LA RÉ­PU­BLIQUE DES EN­FANTS

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MO­HA­MED AMJAHID. Die Zeit.

En 1945, dans le Bu­da­pest dé­vas­té de l’après-guerre,

300 en­fants réu­nis par un pas­teur idéa­liste dé­cident de prendre leur des­tin en main. Ils créent Gau­dio­po­lis, un État au­to­nome avec ses lois et sa Consti­tu­tion.

EN 1945, DANS LE BU­DA­PEST DÉ­VAS­TÉ DE L’APRÈS-GUERRE, 300 EN­FANTS RÉU­NIS PAR UN PAS­TEUR IDÉA­LISTE DÉ­CIDENT DE PRENDRE LEUR DES­TIN EN MAIN. ILS CRÉENT GAU­DIO­PO­LIS, UN ÉTAT AU­TO­NOME AVEC SES LOIS ET SA CONSTI­TU­TION. L’EX­PÉ­RIENCE CES­SE­RA EN 1951, AVEC L’INS­TAU­RA­TION D’UN RÉGIME STALINIEN EN HON­GRIE.

En cette jour­née plu­vieuse d’oc­tobre 1945, le train s’éloigne de la gare de Cher­bourgOc­te­ville en di­rec­tion de l’est. Sur le toit de l’un des wa­gons, László Ke­vehá­zi se cram­ponne à un cro­chet mé­tal­lique. Il s’est as­su­ré une place au mi­lieu d’autres jeunes gens et d’hommes qui ne peuvent se payer un billet nor­mal. De­vant lui, un long voyage, jus­qu’en Hon­grie, sa pa­trie. Der­rière lui, des se­maines d’an­goisse. László a 17 ans et, dans les der­niers mois de la guerre, alors que les fas­cistes hon­grois vou­laient l’en­voyer sur le front de l’Est, sa mère l’a ex­fil­tré vers le nord de la France. Pour­quoi il a at­ter­ri, en com­pa­gnie de cer­taines de ses connais­sances, à Cher­bourg-Oc­te­ville, László l’ignore. L’es­sen­tiel était de se te­nir loin de la guerre à l’est.

Deux jours du­rant, le train tra­verse, avec sur le toit ses pas­sa­gers fri­go­ri­fiés, des champs fran­çais in­cen­diés puis des villes al­le­mandes bom­bar­dées. En­fin, il at­teint la Hon­grie, passe dans des vil­lages dont les ha­bi­tants lui adressent des signes déses­pé­rés.

László voit la dé­vas­ta­tion, la dé­tresse qu’a lais­sées la guerre. Son propre monde est lui aus­si en ruines. Il sait que son père, un en­sei­gnant, crou­pit dans une pri­son so­vié­tique et que sa mère, à Bu­da­pest, ne peut pas s’oc­cu­per de lui. Elle a dé­jà du mal à gar­der la tête hors de l’eau. En 1945, beau­coup de mères dont les époux sont morts, dis­pa­rus ou en cap­ti­vi­té es­saient de ca­ser leurs en­fants quelque part, parce qu’elles ne savent pas com­ment s’en sor­tir.

Mal­gré tout, sur le toit du train, László se ré­jouit d’avance. Il est cu­rieux et ani­mé par une lueur d’es­poir. Il a en­ten­du par­ler d’un lieu in­croyable. Un lieu où les en­fants et les adoles- cents comme lui sont les bien­ve­nus, où ils peuvent faire ce qu’ils veulent, où ils peuvent même jouer et être en­fin de nou­veau des en­fants. Gau­dio­po­lis, la ville de la joie, tel est le nom de cet en­droit – c’est le but de László, son unique chance.

Il trouve Gau­dio­po­lis au pied d’une col­line ver­doyante de Bu­da. Ce n’est pas une ville mais une bâ­tisse ma­jes­tueuse. Les rues alen­tour sont bor­dées de jar­dins aban­don­nés avec d’in­nom­brables arbres frui­tiers. Tout en haut de la col­line se dresse une tour blanche – une tour de guet qui offre une vue ex­cep­tion­nelle sur Bu­da­pest. En bas, le Da­nube sé­pare Gau­dio­po­lis du monde que les adultes ont dé­truit. La ville de la joie se si­tue dans les quar­tiers pai­sibles de Bu­da, une zone qui a été moins du­re­ment bom­bar­dée que Pest, de l’autre cô­té du fleuve, où les fas­cistes hon­grois avaient pris leurs quar­tiers.

Lorsque László Ke­vehá­zi pé­nètre dans le jar­din de la mai­son, de jeunes en­fants ac­courent à sa ren­contre et l’en­tourent ; des ado­les­cents viennent lui ser­rer la main. Il a du mal à re­te­nir tous ces vi­sages, tous ces noms : Pé­ter, Tamás, Má­tyás…

László cogne à la grande porte en bois, elle s’ouvre, et il se re­trouve face à un pas­teur en cra­vate, che­mise blanche et bre­telles, aux che­veux pom­ma­dés et ra­me­nés vers l’ar­rière. Il in­vite László à en­trer. Plus tard, il lui ex­pli­que­ra Gau­dio­po­lis : les en­fants y ont bel et bien droit à la pa­role. Néan­moins, il ne s’agit pas uni­que­ment de s’amu­ser et de jouer. Les en­fants doivent se gou­ver­ner de fa­çon au­to­nome et po­si­tive – for­mer leur propre ré­pu­blique, une ré­pu­blique des en­fants.

Ce­la fait main­te­nant soixante et onze ans que László Ke­vehá­zi a été ci­toyen de Gau­dio­po­lis. Comme les autres jeunes gens d’au­tre­fois, il est de­ve­nu vieux. An­dor, Bé­la, Pé­ter, Tamás, tous se sont don­né ren­dez-vous dans le ci­me­tière cen­tral de Bu­da. Il pleut ce jour-là. La vil­la de Gau­dio­po­lis hé­berge dé­sor­mais une école élé­men­taire juive et un foyer pour en­fants han­di­ca­pés.

Au mi­lieu du ci­me­tière la­by­rin­thique, les vieux mes­sieurs s’im­mo­bi­lisent de­vant une tombe grise. Ke­vehá­zi, qui a 89 ans, ins­pire pro­fon­dé­ment ; on ne voit plus ses yeux der­rière les verres em­bués de ses lu­nettes. Ils plient leurs pa­ra­pluies et s’in­clinent de­vant leur hé­ros : le pas­teur Gá­bor Sz­teh­lo. Cet homme qui, avant les troubles de l’après-guerre, les a sau­vés de la faim et de la so­li­tude. László Ke­vehá­zi dé­pose une cou­ronne de fleurs sur la­quelle est ins­crit en lettres d’or : « Nous n’ou­blie­rons ja­mais. »

Chaque an­née, les an­ciens ci­toyens de Gau­dio­po­lis se re­trouvent pour évo­quer l’époque qu’ils ont vé­cue en­semble. Chaque an­née, ils sont moins nom­breux. « Peut-être est-ce au­jourd’hui la der­nière ren­contre des en­fants de Gau­dio­po­lis », confie Ke­vehá­zi. Peut-être a-t-il rai­son. Peut-être est-ce la der­nière oc­ca­sion de se sou­ve­nir en­semble de l’in­croyable his­toire de la ré­pu­blique des en­fants, et de la ra­con­ter.

C’est une his­toire qui, hors de la Hon­grie, est par­fai­te­ment in­con­nue. Elle com­mence avec Gá­bor Sz­teh­lo. Le pas­teur lu­thé­rien avait, pen­dant la do­mi­na­tion des na­zis en Hon­grie, sau­vé la vie à plus de 2 000 juifs – dont la moi­tié au moins étaient des en­fants. Lorsque la ma­chine d’anéan­tis­se­ment na­zie ré­cla­ma ses vic­times en Eu­rope de l’Est, il ca­cha les en­fants de fa­milles juives hon­groises chez des per­sonnes de bonne vo­lon­té, dans des églises, des gre­niers, des caves. Avec la pro­gres­sion des So­vié­tiques, Sz­teh­lo se dé­tour­na dé­fi­ni­ti­ve­ment de ses de­voirs de pas­teur. Il était trop pro­fon­dé­ment hor­ri­fié par l’in­hu­ma­ni­té de son Église et son si­lence sur les crimes des Hon­grois qui avaient col­la­bo­ré avec les na­zis. Dans les der­nières se­maines de la guerre, il eut une idée qui de­vait re­don­ner un sens à sa vie : il vou­lut pro­cu­rer à tous les en­fants in­no­cents de Hon­grie et d’Eu­rope, or­phe­lins ou aban­don­nés par leurs pa­rents, une nou­velle pa­trie. Cette nou­velle se ré­pan­dit vite par­mi les veuves et les fa­milles dis­lo­quées. Beau­coup en­voyèrent leurs en­fants à Sz­teh­lo dans l’es­poir de leur of­frir une exis­tence meilleure.

Dans ses Mé­moires, le pas­teur, qui est dé­cé­dé en 1974, écrit à pro­pos de son pro­jet : « Les en­fants doivent dé­pas­ser les fron­tières so­ciales, ils doivent de­ve­nir des ci­toyens au­to­nomes et ca­pables d’au­to­cri­tique. » Après cette grande cé­sure dans l’his­toire hu­maine que fut la Se­conde Guerre mon­diale, le pas­teur es­pé­rait que la nou­velle gé­né­ra­tion trou­ve­rait le moyen de bâ­tir une so­cié­té pa­ci­fique.

Dé­but no­vembre 1945, László Ke­vehá­zi et les autres en­fants se sont un peu re­mis de leur voyage et de la sé­pa­ra­tion – sou­vent dé­fi­ni­tive – d’avec leur fa­mille. Parce que de plus en plus d’en­fants viennent frap­per à la porte en bois, les places dans la vil­la sont de­ve­nues chères. Ils sont dé­sor­mais plus de 200 à

y ha­bi­ter, dont des en­fants de 4 ans, mais aus­si des jeunes gens presque adultes qui s’oc­cupent des plus pe­tits. Ils prennent peu à peu pos­ses­sion d’autres mai­sons de la col­line, que les riches pro­prié­taires ont aban­don­nées à l’ar­ri­vée de l’Ar­mée rouge.

Le ter­ri­toire de Gau­dio­po­lis s’étend, et le pas­teur Sz­teh­lo, qui ha­bite juste à cô­té avec sa fa­mille, s’aper­çoit qu’il lui faut im­pul­ser un der­nier élan aux en­fants. Un après-mi­di, il les convoque dans la grande pièce de ré­cep­tion de la vil­la prin­ci­pale. Puis il leur dé­clare :

« Créez main­te­nant une ré­pu­blique ! » – c’est tout – avant de quit­ter la pièce en re­fer­mant la porte der­rière lui. László, An­dor, Bé­la, Pé­ter, Má­tyás, Tamás et les autres en­fants se re­trouvent entre eux. Il faut at­tendre un mo­ment avant qu’une voix se fasse en­tendre et de­mande s’ils ne de­vraient pas se do­ter de quelque chose comme une Consti­tu­tion. Voi­là ce dont se sou­viennent ceux qui vivent en­core.

Une Consti­tu­tion, donc. Mais dans quel monde, dans quel genre de ré­pu­blique veulent-ils vivre ? Leur Consti­tu­tion – ils tombent vite d’ac­cord là-des­sus – doit ga­ran­tir à tous les en­fants le droit à une bonne édu­ca­tion. In­ter­dire la guerre. Rendre pos­sible pour tout le monde une bonne vie. Les en­fants se donnent, lors de cette pre­mière as­sem­blée, qui dure des heures, une loi fon­da­men­tale qui édicte des droits et des de­voirs clairs : du bon temps pour tout le monde, une au­then­tique fra­ter­ni­té, un ra­vi­taille­ment suf­fi­sant en nour­ri­ture. Il règne une at­mo­sphère de re­nou­veau dans la salle de ré­cep­tion lam­bris­sée.

Par­mi ces jeunes sur­ex­ci­tés se tient An­dor An­drá­si, qui a 11 ans. Der­rière lui, des an­nées ter­ribles. Son père juif a per­du, à cause de la fo­lie ra­ciste des na­zis, sa li­cence de phar­ma­cien à Bu­da­pest. Il a ten­té, en éle­vant des la­pins dans son jar­din, de sau­ver de la fa­mine sa femme, at­teinte de sclé­rose en plaques, et ses trois en­fants. Avant que la guerre s’achève, des fas­cistes hon­grois l’ont en­voyé s’érein­ter dans un camp de tra­vail. Il n’en est ja­mais re­ve­nu.

An­dor ne sou­haite rien d’autre qu’un câ­lin, des mots af­fec­tueux, la cha­leur d’une fa­mille. Lorsque, au mi­lieu du brou­ha­ha, sa voix s’élève pour dire que tout ce qu’il dé­sire, c’est de l’amour, les autres lui rient au nez. An­dor y est ha­bi­tué.

Parce qu’il est tout maigre et qu’il porte des lu­nettes, on se moque sou­vent de lui. Pé­ter, le voyou de la Ré­pu­blique avec qui An­dor doit par­ta­ger un lit su­per­po­sé et qui le dé­passe d’une tête, lui ad­mi­nistre une claque dans le dos. Et pour­tant, An­dor n’a fait qu’ex­pri­mer ce à quoi tous as­pirent dans la pièce.

Mais une ré­pu­blique peut-elle ne te­nir qu’avec des va­leurs ? Une voix pé­dante ré­clame aus­si des juges, des po­li­ciers, un bud­get et une ad­mi­nis­tra­tion pour Gau­dio­po­lis. Le tu­multe dure long­temps dans la salle de ré­cep­tion. Plus de 200 en­fants dé­battent de la dé­mo­cra­tie et de l’État de droit. Puis quel­qu’un s’écrie que Gau­dio­po­lis a be­soin d’un Pre­mier mi­nistre. Une se­conde voix hurle : « Ke­vehá­zi ! » Et per­sonne n’op­pose de ve­to. À Gau­dio­po­lis, il ne s’écoule que quelques se­condes entre l’an­nonce du ré­sul­tat des élec­tions et le mo­ment où le nou­vel élu prête ser­ment : László Ke­vehá­zi ac­cepte le ver­dict des urnes. « De pauvre hère à Pre­mier mi­nistre », son­get-il tan­dis que les autres le portent sur leurs épaules hors de la salle. Le pas­teur Gá­bor Sz­teh­lo est una­ni­me­ment dé­si­gné pré­sident d’hon­neur. Mais, à par­tir de main­te­nant, c’est László Ke­vehá­zi le pre­mier per­son­nage de la ré­pu­blique des en­fants.

Sans avoir ja­mais lu un livre sur l’art de gou­ver­ner, le Pre­mier mi­nistre se lance dans sa nou­velle tâche. Quand il était en­core élève of­fi­cier, il lui fal­lait por­ter les che­veux ras. À pré­sent, ses longues boucles os­cil­lent dou­ce­ment lors­qu’il pa­rade dans le jar­din de sa ré­pu­blique. Il a com­po­sé son ca­bi­net des ado­les­cents les plus âgés. Les mi­nistres se réunissent ré­gu­liè­re­ment au­tour d’une table ronde. Ils in­tro­duisent à Gau­dio­po­lis le Ga­po-Dol­lar, bri­co­lé à par­tir de pa­pier de cou­leur, et in­dexent leur nou­velle mon­naie à l’évo­lu­tion du prix du ti­cket de tram. Ga­po-Ma­tyi, le pre­mier jour­nal de la ré­pu­blique, rend compte de fa­çon cri­tique de l’ac­tion du gou­ver­ne­ment. Chaque en­fant le sait : sans une presse in­dé­pen­dante, pas de dé­mo­cra­tie digne de ce nom.

Suit un ma­ra­thon élec­to­ral : l’élec­tion des juges de la Cour su­prême, char­gée de tran­cher les pe­tits et des grands dif­fé­rends. L’élec­tion d’un chef de la po­lice, qui doit as­su­rer la sé­cu­ri­té des en­fants et sur­veiller les arbres frui­tiers, si im­por­tants. Chaque dor­toir, à Gau­dio­po­lis, ac­cueille entre 10 et 15 en­fants, qui élisent et en­voient au Par­le­ment un maire de cham­brée. C’est dans ce Par­le­ment que les in­té­rêts de chaque mai­son et de chaque classe d’âge sont cen­sés être re­pré­sen­tés. Car le gou­ver­ne­ment Ke­vehá­zi a chan­gé la ré­par­ti­tion des chambres au sein des dif­fé­rentes vil­las : les plus belles, celles de la bâ­tisse prin­ci­pale, les aî­nés se les sont tout na­tu­rel­le­ment ré­ser­vées. Et ils ont re­bap­ti­sé cette mai­son la vil­la des Loups.

Tous les en­fants âgés de 12 à 16 ans et tous les moins de 12 ans forment deux groupes ré­par­tis dans quatre autres mai­sons du voi­si­nage : dans la vil­la des Hi­ron­delles (parce que des oi­seaux ont élu do­mi­cile sur le toit), dans la vil­la de l’Arc-en-ciel (parce qu’un jour on y a vu un arc-en-ciel) et dans la vil­la des Écu­reuils (parce que des écu­reuils s’y ba­ladent sur le re­bord des fe­nêtres). Il y a aus­si bien en­ten­du des filles à Gau­dio­po­lis. Elles se sont vu at­tri­buer le châ­teau des Filles, qui est à l’écart. Car la ré­pu­blique des en­fants est pro­gres­siste, mais jus­qu’à un cer­tain point : les filles n’y dis­posent pas de droits po­li­tiques, elles ne peuvent se por­ter can­di­dates aux di­verses fonc­tions. Mais au moins fré­quentent-elles la même école que les gar­çons, une école que le pas­teur Sz­the­lo a fon­dée avec des pé­da­gogues idéa­listes. Et elles jouent et mangent avec les gar­çons – quand il ya à man­ger.

Le Pre­mier mi­nistre Ke­vehá­zi doit faire face à la réa­li­té : Gau­dio­po­lis est à sec. Un après-mi­di de 1945, dans la grande salle de ré­cep­tion de la vil­la des Loups, les en­fants se creusent la cer­velle : com­ment se pro­cu­rer de la nour­ri­ture ? Bu­da­pest est af­fa­mé. Les cel­liers sont vides, les der­niers ani­maux ont été abat­tus de­puis long­temps, on ne trouve plus rien sur les mar­chés – et, même s’il y avait quelque chose à ache­ter, la mo­deste épargne des en­fants est épui­sée. Le pas­teur Sz­teh­lo cherche par­tout, en vain, de l’ar­gent pour eux. Jus­qu’ici, ils avaient tou­jours trou­vé des so­lu­tions pour leurs pro­blèmes lors de leurs as­sem­blées gé­né-

rales. Mais les dis­cours en­flam­més ne suf­fisent plus à rem­plir les es­to­macs.

Bé­la Jancsó, qui a 12 ans, es­time que c’est ter­rible d’être en vie. Dans ses cau­che­mars, il re­voit sans cesse le bom­bar­de­ment aé­rien qui, un sa­me­di, a pul­vé­ri­sé son exis­tence. Il voit en­core et en­core le trou gi­gan­tesque dans la fa­çade éven­trée de sa mai­son fa­mi­liale. Lorsque son père, pen­dant le siège de Bu­da­pest, a dis­pa­ru en es­sayant de trou­ver de quoi man­ger, Bé­la a pas­sé ses nuits au mi­lieu d’étran­gers dans une cave. Il tuait le temps avec des jeux d’ima­gi­na­tion, te­nait des mo­no­logues si­len­cieux dans sa tête et s’ac­cro­chait à l’es­poir de re­voir bien­tôt la lu­mière du jour.

C’était une pé­riode dif­fi­cile, mais à pré­sent, lorsque Bé­la va au lit, à Gau­dio­po­lis, et que la faim lui tord l’es­to­mac, il rêve d’y re­tour­ner. Au moins avaient-ils chaque jour la viande des che­vaux morts à se mettre sous la dent. La faim te­naille son corps frêle. Il en va de même pour les autres. Com­bien de temps vont-ils en­core te­nir ain­si ?

À l’una­ni­mi­té, les en­fants ajoutent à leur Consti­tu­tion un prin­cipe im­por­tant : en cas de né­ces­si­té, il est per­mis de cha­par­der. Les voi­là donc à la re­cherche de restes de re­pas, de lé­gumes en conserve et de viande sé­chée dans les ruines qui bordent les deux rives du Da­nube. Il leur ar­rive aus­si de vo­ler dis­crè­te­ment dans les rares ma­ga­sins ou­verts. À Noël, Bé­la Jancsó trouve un grand sac de len­tilles dans des dé­combres. La fête peut avoir lieu.

Si les en­fants sur­vivent des se­maines du­rant, ce n’est que parce que, confor­mé­ment à leur Consti­tu­tion, ils par­tagent fra­ter­nel­le­ment leur bu­tin. Lors­qu’il n’y a plus rien à dé­ni­cher dans les ruines et que les pro­prié­taires des ma­ga­sins se mettent à re­cou­rir aux ser­vices de gar­diens, Bé­la consti­tue une équipe de men­diants avec une fille nom­mée Eva. En­semble, ils chantent dans les rues et de­mandent aux sol­dats russes un peu de khleb (pain). Ça marche par­fois : on leur en jette un mor­ceau.

Mais faire la manche ne suf­fit pas à nour­rir Gau­dio­po­lis. Et László Ke­vehá­zi a vite com­pris que son ave­nir de Pre­mier mi­nistre dé­pen­dait de sa ca­pa­ci­té à ré­soudre ce pro­blème. Après avoir pris con­seil au­près du pré­sident d’hon­neur Sz­teh­lo, il prend une dé­ci­sion ra­di­cale : il se rend au siège du gou­ver­ne­ment des adultes, à Pest, sur l’autre rive du Da­nube. Il a for­mé une dé­lé­ga­tion com­po­sée des en­fants les plus ado­rables de son peuple. La jo­lie Eva en fait par­tie, tout comme le pe­tit Bé­la et An­dor, le gar­çon à lu­nettes. Dans les pre­miers mois de l’après-guerre, le gou­ver­ne­ment change sou­vent en Hon­grie. Les So­vié­tiques étendent de plus en plus leur main­mise sur le pays. C’est l’un de ces nom­breux mi­nistres éphé­mères qui re­çoit la dé­lé­ga­tion de Gau­dio­po­lis dans son bu­reau, le­quel donne di­rec­te­ment sur la verte col­line de l’autre rive. Le mi­nistre écoute les do­léances des en­fants. « Nous avons faim, nous vou­lons vivre », lui dit László Ke­vehá­zi. Au bout de cinq mi­nutes, le mi­nistre adulte tend au chef de la ré­pu­blique des en­fants une liasse de billets de banque. « C’est donc aus­si simple que ça, la po­li­tique », s’étonne Ke­vehá­zi. Les en­fants cé­lèbrent leur suc­cès di­plo­ma­tique. Dans l’af­faire, leur ré­pu­blique n’at-elle pas été aus­si, d’une cer­taine fa­çon, re­con­nue of­fi­ciel­le­ment ?

Ils ignorent que le pas­teur Sz­teh­lo a ren­con­tré le mi­nistre au préa­lable et lui a de­man­dé une aide d’ur­gence. Ce­la fait des se­maines que Sz­teh­lo es­saie de mettre sur pied un fi­nan­ce­ment so­lide pour Gau­dio­po­lis. Il a peur que l’un de ses pro­té­gés ne meure de faim. Il ne trans­met pas au Pre­mier mi­nistre Ke­vehá­zi une offre de l’Église ca­tho­lique – parce que l’évêque exige en contre­par­tie que seuls les en­fants bap­ti­sés aient le droit d’ha­bi­ter à Gau­dio­po­lis. Sz­teh­lo re­fuse aus­si l’offre d’une or­ga­ni­sa­tion juive amé­ri­caine – parce que seuls les en­fants juifs se­raient cen­sés pro­fi­ter des li­vrai­sons de nour­ri­ture.Tous les en­fants sont égaux, c’est écrit dans la Consti­tu­tion de Gau­dio­po­lis. N’y a-t-il vrai­ment au­cune or­ga­ni­sa­tion au monde prête à sou­te­nir ce prin­cipe ? Au prin­temps 1946, alors que les billets du gou­ver­ne­ment hon­grois ont presque tous été uti­li­sés, une lettre par­vient au Pre­mier mi­nistre Ke­vehá­zi. La Croix-Rouge veut ap­por­ter sa contri­bu­tion. Peu de temps après ar­rivent à Gau­dio­po­lis les pre­miers co­lis de lait concen­tré, de sub­sti­tut de ca­fé et de viande en conserve.

Afin de pou­voir aus­si se pro­cu­rer d’autres choses, du cho­co­lat ou des fruits frais no­tam­ment, les en­fants dé­cident de tra­vailler. Après l’école, An­dor An­drá­si fait de la co­or­don­ne­rie, Bé­la Jancsó fa­çonne des cen­driers. Les en­fants ouvrent une me­nui­se­rie, une mé­tal­lur­gie et un ate­lier de cou­ture. Ils ap­prennent les uns des autres, et le com­merce avec les adultes se passe as­sez bien. Au prin­temps, ils apla­nissent sur le flanc de la col­line un grand es­pace qu’ils trans­forment en ter­rain de foot­ball. Les ado­les­cents y or­ga­nisent pour eux-mêmes une coupe de Gau­dio­plis, mais ils louent aus­si le ter­rain à d’autres équipes de Bu­da­pest. C’est une source de re­ve­nus sup­plé­men­taires. Nor­ma­le­ment, la paix de­vrait dé­sor­mais ré­gner – nor­ma­le­ment. Mais, en mai 1946, le gou­ver­ne­ment Ke­vehá­zi re­çoit une note de pro­tes­ta­tion : « Nous trou­vons que vous ne nous re­pré­sen­tez pas vrai­ment », peut-on y lire. Ce sont les 12-16 ans qui mènent l’in­sur­rec­tion.

Leurs maires de cham­brée se plaignent de ce que le Par­le­ment n’est qu’une mas­ca­rade et de ce qu’ils ne prennent pas part aux dé­ci­sions. De fa­çon una­nime, les plus jeunes se pro­noncent en fa­veur d’une grève. Ils ré­clament un droit de ve­to et plus de postes au sein du gou­ver­ne­ment. Bé­la sou­haite de­ve­nir « se­cré­taire d’État de quelque chose, le bien du peuple ou un truc dans le genre ». Il oc­cupe de­puis long­temps le poste de bouf­fon de la Ré­pu­blique. Par son cha­risme, il gal­va­nise les autres en­fants en co­lère. Plu­sieurs ado­les­cents se sont re­vê­tus de leurs draps et marchent entre les vil­las au cri de « Ré­vo­lu­tion ! Ré­vo­lu­tion ! ».

Lorsque Jancsó pro­pose d’im­po­ser un blo­cus à la vil­la des Loups et que les put­schistes me­nacent de l’as­sié­ger, le Pre­mier mi­nistre Ke­vehá­zi en est ré­duit à faire la seule chose rai­son­nable : il dé­mis­sionne. Au­jourd’hui en­core, mieux vaut ne pas par­ler à l’an­cien chef du gou­ver­ne­ment de cet épi­sode.

La mi­nute de si­lence de­vant la tombe du pas­teur Sz­teh­lo prend fin. Quelques per­sonnes pré­sentes ont lu des hom­mages écrits sur de pe­tits bouts de pa­pier blanc. D’autres disent des

prières à voix basse. Bé­la Jancsó et An­dor An­drá­si se mur­murent entre eux que l’ex-pre­mier mi­nistre Ke­vehá­zi ne s’est ja­mais vrai­ment re­mis de sa dé­faite d’au­tre­fois, et ils ri­canent lorsque László Ke­vehá­zi, sa mal­lette à la main, se met à mar­cher os­ten­si­ble­ment dix pas de­vant tout le monde, tour­nant le dos aux ré­vo­lu­tion­naires de jadis. Les deux hommes res­pectent ce que Ke­vehá­zi a ac­com­pli, mais ils le consi­dèrent comme un grand frère qu’il faut un peu re­mettre à sa place. C’est tou­jours l’im­pres­sion qu’on a quand on les en­tend par­ler de cette époque : l’im­pres­sion qu’ils évoquent une grande fa­mille qui leur a ap­pris à se mon­trer so­li­daires. « Nous avons be­soin, dans la Hon­grie d’au­jourd’hui, de plus d’en­traide, de plus d’amour et de la force qui en naît. À Gau­dio­po­lis, ça a fonc­tion­né », re­marque An­dor An­drá­si.

En 2016, une ma­jo­ri­té de Hon­grois dé­fi­nis­saient la force comme de la du­re­té et du mé­pris vis-à-vis des faibles – sans-abri, Roms et ré­fu­giés. C’est une chose que beau­coup des an­ciens ci­toyens de Gau­dio­po­lis ne com­prennent pas. Ils ont ap­pris que le propre d’une dé­mo­cra­tie, c’est de veiller les uns sur les autres. Un grand nombre d’entre eux ont écrit des livres sur cet es­prit, et au­jourd’hui en­core ils donnent des confé­rences dans les écoles.

Le pre­mier vrai com­bat élec­to­ral de Gau­dio­po­lis, qui suit la dé­mis­sion de Ke­vehá­zi, est un bon exemple de ce qui ca­rac­té­rise cette com­mu­nau­té. On s’op­pose, puis on sur­monte ses dif­fé­rences. Au prin­temps 1946, les can­di­dats ri­va­lisent de pro­messes pour ob­te­nir des postes mi­nis­té­riels : un meilleur ap­pro­vi­sion­ne­ment, un droit de pa­role ac­cru pen­dant les cours, une nou­velle ré­par­ti­tion de l’es­pace. La dic­ta­ture des plus âgés doit à par­tir de main­te­nant ap­par­te­nir au pas­sé. Et, de fait, le putsch dé­bouche sur des élec­tions or­don­nées et un nou­veau gou­ver­ne­ment où tous les groupes d’âge sont re­pré­sen­tés.

Les en­fants peuvent en­fin se concen­trer sur l’école et leur tra­vail dans les ate­liers. Et ils ont aus­si le temps de jouer. Sur des pho­to­gra­phies en noir et blanc de l’époque, que conserve dans un car­ton le vieil An­dor An­drá­si, ce­lui dont le père avait dis­pa­ru, on peut voir des en­fants qui dansent, re­gardent des films ou écoutent un confé­ren­cier. Car les en­fants en­voyaient ré­gu­liè­re­ment des in­vi­ta­tions of­fi­cielles à des per­son­na­li­tés de toute la Hon­grie : des écri­vains, des met­teurs en scène, des mé­de­cins. Les en­fants veulent ap­prendre des réus­sites et des échecs des adultes. Les ha­bi­tants de Gau­dio­po­lis se sont vite ren­du compte que le grand pro­blème de l’hu­ma­ni­té, c’est l’en­nui. Il en­gendre des pen­sées stu­pides, mène aux conflits et même à la guerre. C’est pour­quoi, dans la ré­pu­blique des en­fants – ain­si en a-t-il été dé­ci­dé un jour lors d’une as­sem­blée gé­né­rale –, il y a plein de fa­çons d’oc­cu­per son temps. Ce­la per­met aus­si aux en­fants de moins ru­mi­ner leurs souf­frances et le sou­ve­nir de leurs fa­milles dis­pa­rues. Peu à peu, ils re­prennent confiance dans le monde.

Par­fois, An­dor An­drá­si a des re­mords parce que son père ne lui manque plus aus­si fort. Et les cau­che­mars de Bé­la Jancsó re­viennent moins sou­vent.

Au-des­sus du ci­me­tière cen­tral de Bu­da, la bruine s’est trans­for­mée en tem­pête. Les per­sonnes âgées ont pu re­joindre à temps l’église voi­sine, sur la col­line, où du ca­fé et des gâ­teaux mai­son leur sont ser­vis. An­dor An­drá­si est as­sis à cô­té de son an­cien ca­ma­rade de chambre et tor­tion­naire Pé­ter Bi­ro. Ils sont de­ve­nus bons amis. « Je porte tou­jours des lu­nettes, c’est vrai, mais je me ra­ta­tine moins vite que toi ! » lance An­drá­si. « Ne sois pas si ran­cu­nier, je ne me rap­pelle même pas m’être ja­mais mo­qué de toi », lui ré­pond Pé­ter Bi­ro.

En outre, cet après-mi­di-là, il ne veut se concen­trer que sur le « beau ».

Lorsque Etel­ka Ac­zél, l’une des filles de Gau­dio­po­lis, ap­pa­raît, les vieux mes­sieurs re­de­viennent les jeunes ado­ra­teurs de jadis. Elle mé­rite tou­jours le sur­nom de « la Belle » qu’ils lui avaient don­né – là-des­sus, une fois n’est pas cou­tume, Pé­ter et An­dor sont d’ac­cord. Etel­ka Ac­zél porte une robe à fleurs, ses che­veux cou­pés court se­raient très bien pas­sés dans les an­nées 1920. « Les hommes n’ont d’yeux que pour l’ap­pa­rence », confie la vieille dame. Sur la carte de vi­site qu’elle sort de son sac à main, on lit « Dr Etel­ka Ac­zél ». Beau­coup des en­fants de Sz­teh­lo sont de­ve­nus des scien­ti­fiques, des au­teurs, des mé­de­cins, des avo­cats, des pas­teurs ou des chefs d’en­tre­prise cou­ron­nés de suc­cès. On compte même par­mi eux un prix No­bel : le chi­miste George Oláh.

N’était-ce pas dif­fi­cile pour les filles de ne pas pou­voir vrai­ment par­ti­ci­per ? Etel­ka Ac­zél se­coue la tête. « Gau­dio­po­lis était un grand jeu », chu­chote-t-elle. Les autres ne doivent pas en­tendre ce qu’elle pense réel­le­ment. « Gou­ver­ner, c’était un truc de gar­çons, à l’époque ça m’al­lait. De toute fa­çon, je n’avais pas le temps », ajoute-t-elle sur un ton iro­nique.

Mais elle re­con­naît que, si Gau­dio­po­lis a pu fonc­tion­ner, c’est uni­que­ment parce que c’était, pour László, Bé­la, An­dor et d’autres jeunes, un pro­jet on ne peut plus sé­rieux. C’est pour­quoi le pas­teur à la re­traite Ke­vehá­zi, l’écri­vain Jancsó, le phy­si­cien An­drá­si et les autres vieux mes­sieurs ne se sou­viennent pas très bien de la ma­nière dont s’est ter­mi­née leur utopie. Ils ont re­fou­lé les der­niers jours de la ré­pu­blique des en­fants.

1951 marque le deuxième an­ni­ver­saire de la Consti­tu­tion sta­li­nienne de la Hon­grie. Le dic­ta­teur Má­tyás Rá­ko­si fait ar­rê­ter et em­pri­son­ner les der­niers dis­si­dents. Le par­ti com­mu­niste ne to­lère au­cune pen­sée cri­tique ou ini­tia­tive pri­vée. Sur ordre de Rá­ko­si, Gau­dio­po­lis est na­tio­na­li­sée. Aux yeux des ap­pa­rat­chiks, son concept pé­da­go­gique est trop in­di­vi­dua­liste. Une fois que la vil­la des Loups a été ré­cu­pé­rée par les au­to­ri­tés, Gá­bor Sz­teh­lo doit aban­don­ner son pro­jet. Il s’oc­cupe dé­sor­mais de per­sonnes âgées ma­lades dans une mai­son de re­traite. Lorsque la pres­sion po­li­tique de­vient trop forte, il fuit en Suisse. Les 300 jeunes ci­toyens se re­trouvent li­vrés à eux-mêmes. Beau­coup quittent Bu­da et tentent leur chance à l’étran­ger, no­tam­ment en Eu­rope de l’Ouest. Une nou­velle fois, les adultes ont dé­truit leur monde. C’est pour­quoi la plu­part des an­ciens de Gau­dio­po­lis n’aiment pas par­ler de ces mo­ments pé­nibles. Des heures du­rant, cet après-mi­di-là, lors de leurs re­trou­vailles an­nuelles, ils pré­fèrent évo­quer leurs ex­cur­sions au lac Ba­la­ton ou les jeux Olym­piques de Gau­dio­po­lis, au cours des­quels chaque en­fant avait rem­por­té une mé­daille.

Au­jourd’hui âgé de 79 ans, Má­tyás Sárkö­zi est l’un des seuls à faire en­tendre un autre son de cloche. Cet au­teur conser­va­teur qui tra­vaille pour la ra­dio hon­groise, vit à Londres et il a fait le dé­pla­ce­ment jus­qu’à Bu­da­pest pour la réunion an­nuelle. Après la col­la­tion dans l’église, il ac­cepte de dis­cu­ter, mais à l’ex­té­rieur, afin de pou­voir par­ler li­bre­ment, sans bles­ser les sen­ti­ments des autres. « Des pu­naises par­tout, se sou­vient Sárkö­zi. La plu­part des en­fants fai­saient pi­pi au lit. » Les pères et les mères morts, les corps dé­chi­que­tés dans les ruines, les bombes as­sour­dis­santes, la faim lan­ci­nante, tout ce­la, les en­fants ne s’en sont pas dé­bar­ras­sés – au­jourd’hui en­core, ce­la hante les adultes qu’ils sont de­ve­nus. « Nous nous sommes pour ain­si dire ré­fu­giés dans l’utopie. »

Pour plus d’un en­fant, tou­te­fois, Gau­dio­po­lis fut moins une utopie qu’une né­ces­si­té pour sur­vivre après guerre. Ils ne vou­laient pas être sé­pa­rés de leur fa­mille et, s’ils ont joué le jeu, c’est uni­que­ment parce qu’ils n’avaient pas le choix. Aus­si beau­coup d’an­ciens ci­toyens de la ré­pu­blique des en­fants se tien­nen­tils à l’écart des réunions an­nuelles.

Le vé­cu des en­fants de Gau­dio­po­lis était si dif­fé­rent que c’est le prag­ma­tisme qui consti­tuait le prin­ci­pal fon­de­ment de cette ré­pu­blique. Il y avait des en­fants juifs, des fils d’aris­to­crates, des ré­fu­giés de Tran­syl­va­nie, des or­phe­lins de père, de mère ou des deux, et un gar­çon qui s’était ex­trait en ram­pant des ruines de sa mai­son bom­bar­dée et était l’unique sur­vi­vant de toute sa fa­mille. Tous ces en­fants s’ai­maient et se haïs­saient. Comme une vraie fa­mille.

« Dans la pe­tite so­cié­té de Gau­dio­po­lis, nous ne nous sommes pas conten­tés de par­ler de l’amour du pro­chain, nous l’avons vé­cu au jour le jour. C’était le fon­de­ment de notre exis­tence après la guerre », ex­plique An­dor An­drá­si. « Sans pa­pa Sz­teh­lo et sans les autres en­fants, je se­rais sû­re­ment mort. Gau­dio­po­lis m’a mon­tré que les hommes dans le be­soin doivent tou­jours être se­cou­rus », ren­ché­rit Bé­la Jancsó. Et László Ke­vehá­zi a du mal au dé­but à trou­ver ses mots pour ex­pri­mer ce que la ré­pu­blique des en­fants lui a ap­pris. Puis il dit : « C’est tout sim­ple­ment bien triste que notre monde ac­tuel ne soit pas aus­si pai­sible et ac­cueillant que Gau­dio­po­lis. »

Mais, bien qu’ils aient vé­cu plu­sieurs an­nées en­semble, les en­fants ne se ra­con­taient pas tout ; beau­coup de trau­ma­tismes de guerre ou les opi­nions po­li­tiques de la fa­mille d’ori­gine res­taient un se­cret. Ce n’est que des dé­cen­nies après son dé­part de Gau­dio­po­lis que Má­tyás Sárkö­zi a ap­pris avec qui il avait vrai­ment par­ta­gé son lit su­per­po­sé. « Je ne peux pas don­ner son vrai nom parce qu’il vit en­core – non loin de chez moi, à Londres. » C’est pour­quoi nous ap­pel­le­rons ici cet homme Tamás.

Tamás ra­con­tait sou­vent aux autres en­fants que son père avait sau­vé la vie à beau­coup de juifs. « En fait, c’était le fils du plus grand na­zi du pays. Moi, le fils d’un homme mort à Au­sch­witz, j’ai dor­mi pen­dant des an­nées à quelques cen­ti­mètres de lui. Son père avait fait en sorte que le mien soit dé­por­té et ga­zé. Et pour­tant, comme ca­ma­rades de chambre, nous nous sommes tou­jours bien en­ten­dus. » Leur ex­pé­rience com­mune à Gau­dio­po­lis, un cer­tain prag­ma­tisme et leur vo­lon­té de sur­vivre en ont fait les meilleurs amis du monde – et ils le sont en­core au­jourd’hui.

L’AU­TEUR

Le pas­teur lu­thé­rien hon­grois Gá­bor Sz­teh­lo (1909-1974) a sau­vé pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale plus de 2 000 juifs, dont un mil­lier d’en­fants. Il a été éle­vé en 1972 à la di­gni­té de « juste par­mi les na­tions ». En 1991, cer­tains de ses an­ciens élèves et col­lègues ont créé une fon­da­tion qui porte son nom.

LE LIVRE

In the Hands of God, Gá­bor Sz­teh­lo Foun­da­tion, 1994, 236 p.

László, An­dor, Bé­la, Pé­ter, Tamás et les autres en­fants de Gau­dio­po­lis, en com­pa­gnie du pas­teur Gá­bor Sz­teh­lo (au fond à droite).

Après la grande cé­sure de la Se­conde Guerre mon­diale, le pas­teur Gá­bor Sz­teh­lo es­pé­rait que la nou­velle gé­né­ra­tion trou­ve­rait le moyen de bâ­tir une so­cié­té pa­ci­fique.

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