la fois à la gauche et à la droite de l’échi­quier po­li­tique, mais n’in­carnent pas une idéo­lo­gie spé­ci­fique. Leur lo­gique tend à mo­bi­li­ser « le peuple » contre une élite ju­gée fi­gée, cor­rom­pue et res­pon­sable de l’éro­sion du lien re­pré­sen­ta­tif avec l’élec­to­rat. À l’image de Sy­ri­za en Grèce ou du Fi­desz de Vik­tor Orbán en Hon­grie, cer­tains par­tis po­pu­listes ont même réus­si à s’ins­tal­ler au pou­voir. La vic­toire de Do­nald Trump aux États-Unis ren­force la né­ces­si­té de com­prendre le phé­no­mène.

La crise éco­no­mique de 2008 est-elle res­pon­sable de l’ir­rup­tion de par­tis et mou­ve­ments po­pu­listes sur la scène po­li­tique ? C’est la thèse qu’avance le jour­na­liste et es­sayiste John B. Ju­dis dans un livre au titre pour le moins ac­cro­cheur. Se­lon lui, la crise a consi­dé­ra­ble­ment trans­for­mé la scène po­li­tique en Eu­rope et aux États-Unis. Les échecs du néo­li­bé­ra­lisme et les « fausses pro­messes de pros­pé­ri­té de l’Union eu­ro­péenne » ont contri­bué à ra­di­ca­li­ser une par­tie de l’élec­to­rat de plus en plus ré­cep­tive à l’ap­pel du po­pu­lisme.

À droite comme à gauche, les po­pu­listes se pré­sentent comme les « ca­ta­ly­seurs du chan­ge­ment po­li­tique ». Ils for­mulent les craintes des ci­toyens or­di­naires, dé­fendent contre l’es­ta­blish­ment les in­té­rêts de « Henk et In­grid », comme le dit Geert Wil­ders, di­ri­geant du Par­ti pour la li­ber­té (PVV) néer­lan­dais, ou plus gé­né­ra­le­ment de la gente – c’est-àdire « les gens », « le peuple », terme uti­li­sé d’abord par Beppe Grillo, lea­der du Mou­ve­ment 5 étoiles en Ita­lie, puis par Pa­blo Igle­sias, fon­da­teur de Po­de­mos en Es­pagne (sur l’es­sor du po­pu­lisme en Eu­rope, lire « Les dix ans qui ont fait bas­cu­ler l’Eu­rope », Books, mai-juin 2017).

Se fé­li­ci­tant de son usage de Twit­ter et de sa sup­po­sée proxi­mi­té avec les in­ter­nautes, Do­nald Trump s’est au­to­pro­cla­mé le « He­ming­way des 140 ca­rac­tères ». En jan­vier 2015, Pa­blo Igle­sias et Alexis Tsi­pras cé­lé­braient la vic­toire de Sy­ri­za aux élec­tions lé­gis­la­tives en dan­sant sur une chan­son de Leo­nard Co­hen de­vant une foule en liesse. Tous as­pirent donc à créer un lien di­rect avec « le peuple ».

John B. Ju­dis ne cherche pas à ré­vo­lu­tion­ner les études théo­riques sur le po­pu­lisme. Il af­fiche un ob­jec­tif plus mo­deste, mais non moins es­sen­tiel : re­tra­cer le dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique du po­pu­lisme oc­ci­den­tal afin de mieux com­prendre son pou­voir d’at­trac­tion ac­tuel.

Re­pre­nant une thèse clas­sique mais non una­ni­me­ment par­ta­gée, l’au­teur consi­dère les États-Unis comme le ber­ceau du po­pu­lisme : « Le po­pu­lisme est une créa­tion amé­ri­caine, qui s’est en­suite pro­pa­gée en Amé­rique la­tine et en Eu­rope. » Il voit la pre­mière ma­ni­fes­ta­tion

1 du phé­no­mène dans la créa­tion du Par­ti po­pu­liste dans les an­nées 1890. Is­su d’un mou­ve­ment de ré­volte de pay­sans, ce der­nier en­ten­dait cor­ri­ger les failles du sys­tème ca­pi­ta­liste de « lais­ser-faire » et for­mu­lait des de­mandes aux an­ti­podes de la po­li­tique tra­di­tion­nelle in­car­née par le Par­ti dé­mo­crate et le Par­ti ré­pu­bli­cain.

Mais, contrai­re­ment au mul­ti­par­tisme fré­quent en Eu­rope, le sys­tème amé­ri­cain a fa­vo­ri­sé le bi­par­tisme, ce qui di­mi­nuait les chances des nou­veaux par­tis. Les deux par­tis do­mi­nants ont pen­ché iné­luc­ta­ble­ment vers le centre, fa­vo­ri­sant un con­sen­sus sur le rôle de l’État dans l’éco­no­mie.

Ce sont les mo­ments de ré­ces­sion éco­no­mique ou de guerre qui in­tro­duisent des phases de ré­ali­gne­ment. De nou­velles idées po­li­tiques émergent alors dans le dé­bat pu­blic et le po­pu­lisme trouve à s’ex­pri­mer. Té­moin la cam­pagne de ré­élec­tion de Frank­lin D. Roo­se­velt en 1936. Sou­mis à la pres­sion de Huey Long, le gou­ver­neur de la Loui­siane, dont les idées pro­gres­sistes étaient sa­luées par une classe moyenne re­dou­tant de se voir dé­clas­sée, Roo­se­velt dut re­voir son dis­cours. Il s’in­gé­nia tout au long de sa cam­pagne à dé­fendre les in­té­rêts de « l’homme moyen » (the ave­rage man) contre les « roya­listes éco­no­miques ».

Ju­dis montre que la rhé­to­rique po­pu­liste de George Wal­lace, gou­ver­neur de l’Ala­ba­ma dans les an­nées 1960, a je­té les bases de ce qui consti­tue­rait par la suite la re­mise en cause par Do­nald Trump de « l’or­tho­doxie li­bé­rale ». Wal­lace n’a pas uni­que­ment lut­té de fa­çon vé­hé­mente contre le mou­ve­ment des droits ci­viques, il a bran­di ses prises de po­si­tion ra­cistes comme une forme de dé­fense de l’Amé­ri­cain moyen contre la « ty­ran­nie des bu­reau­crates de Wa­shing­ton ». En 1967, le so­cio­logue Do­nald War­ren in­tro­dui­sait le concept de « middle Ame­ri­can ra­di­cals » et pré­sen­tait une ty­po­lo­gie des sym­pa­thi­sants de Wal­lace : ce groupe po­li­tique n’était iden­ti­fiable ni par le cli­vage droite-gauche, ni par la dis­tinc­tion entre li­bé­raux et conser­va­teurs, mais plu­tôt par un pro­fond sen­ti­ment d’être né­gli­gé par une classe po­li­tique fa­vo­ri­sant à la fois les plus ai­sés et les plus pauvres.

Cin­quante ans plus tard, les ÉtatsU­nis al­laient connaître la cam­pagne pré­si­den­tielle la plus mar­quée de ré­fé­rences au po­pu­lisme de leur his­toire. Le terme « po­pu­liste » a été uti­li­sé de ma­nière ré­cur­rente par les mé­dias à par­tir de 2014, pour dé­si­gner les deux can­di­dats re­met­tant en cause le con­sen­sus néo­li­bé­ral, l’un à droite et l’autre à gauche : Do­nald Trump et Ber­nie San­ders.

En juillet 2015, la ré­dac­tion du Huf­fing­ton Post à Wa­shing­ton com­mu­ni­quait sa dé­ci­sion de trai­ter la cam­pagne de Do­nald Trump dans la ru­brique di­ver­tis­se­ment. Des mois plus tard, ce der­nier rem­por­tait pri­maire après pri­maire. Com­ment en est-on ar­ri­vé là ? Se­lon Ju­dis, le mé­con­ten­te­ment crois­sant d’une par­tie de la po­pu­la­tion dans le sillage de la « Grande Ré­ces­sion », la­quelle s’est ajou­tée à qua­rante ans de stag­na­tion des re­ve­nus et à une forte pro­gres­sion des in­éga­li­tés, ex­plique en grande par­tie ce suc­cès in­at­ten­du.

La pros­pé­ri­té d’après-guerre avait créé un ter­reau pro­pice au triomphe du néo­li­bé­ra­lisme. La dé­ré­gu­la­tion fi­nan­cière, l’adop­tion de po­li­tiques bud­gé­taires ré­gres­sives, la dé­lo­ca­li­sa­tion d’un grand nombre d’usines et l’aug­men­ta­tion ra­pide de l’im­mi­gra­tion illé­gale ont ali­men­té une frus­tra­tion po­pu­laire que Do­nald Trump a ex­ploi­tée. Dans

son ma­ni­feste de 2011, Time to Get Tough, il ac­cu­sait no­tam­ment les grandes en­tre­prises de ti­rer pro­fit des dif­fé­rents ac­cords com­mer­ciaux pour dé­lo­ca­li­ser leur pro­duc­tion et se di­sait fer­me­ment op­po­sé à l’Ale­na (Ac­cord de libre-échange nord-amé­ri­cain), ju­gé res­pon­sable la sup­pres­sion de nom­breux em­plois aux États-Unis.

Avant l’avè­ne­ment du phé­no­mène Trump, l’« ex­plo­sion po­pu­liste » s’était dé­jà ma­ni­fes­tée avec l’ap­pa­ri­tion de mou­ve­ments moins ins­ti­tu­tion­na­li­sés, comme le Tea Par­ty, consti­tué en ré­ac­tion aux dé­penses pu­bliques ef­fec­tuées par l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma. Fé­dé­rant des groupes lo­caux, le Tea Par­ty re­je­tait tant les me­sures vi­sant à sau­ver le sec­teur ban­caire après la crise fi­nan­cière que celles qui avaient pour ob­jec­tif d’ins­tau­rer un sys­tème na­tio­nal d’as­su­rance-ma­la­die. Ce qui conduit Ju­dis à s’in­ter­ro­ger sur le rôle de la pré­si­dence de Ba­rack Oba­ma dans la mon­tée des mou­ve­ments po­pu­listes et le « vi­rage à droite de l’élec­to­rat ».

Mais la mon­tée d’une forme de po­pu­lisme à gauche en dé­cou­le­rait éga­le­ment. Le mou­ve­ment Oc­cu­py Wall Street fut ré­gu­liè­re­ment qua­li­fié de po­pu­liste, car op­po­sant les ci­toyens or­di­naires au « 1 % », à sa­voir l’élite des Amé­ri­cains les plus riches. « Nous sommes les 99 % », criaient les ma­ni­fes­tants.

Ils dé­non­çaient no­tam­ment le manque de fer­me­té d’Oba­ma face aux abus du ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier et pro­tes­taient, comme le Tea Par­ty, contre ses plans de sau­ve­tage des banques. L’au­teur sou­tient que le ra­di­ca­lisme d’Oc­cu­py Wall Street est par la suite ré­ap­pa­ru sous une forme plus or­ga­ni­sée avec la can­di­da­ture de Ber­nie San­ders aux pri­maires dé­mo­crates (lire « Le phé­no­mène Ber­nie San­ders », page ci-contre).

Con­cer­nant l’Eu­rope, Ju­dis en­gage une ana­lyse fouillée des consé­quences du re­vi­re­ment éco­no­mique qui a sui­vi les Trente Glo­rieuses, pé­riode de crois­sance éco­no­mique du­rant la­quelle tous les grands par­tis étaient fa­vo­rables à l’im­mi­gra­tion. Mar­quées par la stag­fla­tion, les an­nées 1970 voient la mon­tée du po­pu­lisme eu­ro­péen, qui s’ac­com­pagne d’une re­mise en cause à la fois de l’État­pro­vi­dence et de l’im­mi­gra­tion. C’est le dé­but d’une nou­velle ère. Les res­tric­tions sa­la­riales in­tro­duites par le Pre­mier mi­nistre tra­vailliste James Cal­la­ghan en sep­tembre 1978 au Royaume-Uni et le « tour­nant de la ri­gueur » de Fran­çois Mit­ter­rand en mars 1983 sonnent le glas du con­sen­sus key­né­sien. C’est à cette époque que les par­tis po­pu­listes prennent leur es­sor, sou­vent is­sus de mou­ve­ments plus an­ciens mais hos­tiles no­tam­ment à l’im­pôt sur le re­ve­nu, comme le Par­ti du pro­grès au Da­ne­mark, créé en 1972 (sur le po­pu­lisme dans ce pays, lire « Da­ne­mark, terre d’écueils », Books, mai 2016).

L’in­fluence de ces par­tis est res­tée li­mi­tée jus­qu’au dé­but des an­nées 1990 puis a été do­pée par la pro­gres­sion des taux d’im­mi­gra­tion, le ra­len­tis­se­ment du­rable de l’éco­no­mie, le dé­clin des par­tis com­mu­nistes (ac­cé­lé­ré par l’ef­fon­dre­ment du bloc so­vié­tique), l’élar­gis­se­ment de l’Eu­rope et l’ex­ten­sion de ses pou­voirs bu­reau­cra­tiques. Après quoi, à la fin des an­nées 2000, la conjonc­tion des at­taques ter­ro­ristes, de la ré­ces­sion et de la crise fi­nan­cière a por­té le mou­ve­ment à son pa­roxysme. Le Da­ne­mark, l’Au­triche, les Pays-Bas, la France et le Royau­meU­ni, pour ne ci­ter que les pays abor­dés de fa­çon ex­haus­tive par l’au­teur, ont vu leur pay­sage po­li­tique se trans­for­mer avec la per­cée de par­tis po­pu­listes se pré­sen­tant comme la so­lu­tion face à la sup­po­sée dé­fer­lante de l’im­mi­gra­tion.Tous se mo­bi­lisent contre l’élite di­ri­geante : au­cune de ses com­po­santes n’est mé­na­gée, des par­tis tra­di­tion­nels do­mes­tiques à la tech­no­cra­tie bruxel­loise.

Cer­tains, à l’ins­tar du UKIP au Royaume-Uni (fon­dé en 1993), ont en outre ti­ré par­ti de fac­teurs do­mes­tiques : les ten­sions au sein du Par­ti conser­va­teur entre une mi­no­ri­té pro­fon­dé­ment eu­ros­cep­tique et le Pre­mier mi­nistre Da­vid Ca­me­ron ont conduit ce der­nier à convo­quer un ré­fé­ren­dum sur le main­tien du pays au sein de l’Union eu­ro­péenne.

Les pays di­rec­te­ment tou­chés par la crise de la dette sou­ve­raine ont pour leur part connu un es­sor du po­pu­lisme de gauche. Les plans d’aide aux pays en dif­fi­cul­té mis en place par la Troï­ka en échange de l’adop­tion de me­sures d’austérité ont eu pour con­sé­quence po­li­tique l’ir­rup­tion de par­tis po­pu­listes contes­tant la lé­gi­ti­mi­té de ces ac­cords et condam­nant le manque de fer­me­té des élites en place. La rhé­to­rique po­pu­liste de ces par­tis a ins­tau­ré une di­cho­to­mie mo­rale entre leurs peuples res­pec­tifs et l’Union eu­ro­péenne.

En Grèce, le par­ti Sy­ri­za, fon­dé en 2004 sous la forme d’une coa­li­tion,

bas­cule clai­re­ment dans le po­pu­lisme en 2012. Lors de son fa­meux dis­cours élec­to­ral de juin, son di­ri­geant, Alexis Tsi­pras, ne men­tionne pas moins de 51 fois « le peuple » (sur le po­pu­lisme de Tsi­pras, lire l’en­tre­tien avec An­dreas Pan­ta­zo­pou­los, Books, mai-juin 2017). En Es­pagne, le pro­fes­seur de sciences po­li­tiques Pa­blo Igle­sias an­nonce la créa­tion d’un nou­veau par­ti en jan­vier 2014. S’ins­pi­rant de la « vague rose » en Amé­rique la­tine, no­tam­ment de l’ex­pé­rience Chá­vez 2, mais aus­si de la pen­sée post­marxiste d’Er­nes­to La­clau et de Chan­tal Mouffe 3, Po­de­mos se pré­sente comme une force po­li­tique ca­pable de cap­tu­rer l’éner­gie des In­di­gnés, qui avaient ma­ni­fes­té trois ans au­pa­ra­vant contre les me­sures d’austérité de Jo­sé Luis Ro­drí­guez Za­pa­te­ro.

Dans ces deux pays, la crise de la dette sou­ve­raine a poin­té des dis­pa­ri­tés trop sou­vent igno­rées par les États les plus puis­sants de la zone eu­ro. Long­temps consi­dé­rée par les di­ri­geants grecs et es­pa­gnols comme une « bé­né­dic­tion ab­so­lue », la par­ti­ci­pa­tion à la zone eu­ro se trou­va sou­dain mise en cause en pro­fon­deur, ce qui gé­né­ra une vé­ri­table crise exis­ten­tielle, ques­tion­nant la via­bi­li­té du pro­jet eu­ro­péen.

Comme d’autres ana­lystes, Ju­dis in­vite à ré­flé­chir sur la na­ture du po­pu­lisme. Em­ployé sans pré­cau­tion dans le lan­gage cou­rant, le terme ré­siste aux ten­ta­tives de dé­fi­ni­tion. Il ne dé­signe pas une ca­té­go­rie aux ca­rac­té­ris­tiques claires. Pré­sent à gauche et à droite de l’échi­quier po­li­tique, le po­pu­lisme re­lève plus d’une lo­gique po­li­tique que d’une idéo­lo­gie.

Pour ten­ter de mettre de l’ordre dans cette com­plexi­té, l’au­teur marque une dis­tinc­tion de na­ture théo­rique entre le po­pu­lisme de gauche et le po­pu­lisme de droite. Le pre­mier est « dya­dique », en ce sens qu’il n’op­pose pour l’es­sen­tiel que deux ca­té­go­ries, le peuple et l’élite. Le se­cond est « tria­dique » en ce que l’élite, l’es­ta­blish­ment, est de sur­croît ac­cu­sée de dé­fendre un groupe tiers (com­mu­né­ment les étran­gers, qui ne sont pas « le peuple »).

L’au­teur aborde trop briè­ve­ment la ques­tion du po­pu­lisme au pou­voir. Les po­pu­listes n’étant au­to­ri­sés à exis­ter po­li­ti­que­ment que par leur contes­ta­tion du pou­voir en place, peuvent-ils gou­ver­ner de fa­çon ef­fec­tive, une fois le pou­voir conquis ? L’at­trait des po­pu­listes semble s’éva­po­rer une fois que leur par­ti cesse d’être un par­ti de pro­tes­ta­tion. Lors­qu’en juillet 2015 Alexis Tsi­pras se ré­si­gnait à ac­cep­ter les condi­tions de la Troï­ka, il pou­vait sem­bler ré­duire Sy­ri­za à un par­ti or­di­naire ayant ap­prou­vé un plan de sau­ve­tage qua­li­fié par l’éco­no­miste Paul Krug­man de « fo­lie », ré­pé­tant les ac­tions de ses pré­dé­ces­seurs du par­ti conser­va­teur Nou­velle Dé­mo­cra­tie puis du par­ti so­cia­liste Pa­sok. Quand, le 23 juin 2016, les Bri­tan­niques dé­cident de pous­ser la porte de sor­tie de l’Union eu­ro­péenne, la rai­son d’être du Ukip se dis­sipe : sans une sé­rieuse re­dé­fi­ni­tion de ses prin­cipes di­rec­teurs, le par­ti de Ni­gel Fa­rage ris­quait d’être re­lé­gué à un rôle mar­gi­nal. Mais, dans ses cha­pitres consa­crés à l’Eu­rope, Ju­dis passe sous si­lence l’ex­pé­rience po­pu­liste en Hon­grie. Or, comme l’a fait va­loir l’uni­ver­si­taire al­le­mand Jan Wer­ner-Mül­ler dans un es­sai re­mar­quable, l’ins­tal­la­tion de Vik­tor Orbán au pou­voir en 2010 a dé­mon­tré que les po­pu­listes peuvent, non seule­ment at­teindre le pou­voir, mais le conser­ver – et donc sur­mon­ter leur crise d’iden­ti­té 4.

Àla fin de son livre, le jour­na­liste amé­ri­cain in­ter­roge les liens entre po­pu­lisme et fas­cisme. Mais ne vous y trom­pez pas : si le po­pu­lisme est par­fois consi­dé­ré comme un dan­ger pour la dé­mo­cra­tie, il n’est pas pour au­tant sy­no­nyme de fas­cisme. En dé­pit de cer­taines si­mi­li­tudes – le rôle d’un lea­der cha­ris­ma­tique, la dé­si­gna­tion de boucs émis­saires -, le po­pu­lisme opère la plu­part du temps dans le cadre de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive, et, contrai­re­ment au fas­cisme, ex­prime plu­tôt un re­pli sur soi qu’une am­bi­tion hé­gé­mo­nique.

Le po­pu­lisme a une ver­tu, sou­tient Ju­dis : il tire la son­nette d’alarme en met­tant l’ac­cent sur des pro­blèmes mi­ni­mi­sés par les par­tis tra­di­tion­nels. Ses pré­dic­tions pour l’ave­nir sont pes­si­mistes : « Les pres­sions en­gen­drées par les par­tis po­pu­listes de gauche et de droite vont aug­men­ter et pour­raient at­teindre le point où dif­fé­rents pays, à l’ins­tar du Royaume-Uni, dé­ci­de­raient de se ruer vers la sor­tie de l’Union eu­ro­péenne. » En même temps, à me­sure que s’éloignent le sou­ve­nir de la « Grande Ré­ces­sion » et ce­lui des ré­fu­giés ar­ri­vant en masse en Eu­rope, les pres­sions pro­pices à l’ex­pan­sion du po­pu­lisme pour­raient s’at­té­nuer.

LE LIVRE

The Po­pu­list Ex­plo­sion: How the Great Re­ces­sion Trans­for­med Ame­ri­can and Eu­ro­pean Po­li­tics

(« L’ex­plo­sion po­pu­liste. Com­ment la Grande Ré­ces­sion a trans­for­mé la po­li­tique amé­ri­caine et eu­ro­péenne »), Co­lum­bia Glo­bal Re­ports, 2016, 184 p.

L’AU­TEUR

Le jour­na­liste amé­ri­cain John B. Ju­dis a contri­bué à fon­der la re­vue So­cia­list Re­vo­lu­tion

en 1969. Il a re­joint dans les an­nées 1980 le ma­ga­zine New Re­pu­blic, dont il a dé­mis­sion­né en 2014. Il a pu­blié plu­sieurs ou­vrages sur la vie po­li­tique amé­ri­caine.

Athènes, juillet 2015. Le Pre­mier mi­nistre grec Alexis Tsi­pras fait un dis­cours à la veille du ré­fé­ren­dum sur les ré­formes exi­gées par les créan­ciers de la Grèce.

Do­nald Trump en mee­ting élec­to­ral dans le Mi­chi­gan. La crise de 2008, la stag­na­tion des re­ve­nus et une forte pro­gres­sion des in­éga­li­tés ex­pliquent en grande par­tie sa vic­toire.

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