CON­FES­SIONS D’UN TOQUÉ DE MONTRES

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - GA­RY SH­TEYN­GART. The New Yor­ker.

Dé­but 2016, alors que Do­nald Trump en­tame son as­cen­sion vers le pou­voir, Ga­ry Sh­teyn­gart, écri­vain new-yor­kais d’ori­gine russe, est pris d’une pas­sion aus­si su­bite que dis­pen­dieuse pour les montres.

DÉ­BUT 2016, ALORS QUE DO­NALD TRUMP EN­TAME SON AS­CEN­SION VERS LA PRÉ­SI­DENCE DES ÉTATS-UNIS, UN ÉCRI­VAIN NEW-YOR­KAIS D’ORI­GINE RUSSE EST PRIS D’UNE PAS­SION AUS­SI SU­BITE QUE DIS­PEN­DIEUSE POUR LES MONTRES. ET DÉ­COUVRE UN MONDE QUI DE­VIENT SA NOU­VELLE TERRE D’ASILE.

Dé­but 2016, j’ai un mau­vais pres­sen­ti­ment. Le temps est dé­tra­qué. Il y a des se­maines qui filent comme des jours, d’autres qui s’étirent comme des mois, et les mois se fondent les uns dans les autres, trois par trois – jan­fév­mars – ou se dis­loquent comme au­tant de mi­croÉ­tats à ca­len­drier gré­go­rien. Fév. Ri. Er. Le monde ne tourne pas rond.

Un jour de fé­vrier, je prends le mé­tro. Ce­la m’ar­rive ra­re­ment. De­puis que j’ai eu 40 ans, ma claus­tro­pho­bie s’est ag­gra­vée. Il y a quelques an­nées, je suis res­té coin­cé pen­dant une heure dans un as­cen­seur avec un type qui pe­sait 160 ki­los et ses deux cha­riots à pro­vi­sions pleins à ras bord de sa­chets de Tos­ti­tos et de bou­teilles de Ca­na­da Dry – une ex­pé­rience à la fois ter­ri­fiante et so­li­taire. L’as­cen­seur avait tout bon­ne­ment lâ­ché. Et si une rame de mé­tro re­fu­sait elle aus­si de bou­ger ? Du coup, je me suis mis à par­cou­rir à pied soixante-dix pâ­tés de mai­sons ou à dé­pen­ser une for­tune en taxis. Mais, ce jour-là, je prends la ligne N. Quelque part entre la 49e et la 42e rue, il y a une panne de si­gna­li­sa­tion, et le mé­tro s’ar­rête net. On reste im­mo­bi­li­sés qua­rante mi­nutes. Un vieux mon­sieur hurle sur le conduc­teur en an­glais et en es­pa­gnol. Le temps et l’es­pace com­mencent à s’ef­fon­drer au­tour de moi. Les sièges orange se mettent à mar­cher les uns vers les autres. Ma res­pi­ra­tion n’est plus du tout ré­gu­lière. Ça ne va pas bien se ter­mi­ner. Rien de tout ça ne va bien se ter­mi­ner. On ne va ja­mais par­tir d’ici. On va res­ter coin­cés sous terre. Le reste de ma vie va se pas­ser ici même. Je me di­rige vers la ca­bine ar­gen­tée du conduc­teur. Il est en train d’ex­pli­quer cal­me­ment au pas­sa­ger en fu­rie quelles sont ses at­tri­bu­tions en tant qu’agent du mé­tro new-yor­kais.

« Mon­sieur, je lui dis, j’ai l’im­pres­sion que je vais mou­rir.

— Ci­ty Hall, Ci­ty Hall. On a un pas­sa­ger ma­lade, an­nonce-t-il dans la ra­dio. Je ré­pète : un pas­sa­ger ma­lade. Pou­vez-vous en­voyer une rame de se­cours ? »

Une rame de se­cours ! J’ai pas­sé ma vie à en at­tendre une. Émous­tillés à l’idée que quel­qu’un souffre en­core plus qu’eux, les autres pas­sa­gers se sont dé­pla­cés vers ma par­tie du wa­gon pour me pro­di­guer des conseils et se pré­ci­pitent sur moi, ce qui me fait pa­ni­quer en­core plus. Il y a un homme par­ti­cu­liè­re­ment in­sis­tant.

« Je suis pom­pier à la re­traite, dit-il. J’ai fait ça pen­dant vingt ans, les gars. J’ai tout vu. Ce gars fait de l’hy­per­ven­ti­la­tion. De l’hy­per­ven­ti­la­tion, je vous dis. Pom­pier pen­dant vingt ans, main­te­nant à la re­traite.

— Je vais prendre un Te­mes­ta, dis-je en ex­tir­pant un com­pri­mé de ma poche de poi­trine.

— Sur­tout pas ! dit le pom­pier à la re­traite. Vous al­lez hy­per­ven­ti­ler en­core plus. Croyez-moi. Je sais ce que je fais. »

Une femme entre deux âges s’ap­proche de moi. « Vous n’avez qu’à ima­gi­ner, me dit-elle avec un ac­cent po­lo­nais, que le mé­tro va fi­nir par re­par­tir. Qu’il va fi­nir par sor­tir du tun­nel. »

N’osant pas prendre le Te­mes­ta à cause du pom­pier à la re­traite, je jette un coup d’oeil à mon poi­gnet. J’ai une nou­velle montre, la pre­mière montre mé­ca­nique que j’aie ja­mais pos­sé­dée. Pe­tit rap­pel : de­puis la fin des an­nées 1970, la plu­part des montres ont un mou­ve­ment à quartz, ali­men­té par pile et ex­trê­me­ment pré­cis ; les montres

mé­ca­niques, elles, ont un res­sort qui se re­monte ma­nuel­le­ment, ou bien, dans le cas des montres au­to­ma­tiques, par les mou­ve­ments du poi­gnet, qui trans­mettent cette éner­gie au res­sort par l’in­ter­mé­diaire d’un ro­tor. Les montres mé­ca­niques sont bien moins pré­cises que les montres à quartz mais coûtent sou­vent beau­coup plus cher parce que leurs mé­ca­nismes sont bien plus com­plexes. Toutes les Ro­lex ac­tuelles sont mé­ca­niques. La dif­fé­rence entre le quartz et la mé­ca­nique à l’an­cienne, c’est que la pe­tite montre Win­nie l’Our­son de votre en­fant a des chances d’être plus pré­cise qu’une Va­che­ron Cons­tan­tin à ca­len­drier per­pé­tuel en or rose à 76 000 dol­lars. Un moyen fa­cile de les dis­tin­guer est de re­gar­der l’ai­guille des se­condes : sur une montre à quartz, elle avance comme au pas de l’oie, un tic-tac après l’autre ; sur une montre mé­ca­nique, l’ai­guille avance de fa­çon im­par­faite mais har­mo­nieuse au­tour du ca­dran et dans le fu­tur.

En re­gar­dant le mou­ve­ment mé­ca­nique ré­gu­lier et vieillot de l’ai­guille des se­condes de ma montre, je me sens si­non calme du moins prêt à af­fron­ter la suite des évé­ne­ments. Alors que la ra­dio du conduc­teur crache par in­ter­mit­tence les pro­messes de la sta­tion Ci­ty Hall (ma rame de se­cours n’est ja­mais ve­nue) et que les pas­sa­gers au­tour de moi dé­battent de mon sort, je me pose la ques­tion : peut-on évi­ter que notre monde in­té­rieur se dés­in­tègre quand le monde ex­té­rieur tombe en miettes ? Voir pas­ser le temps, se­conde après se­conde, me semble être une is­sue de se­cours, même si mon corps reste coin­cé dans la coque mé­tal­lique de la rame ma­lade de la ligne N. Trois se­condes, ins­pi­rer ; trois se­condes, ex­pi­rer. La montre est une Jun­ghans de fa­bri­ca­tion al­le­mande ins­pi­rée du de­si­gn de Max Bill, un ar­chi­tecte, plas­ti­cien et de­si­gner suisse in­fluen­cé par le Bau­haus. Je l’ai ache­tée à la bou­tique du MoMA pour ce qui m’avait pa­ru, aux pre­miers temps in­no­cents de ma pé­riode montres, la somme as­tro­no­mique de 1000 dol­lars. Son de­si­gn som­maire ins­pi­ré du prin­cipe du fonc­tion­na­lisme évoque la courtoisie au sein du chaos, une in­tel­li­gence tic­ta­quante face un nou­velle in­hu­ma­ni­té. La rame se re­met len­te­ment en branle. La Po­lo­naise me sou­rit. On brin­gue­bale jus­qu’à la sta­tion Times Square : je suis mo­men­ta­né­ment en sé­cu­ri­té.

Tous les mor­dus de montres ont connu un évé­ne­ment fon­da­teur. Quand j’étais en­fant, mon pre­mier ami fut une montre, une Ca­sio H-108 12 Me­lo­dy Alarm. Comme son nom l’in­dique, cette montre nu­mé­rique jouait douze mé­lo­dies, dont San­ta Lu­cia, Joyeux an­ni­ver­saire, La Marche nup­tiale, Jingle Bells (que je n’écou­tais que dans les toi­lettes de mon école hé­braïque quand il n’y avait au­cun autre gar­çon juif dans les pa­rages), et même une chan­son de ma Rus­sie na­tale, Ka­lin­ka (« Pe­tite baie rouge »), que j’écou­tais à chaque heure pile pour chas­ser le mal du pays et la peur. Je par­lais très mal l’an­glais à l’époque, mais la montre avait sa propre langue, une sé­rie de coui­ne­ments en lan­gage in­for­ma­tique s’échap­pant d’un mi­nus­cule haut-par­leur ja­po­nais

pour for­mer des mé­lo­dies à peu près po­tables. Mes pa­rents m’avaient ache­té la montre dans un grand ma­ga­sin Stern’s de Queens pour 39,99 dol­lars, ce qui re­pré­sen­tait une part consé­quente de leur pa­tri­moine à l’époque, et c’était de loin mon bien pré­fé­ré, jus­qu’à ce qu’elle at­tire l’oeil d’une pe­tite brute d’école hé­braïque. Ma grand-mère dé­bou­la dans le bu­reau du prin­ci­pal et fit le meilleur usage de la cen­taine de mots de son vo­ca­bu­laire an­glais

– « Mé­chant gar­çon­chik prendre montre ! » – pour exi­ger qu’elle me soit res­ti­tuée.

J’ai fi­ni par me faire des amis hu­mains, et ma Ca­sio mu­si­cale a dis­pa­ru pour de bon. À par­tir de là, mon rap­port aux montres a tou­jours été lié aux femmes de ma vie. Au ly­cée, ma mère m’a ache­té une Sei­ko à quartz dont le bra­ce­let pla­qué or m’ar­ra­chait les poils nais­sants du poi­gnet et qui dé­ton­nait un peu à l’uni­ver­si­té d’Ober­lin, mon étape sui­vante, où l’on n’en­cou­ra­geait pas les ca­ma­rades à pos­sé­der des ob­jets pla­qués or. Après l’uni­ver­si­té, une pe­tite amie m’a of­fert une montre Die­sel avec au moins six conti­nents des­si­nés sur le ca­dran, pour mon­trer com­bien j’étais « un ci­toyen du monde », et une pe­tite amie ul­té­rieure l’a fait ré­pa­rer après notre rup­ture – un geste d’une gen­tillesse in­ha­bi­tuelle.

Mais, à cette époque, je me consi­dé­rais dé­jà comme un écri­vain. Et, comme l’ar­gent qu’il gagne lui as­sure son in­dé­pen­dance de créa­teur, un écri­vain en met constam­ment de cô­té pour les mau­vais jours. J’ai tou­jours es­sayé de gar­der par-de­vers moi de quoi cou­vrir au moins deux an­nées de frais au cas où le pu­blic ces­se­rait d’être in­té­res­sé par mon tra­vail. Le reste, je l’ai pla­cé dans des fonds in­di­ciels bas de gamme. Épar­gner était sé­cu­ri­sant ; les biens ma­té­riels sans in­té­rêt, li­mite mau­vais goût.

Et pour­tant, le 12 avril 2016, je res­sors de la bou­tique Tour­neau, sur Ma­di­son Ave­nue à l’angle de la 57e rue, avec une fac­ture de 4137,25 dol­lars et une No­mos Mi­ni­ma­tik Cham­pa­gner neuve au poi­gnet, tan­dis que les ven­deurs me lancent de cha­leu­reux « Fé­li­ci­ta­tions ! » en guise d’au re­voir. Quand on sait ce que coûtent les montres de luxe, la somme que je viens de dé­bour­ser est plu­tôt mo­deste (une Ro­lex d’en­trée de gamme coûte en­vi­ron 6000 dol­lars) ; mais au re­gard de mes cri­tères à moi, je viens de je­ter par la fe­nêtre une pe­tite part de mon in­dé­pen­dance – en gros l’équi­valent de 4,3 jours d’écri­ture. Et pour­tant je suis content. Cette montre est le plus bel ob­jet que j’aie ja­mais vu. Après ma crise de pa­nique dans le mé­tro, j’ai éprou­vé l’en­vie ir­ré­pres­sible de m’ache­ter une nou­velle montre d’ins­pi­ra­tion Bau­haus, et j’ai com­pa­ré plu­sieurs marques. Mon choix s’est por­té sur No­mos, une en­tre­prise hor­lo­gère re­la­ti­ve­ment nou­velle qui a son siège à Gla­shütte, une pe­tite lo­ca­li­té de Saxe.

Ma montre étin­celle au pre­mier so­leil de prin­temps tan­dis que je des­cends Lexing­ton Ave­nue. Je prends une pho­to de la Mi­ni­ma­tik à mon poi­gnet comme si je ris­quais à tout mo­ment de de­voir la rendre. Il y a toute une es­pèce d’afi­cio­na­dos qui se pho­to­gra­phient avec leur garde-temps de­vant des mo­nu­ments cé­lèbres et diffusent les images sur des fo­rums spé­cia­li­sés. Vais-je de­ve­nir l’un d’entre eux ? Je m’en­gouffre dans un res­to pa­kis­ta­nais pour man­ger une caille, mais je crains de faire gi­cler du gras sur mon bra­ce­let en cuir vé­ri­table, tein­ture vé­gé­tale. Le ca­dran est cou­leur cham­pagne, avec un cercle orange fluo sur­pre­nant au­tour du sous-ca­dran des se­condes. (« Des cou­leurs vives mais à dose ho­méo­pa­thique », lit-on sur une bro­chure de No­mos). Les anses (les quatre pattes qui dé­passent du boî­tier et re­lient la montre au bra­ce­let) de la Mi­ni­ma­tik sont contour­nées et fé­mi­nines, de même que le verre sa­phir dé­li­ca­te­ment bom­bé – cin­glant désa­veu de l’es­thé­tique « as­siette de table » propre à tant de montres pour hommes. No­mos ne pro­pose pas de lignes dif­fé­rentes pour les hommes et pour les femmes – leurs montres, de taille re­la­ti­ve­ment ré­duite, conviennent aux deux sexes. Les ai­guilles per­lées des heures se fondent dans le ca­dran cham­pagne dont elles em­pruntent la teinte cui­vrée. La montre semble ab­sor­ber et ré­flé­chir la lu­mière à sa fa­çon, en la cap­tu­rant sous son sa­phir cin­tré, l’in­fu­sant d’or.

J’en­lève ma montre et la re­tourne. Cer­tains des mo­dèles les plus in­té­res­sants pos­sèdent un fond trans­pa­rent qui vous per­met d’en ob­ser­ver les rouages. Le ca­libre No­mos, presque en­tiè­re­ment consti­tué de cen­taines de mi­nus­cules pièces fa­bri­quées en Al­le­magne, est une ex­plo­sion de so­leils, de vis en acier bleui et d’une pe­tite constel­la­tion de ru­bis. Un mi­nus­cule ba­lan­cier do­ré os­cille d’avant en ar­rière, ré­gu­lant le temps (ima­gi­nez le mou­ve­ment pen­du­laire du ba­lan­cier d’une vieille hor­loge mais à une ca­dence in­croya­ble­ment plus vive), et cette opé­ra­tion donne l’im­pres­sion que la montre est un être vi­vant. Il n’est pas rare que cer­tains fa­nas de montres dé­si­gnent cette par­tie sous le nom de « coeur » ou même d’« âme ». La No­mos n’est pas une montre à quartz fa­bri­quée par des ro­bots dans une im­mense usine en Asie. Un Al­le­mand ou une Al­le­mande, ayant de vrais pro­blèmes al­le­mands, a fa­bri­qué cette pièce, vis bleue après vis bleue.

Je suis ob­sé­dé. Et j’ai le temps de me li­vrer à mon ob­ses­sion. Je suis convain­cu qu’un ro­man­cier ne doit pas écrire plus de quatre heures par jour, après quoi son ren­de­ment dé­cline vrai­ment ; ce qui laisse évi­dem­ment pas mal d’heures pour l’oi­si­ve­té et la contem­pla­tion. Gé­né­ra­le­ment, avec un tel em­ploi du temps, on sombre dans l’al­coo­lisme ; mais par­fois un hob­by nous vient, no­tam­ment quand on a un cer­tain âge. Pour nous autres ISH, ou idiots sa­vants de l’hor­lo­ge­rie, tous les che­mins mènent au même site In­ter­net : Ho­din­kee – une trans­po­si­tion de ho­din­ky, qui veut dire « montre » en tchèque. Je passe dé­sor­mais des heures chaque jour à ra­fraî­chir les pages du site, exa­mi­nant des montres so­phis­ti­quées encadrées de poi­gnets ve­lus et de man­chettes de che­mises Brooks Bro­thers, et à ap­prendre une langue et un vo­ca­bu­laire en­tiè­re­ment nou­veaux. À ce stade, il est clair que Do­nald Trump se­ra in­ves­ti can­di­dat du Par­ti ré­pu­bli­cain. Ho­din­kee de­vient un re­fuge na­tu­rel, un en­droit où je peux re­gar­der des vi­déos d’ISH cé­lèbres com­men­tant leur ob­ses­sion en

des termes qui me font me sen­tir moins ob­sé­dé moi-même. Comme le rap­peur Pras, du cé­lèbre groupe The Fu­gees : « Je pense à mes montres. Genre dès que je me ré­veille. »

Ho­din­kee est l’idée de Ben Cly­mer, un cour­tier en montres de 34 ans. Dans le monde ex­té­rieur, per­sonne ne me com­prend vrai­ment, ni n’ap­pré­cie la va­leur de la vis en acier bleui. Ma belle-soeur sug­gère, pas tout à fait à tort, que je souffre peut-être de la crise de la qua­ran­taine. Mais, dans le monde des montres, vous en­trez dans une pièce et tout le monde veut dis­cu­ter mi­cro­ro­tors avec vous. Comme me dit Ca­ra Bar­rett, l’une des rares femmes de la ré­dac­tion de Ho­din­kee, « les mi­cro­ro­tors sont mi­gnons tout plein ».

Au siège de Ho­din­kee, amé­na­gé dans un loft du quar­tier de No­li­ta, chaque ob­jet est de bon goût, et on peut en dire au­tant de la ving­taine de per­sonnes, sur­tout des jeunes, qui y tra­vaillent. Le site pu­blie les ar­ticles sur les montres les plus pas­sion­nés du Web (et les com­men­taires de lec­teurs les plus fu­rieux) et pro­pose aus­si sa ligne de bra­ce­lets et de montres vin­tage. Les sta­tis­tiques de fré­quen­ta­tion de Ho­din­kee té­moignent de la réa­li­té du pe­tit monde des col­lec­tion­neurs. Le vi­si­teur moyen a un re­ve­nu an­nuel de 300 000 dol­lars, il pos­sède cinq à sept montres et il en achète deux ou trois par an, au prix moyen de 7 000 dol­lars pièce.

Je dis­cute avec Ben Cly­mer dans les bu­reaux de Ho­din­kee. Je me lance dans un long mo­no­logue sur un chro­no­graphe Ze­nith en or la­mi­né, au terme du­quel il me dit : « Waouh, je vois que tu es bien at­teint ! » Je prends ça pour un énorme com­pli­ment, mais c’est aus­si le signe que ma vie était en train de par­tir en su­cette. Hilla­ry Clin­ton vient de perdre connais­sance lors de la cé­ré­mo­nie de com­mé­mo­ra­tion du 11-Sep­tembre, le site [d’ana­lyse po­li­tique] Fi­veT­hir­tyEight montre que l’écart entre Trump et Clin­ton se res­serre, et mon psy – un autre fon­du de montres – vient de me par­ler des dé­gâts que fait l’élec­tion sur ses pa­tients. Oui, je suis très at­teint – mais ne le sommes-nous pas tous ? Un bon ami à moi qui vit dans la Rus­sie de Pou­tine col­lec­tionne les ac­ces­soires de ra­sage haut de gamme. Il a pas­sé une fois une bonne par­tie de son sé­jour à New York à cher­cher un type par­ti­cu­lier de blai­reau. Ce­la m’a rap­pe­lé tous ces vieux Russes de l’époque so­vié­tique qui mar­mon­naient des pro­blèmes ma­thé­ma­tiques dans leur tête ou qui jouaient des par­ties d’échecs de douze heures avec eux-mêmes. Dans une so­cié­té cruelle et dé­pour­vue d’es­poir, l’in­so­lite et le mi­cro­sco­pique sont les seules choses qui res­tent à peu près fiables.

Cly­mer, qui est d’un calme pro­di­gieux et ar­bore une barbe soi­gnée, se dé­crit comme une « vieille âme » qui marche aus­si sû­re­ment qu’un chro­no­mètre es­tam­pillé du pres­ti­gieux Poin­çon de Ge­nève. Son ob­ses­sion des montres prend sa source chez un grand-père qu’il ap­pe­lait pa­pa, dont il ad­mi­rait en­fant le raf­fi­ne­ment new-yor­kais et qui lui avait of­fert une Ome­ga Speed­mas­ter. Cly­mer est aus­si do­té de ce que l’on ap­pelle « le gène du col­lec­tion­neur ». Il s’est dé­gui­sé en Coc­ci­nelle Volks­wa­gen le jour de ses 5 ans, et il col­lec­tion­nait les vieux té­lé­phones en Ba­ké­lite à ca­dran ro­ta­tif, qu’il ache­tait 50 cents pièce. Sa col­lec­tion de montres est im­pres­sion­nante – elle com­prend no­tam­ment une Pa­tek Phi­lippe en or avec la règle d’or gra­vée sur le ca­dran, un mo­dèle que Lyn­don John­son of­frait à ses amis et à ses su­bor­don­nés 1. Cly­mer a dû amas­ser une pe­tite for­tune en ache­tant et en re­ven­dant des montres au fil des ans, mais il s’est sur­tout im­pré­gné d’une nos­tal­gie qui sonne vrai.

Ho­din­kee exerce une in­fluence sur tout le sec­teur de l’hor­lo­ge­rie. Cly­mer a ai­dé [l’hu­mo­riste] Jer­ry Sein­feld et [le rap­peur] Jay Z à ache­ter leur pre­mière montre (ce der­nier en vou­lait une « qui fasse le moins rap­peur pos­sible »). La di­mi­nu­tion de la taille de cer­taines des plus belles montres pour hommes peut sans doute être at­tri­buée à la croi­sade me­née par le site contre ce que cer­tains dans le monde des montres ap­pellent des « agran­dis­seurs de pé­nis » – ces ins­tru­ments gor­gés de tes­to­sté­rone que pro­duisent de nou­velles marques comme Hu­blot, mais aus­si des vieux de la vieille comme Pa­tek et Ro­lex. Si vous re­cher­chez une montre qui res­semble à un oli­garque russe ve­nu s’en­rou­ler au­tour de votre poi­gnet pour mou­rir, le der­nier mo­dèle de Ro­lex, la Sky-Dwel­ler, est ce qu’il vous faut.

À l’ap­proche de l’élec­tion, je com­mence à al­ler aux réunions de la So­cié­té hor­lo­gère de New York. Dans les rues de Man­hat­tan, je ne sais ja­mais dis­tin­guer les cé­lé­bri­tés les unes des autres – pour moi elles res­semblent toutes à Matt Da­mon –, mais, à la So­cié­té hor­lo­gère, je peux iden­ti­fier tous mes nou­veaux hé­ros – dont beau­coup ar­borent une barbe de hips­ter – tan­dis qu’ils font la queue pour un ca­fé et des bis­cuits Royal Dansk gra­tuits dans le grand hall de la bi­blio­thèque de la General So­cie­ty of Me­cha­nics and Tra­des­men. Voi­ci le très élé­gant Ki­ran She­kar – oui, le Ki­ran She­kar, col­lec­tion­neur de re­nom, au­teur, et pro­prié­taire du cour­tier en montres Con­tra­pante. Je me pré­ci­pite sur lui pour me pré­sen­ter et il me met aus­si­tôt sa montre dans la main. Quelques se­maines plus tard, il s’ar­range pour me faire as­sis­ter à la très pri­vée Red­bar, une réunion de la crème de l’hor­lo­ge­rie, dans un bar de Ko­rea­town. Il faut s’y faire co­op­ter, et l’idée que je puisse être ac­cueilli au sein de ce monde ex­clu­sif m’em­pêche de dor­mir. Au lit, je ré­pète ce que je pour­rais bien dire sur le « per­lage », les « pla­tines trois quarts » et le ra­ris­sime ca­dran en la­pis-la­zu­li de cer­taines Ro­lex Da­te­just des an­nées 1970.

Àla Red­bar, il y a un ap­pren­ti hor­lo­ger de Brook­lyn ve­nu d’Aus­tra­lie, une La­ti­no-Amé­ri­caine qui prend des pho­tos d’une Ro­lex Day­to­na hors de prix, un type d’Hel­sin­ki pos­sé­dant sa propre marque de grosses montres et un jeune homme avec une Ci­ti­zen à 150 dol­lars. Ici, au­cune montre n’est ex­clue ; au­cune hié­rar­chie. Comme à la So­cié­té hor­lo­gère, l’as­sis­tance est plu­tôt jeune, ce qui est sur­pre­nant vu l’as­ser­vis­se­ment sup­po­sé des jeunes à tout ce qui est nu­mé­rique, et de plus en plus fé­mi­nine (la di­rec­trice gé­né­rale de Red­bar est la col­lec­tion­neuse Kath­leen McGiv­ney). Le reste du bar est dé­vo­lu à la drague et à la pi­cole ; une bande de Co­réens d’une ving­taine d’an­nées s’éclate en écou­tant de la mu­sique à plein tube. Mais, dans la par­tie ré­ser­vée aux ISH, on si­rote du whis­ky tout en nous dé­fai­sant

de nos montres dans notre pe­tit coin à nous, tran­quille et bien éclai­ré. Je pose ma No­mos sur une longue table re­cou­verte d’une nappe, et un type avec une barbe exu­bé­rante se jette des­sus tan­dis que j’agrippe une

Sei­ko de plon­gée bon mar­ché mais « ro­buste », puis une « hon­nête » Ome­ga Speed­mas­ter. Les montres de luxe suisses sont peut-être fa­bri­quées à l’in­ten­tion du 1 % le plus riche, mais les vrais afi­cio­na­dos savent que l’hé­gé­mo­nie des Suisses ap­par­tient au pas­sé ; cer­taines des montres les plus in­té­res­santes pro­viennent dé­sor­mais de marques al­le­mandes comme No­mos ou A. Lange, ou ja­po­naises comme Grand Sei­ko. Je rate le temps fort de la soi­rée, le mo­ment où toutes les montres sont em­pi­lées pour une pho­to Ins­ta­gram avec le ha­sh­tag #sex­pile ; mais, quand je sors dans la nuit d’au­tomne, ma No­mos tic­taque chau­de­ment à mon poi­gnet.

En oc­tobre, mon sen­ti­ment d’ef­froi monte en flèche, si bien que je dé­cide d’ache­ter une Ro­lex. Pas une neuve, bien sûr, une vin­tage – en l’oc­cur­rence une Air-King des an­nées 1970. J’en ai re­pé­ré une sur le site d’un re­ven­deur de Bos­ton. Elle pos­sède un su­perbe ca­dran « blue­jean », des ai­guilles en très bon état et un bra­ce­let en cuir noir dont je sais qu’il tran­che­ra par­fai­te­ment avec le ca­dran bleu – comme si mon monde n’était que co­oli­tude et dé­con­trac­tion et que tout al­lait bien. Quand je la re­çois, je la montre à Eric Wind, l’un des prin­ci­paux ex­perts en montres de chez Ch­ris­tie’s, qui me dit que le ca­dran est en ef­fet rare et les ai­guilles « ex­tra­or­di­naires » ; mais que, comme je m’en dou­tais, le boî­tier a été trop po­li, car les anses sont trop minces et acé­rées. (De « grosses anses cos­taudes », voi­là l’ob­ses­sion des col­lec­tion­neurs, et la plu­part pré­fé­re­ront un boî­tier « hon­nête » mais éra­flé à quelque chose de po­li et de brillant). Wind es­time mal­gré tout ma montre à en­vi­ron 650 dol­lars de plus que ce que je l’ai payée – ma pre­mière plus-va­lue po­ten­tielle d’idiot sa­vant de l’hor­lo­ge­rie.

Je me mets à re­gar­der la fré­né­tique ai­guille des se­condes de mon AirKing des heures du­rant, écou­tant son grave tic-tac qui évoque un boxeur re­vêche avant le pre­mier round. Quand j’étais en­fant, dans les an­nées 1980, Ro­lex était sy­no­nyme de yup­pie. Pour me conso­ler de ne pas en être de­ve­nu un, je songe à toutes les pa­roles de rap qui men­tionnent la marque : « Meuf, t’es bonne, tu brilles comme une grosse Ro­lex », rappe Big­gie Smalls dans Fuck You To­night. « Ils ont pris mes bagues, ils ont pris ma Ro­lex, com­pa­tit War­ren G au sort de Nate Dogg dans Re­gu­late. J’ai re­gar­dé le frère, et j’ai dit : “Pu­tain, et main­te­nant on fait quoi ?” »

Lors d’une confé­rence de Jack Fors­ter, le ré­dac­teur en chef de Ho­din­kee, à la So­cié­té hor­lo­gère, la pho­to d’une sta­tion scien­ti­fique iso­lée dans l’An­tarc­tique est pro­je­tée sur l’écran. Fors­ter dit à pro­pos de ceux qui y vivent : « En An­tarc­tique, le temps n’existe pas, sauf ce­lui de la ci­vi­li­sa­tion qui vous a en­voyé là-bas. » Il pour­suit en par­lant de la sub­jec­ti­vi­té même du temps : « Un mois n’est pas le même d’un mois sur l’autre. Une an­née non plus. » Je contemple le bleu pro­fond et ras­su­rant de ma vieille Ro­lex. Je connais bien sûr le concept d’an­née bis­sex­tile ; mais Fors­ter est en train de dire qu’il n’y a pas un mois, pas une an­née, pas une mi­nute, pas une heure qui soit par­fai­te­ment équi­va­lente à une autre. Com­ment pou­vons-nous es­pé­rer ré­gler nos vies si le temps lui-même est une construc­tion fra­gile et sans doute po­li­tique ?

« Les montres ont quelque chose de vrai­ment lu­gubre », me dit Fors­ter après

la confé­rence. En ren­trant chez moi, je vé­ri­fie l’heure de mon Air-King, de ma No­mos et de ma Jun­ghans par rap­port à l’hor­loge ato­mique du site time.gov. La No­mos a re­cu­lé de cinq se­condes au cours des der­nières vingt-quatre heures, la Jun­ghans de presque dix, et la Ro­lex a avan­cé de quinze. Il faut donc en moyenne trois montres pour don­ner l’heure exacte. Nous nous ser­vons des montres pour cal­cu­ler notre propre dé­ré­lic­tion, et nous ne le fai­sons même pas avec pré­ci­sion.

Quelques jours plus tard, au­tour d’un pla­teau d’huîtres et de Mar­ti­ni sans glu­ten, je har­cèle Fors­ter pour qu’il me dise com­ment mettre fin à mon nou­veau hob­by dis­pen­dieux. Il hausse les épaules et en­glou­tit un bi­valve. Les col­lec­tion­neurs ? « Il y a une poche de pour­ri­ture dans le chêne de leur âme qui ne peut être soi­gnée qu’avec des montres », me dit-il.

Quelques jours avant l’in­ves­ti­ture de Do­nald Trump, je m’achète une nou­velle montre. Je sais que je dois ar­rê­ter, mais j’ai un bon pré­texte : il me faut vrai­ment une montre étanche pour na­ger, ma seule ac­ti­vi­té phy­sique. Dans ma lo­gique mi­nable, la montre se­ra bonne pour ma san­té. Je vais à la bou­tique Wempe de la Cin­quième Ave­nue, qui est à quelques im­meubles de la Trump To­wer et a l’air d’une mé­di­ta­tion sur le calme du bois et la sé­ré­ni­té de la cou­leur beige.

Il est en­core tôt ce ma­tin-là, mais quelques mes­sieurs s’y sont dé­jà pré­ci­pi­tés pour ca­res­ser des montres. « Dis­moi quelle montre te plaît, et je te di­rai com­bien de temps je dois tra­vailler pour te l’ache­ter », dit un homme à son fils de 5 ans. Un jeune homme me sert un ex­pres­so et un cho­co­lat Lindt puis me pré­sente une Tu­dor He­ri­tage Black Bay 36, une montre scin­tillante et étanche à ca­dran noir ar­bo­rant la fa­meuse pe­tite ai­guille « flo­con de neige » de Tu­dor (une fi­liale de Ro­lex). Je l’achète. Une fillette de Veuve Clic­quot est dé­bou­chée dans la fou­lée, et, bien que l’em­blé­ma­tique ai­guille flo­con de neige in­dique qu’il manque en­core deux heures pour mi­di, je la bois jus­qu’à la der­nière goutte. Au to­tal, j’ai re­non­cé, en l’es­pace de moins d’un an, à 10,1 jours de li­ber­té ar­tis­tique en échange de quatre montres.

Je re­çois une in­vi­ta­tion de Ho­din­kee pour un évé­ne­ment pri­vé dans un lieu te­nu se­cret. Une Lin­coln MKT noire passe me prendre et, une de­mi-heure plus tard, nous ar­ri­vons dans un bar chi­cos de Mid­town. Vingt et un des prin­ci­paux col­lec­tion­neurs de montres de la pla­nète ont ac­com­pli des tra­jets si­mi­laires, quoique plus longs, de­puis Londres et Los An­geles. Ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les at­tend. Dans le bar, Cly­mer dé­voile le pro­jet sur le­quel Ho­din­kee tra­vaille de­puis plus d’un an. La so­cié­té a pris une cé­lèbre Va­che­ron Cons­tan­tin connue sous le nom de « Cornes de vache » (les anses en ont la forme), rem­pla­cé le pla­tine ou l’or rose par du mo­deste acier, sub­sti­tué un ca­dran gris ar­doise au blanc ou à l’ar­gen­té et chan­gé l’échelle ta­chy­mé­trique du pour­tour, qui me­sure la dis­tance ou la vi­tesse, par une échelle pul­so­mé­trique, qui aide à me­su­rer les bat­te­ments du coeur hu­main.

Va­che­ron Cons­tan­tin est une illustre mai­son suisse (Na­po­léon por­tait une de ses montres). Tan­dis que l’as­sis­tance pousse des oh et des ah, je me pré­ci­pite pour être le pre­mier à sen­tir le mé­tal contre ma chair. Les col­lec­tion­neurs s’ag­glu­tinent pour prendre des pho­tos de la montre à mon poi­gnet. On sent dans l’at­mo­sphère l’étrange al­lé­gresse de notre pe­tit monde, le sen­ti­ment d’être en­fin au bon en­droit, quoique peut-être pas au bon mo­ment. La montre coûte 45 000 dol­lars, et il n’y en a que 36 dis­po­nibles à la vente. Je passe briè­ve­ment en re­vue l’état de mes fi­nances. Et si…

Peu de temps après, je ren­contre un cé­lèbre col­lec­tion­neur qui est aus­si, sous le nom de plume de William Mas­se­na, le ré­dac­teur en chef du site spé­cia­li­sé Ti­meZone. C’est un homme un peu ours avec un fort ac­cent d’Eu­rope cen­trale et des opi­nions en ma­tière d’hor­lo­ge­rie en­core plus tran­chées (« J’ai re­çu des me­naces de mort ! »). Les montres de sa col­lec­tion sont dis­crètes mais re­mar­quables. Tan­dis que Mas­se­na me montre le ma­gni­fique ca­dran mar­ron dé­la­vé d’une Ro­lex Sub­ma­ri­ner, ana­logue à un mo­dèle dis­tri­bué aux of­fi­ciers de Ma­rine bri­tan­nique, je lui ra­conte com­ment je me suis mis aux montres dé­but 2016, mo­ment où notre pays était vul­né­rable mais en­core in­tact. « Ah ! me dit-il dans un ac­cès de prag­ma­tisme eu­ro­péen, mais vous êtes un pe­tit émi­gré russe. Vous sa­vez qu’en cas de be­soin vous pou­vez tou­jours mettre ces montres dans votre poche et pas­ser en douce la fron­tière ca­na­dienne, du cô­té de Buf­fa­lo. Ça vous per­met­tra de sur­vivre. »

Un sou­ve­nir me re­vient sou­dain à la mé­moire. Nous sommes en 1978, et mes pa­rents et moi sommes à l’aé­ro­port Pul­ko­vo, à Le­nin­grad, sur le point de de­ve­nir des ré­fu­giés so­vié­tiques aux États-Unis. Un doua­nier si­nistre m’a ôté ma chap­ka en four­rure et a pal­pé la dou­blure en­core tiède en quête des dia­mants que mes pa­rents au­raient pu y ca­cher. Le ga­min de 6 ans que j’étais a été hu­mi­lié mais en a ti­ré une le­çon. Et si nous avions ef­fec­ti­ve­ment plan­qué des dia­mants et réus­si d’une fa­çon ou une autre à les faire pas­ser du cô­té de la li­ber­té ? J’ai en­ten­du des col­lec­tion­neurs

2 ra­con­ter l’his­toire d’un grand-père qui avait réus­si à fuir la France oc­cu­pée parce qu’il avait don­né son Ome­ga en or à un chef de gare. C’est donc de ça qu’il s’agit ? C’est donc ce­la qui ex­plique mon ob­ses­sion ?

Je vais ces­ser d’ache­ter des montres. Mais per­met­tez-moi une der­nière ac­qui­si­tion. Elle ar­rive, via eBay, de San Luis Po­tosí, une ville du centre-nord du Mexique. C’est une Ca­sio H-108 12 Me­lo­dy Alarm, la même que celle que m’avait chi­pée la pe­tite brute de l’école hé­braïque et que ma grand­mère avait cher­ché à ré­cu­pé­rer. Elle a l’air pe­tite, nu­mé­rique, in­no­cente. Elle joue comme il se doit tous les airs dont j’ai gar­dé le sou­ve­nir. Le mot HAPPY s’af­fiche dans une ty­po­gra­phie des an­nées 1980 tan­dis que re­ten­tit la chan­son d’an­ni­ver­saire. Et, pour un bref ins­tant, je suis en ef­fet heu­reux.

LE LIVRE

Mé­moires d’un bon à rien, tra­duit de l’an­glais par Sté­phane Roques, Points, 2016, 475 p.

L’AU­TEUR

Ga­ry Sh­teyn­gart est né en 1972 à Le­nin­grad dans une fa­mille de juifs so­vié­tiques qui a émi­gré aux États-Unis alors qu’il avait 6 ans. Il est l’au­teur de trois ro­mans – Trai­té de sa­voir-vivre à l’in­ten­tion des jeunes Russes (2005), Ab­sur­dis­tan (2008), Su­per triste his­toire d’amour (2012) – et du ré­cit au­to­bio­gra­phique Mé­moires d’un bon à rien

(2015), tous tra­duits aux Édi­tions de l’Oli­vier et dis­po­nibles en poche.

Les montres mé­ca­niques, qui font les dé­lices des col­lec­tion­neurs, sont bien moins pré­cises que les montres à quartz mais coûtent sou­vent beau­coup plus cher, car elles sont plus com­plexes.

Ga­ry Sh­teyn­gart : « Quand j’étais en­fant, mon pre­mier ami fut une montre, une Ca­sio H-108 12 Me­lo­dy Alarm. Elle jouait douze mé­lo­dies, dont Ka­lin­ka, une chan­son de ma Rus­sie na­tale. »

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