LES SEPT MERVEILLES DU SEP­TIÈME ART

Une his­toire du ci­né­ma en bande des­si­née ? C’est le pa­ri am­bi­tieux d’un jeune des­si­na­teur écos­sais qui pro­pose bien da­van­tage qu’une suc­ces­sion de dates et de scènes fi­gées sur le pa­pier : une plon­gée dans les théo­ries fil­miques.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — Adrienne Bou­tang est maître de confé­rences en ci­né­ma à l’uni­ver­si­té de Bour­gogne-Fran­cheCom­té. Elle vient de pu­blier Le Si­lence dans les arts vi­suels, ou­vrage col­lec­tif qu’elle a di­ri­gé avec Na­tha­lie Pa­vec (Mi­chel Hou­diard, 2017).

Dans Fil­mo Gra­phique, Ed­ward Ross pro­pose bien da­van­tage qu’une suc­ces­sion de dates et de scènes fi­gées sur le pa­pier : une plon­gée dans les théo­ries du ci­né­ma.

Ci­né­ma et bande des­si­née fon­tils bon mé­nage ? As­su­ré­ment, si l’on en croit la mul­ti­pli­ca­tion des adap­ta­tions ci­né­ma­to­gra­phiques de co­mics ou de ro­mans gra­phiques plus am­bi­tieux au cours des vingt der­nières an­nées. Mais l’idée d’une his­toire du ci­né­ma en bande des­si­née, comme le fait Ed­ward Ross avec son Fil­mo Gra­phique, est in­édite et lu­mi­neuse. Entre les deux arts vi­suels – les deux pe­tits der­niers au pan­théon des arts –, un ac­cord im­mé­diat s’éta­blit, qui rend ce ro­man gra­phique plus ac­ces­sible que tous les vo­lumes d’his­toire du ci­né­ma.

On re­trouve avec joie ces images ico­niques du sep­tième art sai­sies en ins­tan­ta­né, du ci­né­ma des Pre­miers Temps – la cé­lèbre Lune borgne de Mé­liès – au Hol­ly­wood clas­sique – douche de Psy­chose,

robe de Ma­ri­lyn sur une bouche de mé­tro – et, plus contem­po­rain, le re­gard ha­gard du hé­ros dé­fi­gu­ré dans La Mouche de Da­vid Cro­nen­berg. Les ré­fé­rences ex­pli­cites cô­toient des clins d’oeil plus al­lu­sifs, trans­for­mant la lec­ture en amu­sant jeu de piste – qui sau­ra re­con­naître le fou fu­rieux d’Orange mé­ca­nique fixant le spec­ta­teur sans cil­ler ? Et Ross s’au­to­rise à ajou­ter aux clas­siques quelques cu­rio­si­tés, ma­jo­ri­tai­re­ment nord-amé­ri­caines. Ain­si, l’étrange Dans la peau de John Mal­ko­vitch

vient ap­puyer un dé­ve­lop­pe­ment sur les pé­rils de la so­cié­té du spec­tacle et du corps vir­tuel.

Ce choix de che­mi­ner li­bre­ment dans le temps per­met des rap­pro­che­ments frap­pants. Une su­perbe page ac­cole no­tam­ment une sé­rie de dé­cors plus ter­ri­fiants les uns que les autres, du mo­tel de Nor­man Bates dans Psy­chose à l’ap­par­te­ment étouf­fant de Se­ven en pas­sant par la mai­son han­tée de House, du Ja­po­nais No­bu­hi­ko Obaya­shi. Et cette pro­me­nade trans­ver­sale ne se ré­duit pas à une sté­rile ac­cu­mu­la­tion des­crip­tive et li­néaire de dates ou de titres : au­tant qu’un voyage dans l’his­toire, c’est un che­mi­ne­ment dans les méandres des grandes théo­ries du ci­né­ma que Ross pro­pose ici.

Les grands concepts ir­riguent la struc­ture même, or­ga­ni­sée trans­ver­sa­le­ment se­lon de grands axes (le corps, le re­gard, l’idéo­lo­gie). Et c’est là que le choix d’un mé­dium comme la bande des­si­née de­vient vrai­ment in­té­res­sant : Ross uti­lise le des­sin pour rendre com­pré­hen­sible des idées par­fois com­plexes. Ain­si la théo­rie du male gaze de Lau­ra Mul­vey, qui ex­plique que tout le ci­né­ma grand pu­blic a été construit au­tour d’un point de vue tou­jours iden­tique, le re­gard « blanc, mas­cu­lin et hé­té­ro­sexuel » : une planche frap­pante montre une sé­rie de spec­ta­teurs, hommes et femmes, te­nir de­vant leur vi­sage un masque iden­tique de spec­ta­teur mas­cu­lin, ré­dui­sant un pu­blic va­rié à une seule ca­té­go­rie. Dé­filent d’autres grands concepts, comme la no­tion d’at­trac­tion in­ven­tée par Tom Gun­ning pour dé­fi­nir le pou­voir fas­ci­nant du ci­né­ma ou en­core la fi­nal girl ré­vé­lée par Ca­rol Clo­ver dans un ou­vrage cé­lèbre sur le film d’hor­reur.

On peut re­gret­ter un gra­phisme un peu sim­pli­fié qui ne rend pas tou­jours justice aux scènes my­thiques ain­si im­mor­ta­li­sées, et la pré­sence par­fois pe­sante d’un « bo­ni­men­teur » qui s’in­ter­pose un peu trop sys­té­ma­ti­que­ment entre le lec­teur et le texte… Mais, après tout, n’est-ce pas ce que fai­saient, avant l’ar­ri­vée du style in­vi­sible hol­ly­woo­dien, les nar­ra­teurs his­trio­niques des dé­buts du ci­né­ma ?

LE LIVRE

Fil­mo Gra­phique, tra­duit de l’an­glais par Hé­lène Du­ha­mel, Édi­tions ça et là, 208 p., 22 €. En li­brai­rie le 22 sep­tembre.

L’AU­TEUR

Le Bri­tan­nique Ed­ward Ross est un au­teur et des­si­na­teur de bande des­si­née. C’est aus­si un pas­sion­né de ci­né­ma (pen­dant de nom­breuses an­nées, il a été bé­né­vole au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film d’Édim­bourg). Fil­mo Gra­phique est le fruit de près de six ans de tra­vail.

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