COCO BRIN D’ACIER

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MI­CHEL AN­DRÉ.

Coco Cha­nel sut ex­ploi­ter les hommes pour oeu­vrer à l’éman­ci­pa­tion des femmes et don­ner libre cours à son gé­nie. Après avoir flir­té avec l’oc­cu­pant na­zi, elle re­lan­ça sa car­rière à 71 ans en conqué­rant la mode amé­ri­caine.

Is­sue d’un or­phe­li­nat en Cor­rèze, elle sut ex­ploi­ter les hommes pour oeu­vrer à l’éman­ci­pa­tion des femmes et don­ner libre cours à son gé­nie. Pas gê­née de vivre au Ritz pen­dant l’Oc­cu­pa­tion et de flir­ter avec les na­zis, elle re­lan­ça sa car­rière à 71 ans, en conqué­rant la mode amé­ri­caine. Iti­né­raire d’une femme hors norme.

Ce n’est pas Cha­nel qui a dé­bar­ras­sé les femmes du cor­set (Paul Poi­ret, Ma­de­leine Vion­net et Ma­ria­no For­tu­ny s’en étaient char­gés), et elle n’est pas la seule à avoir son­gé à em­ployer dans la confec­tion fé­mi­nine le jer­sey, un tis­su tri­co­té à la ma­chine, lé­ger et bon mar­ché, uti­li­sé jusque-là pour les sous-vê­te­ments mas­cu­lins. Sa « pe­tite robe noire » em­blé­ma­tique des an­nées 1920 exis­tait sous dif­fé­rentes formes avant qu’elle la po­pu­la­rise. Le par­fum Cha­nel N° 5 n’a pas été le pre­mier ni à être com­mer­cia­li­sé par un cou­tu­rier, ni à conte­nir des mo­lé­cules de syn­thèse, ni à être dis­tri­bué dans un fla­con sobre de forme géo­mé­trique. Au mo­ment où, en 1913, elle a com­men­cé à vendre des cha­peaux, des ma­ga­zines des­ti­nés aux femmes ac­tives qui jouaient au ten­nis et au golf pro­mou­vaient dé­jà une « sil­houette nou­velle, mince, aux lignes fluides dans des tis­sus doux », écrit l’Amé­ri­caine Lin­da Si­mon. Et s’il s’est dé­ve­lop­pé sous son im­pul­sion, le style « gar­çonne » qui s’im­po­sa dans les An­nées folles était avant tout l’ex­pres­sion d’un chan­ge­ment cultu­rel pro­fond.

Toutes ces in­no­va­tions, c’est pour­tant Ga­brielle Cha­nel qui en est le plus sou­vent cré­di­tée. Pour quelle rai­son ? Com­ment est-elle de­ve­nue la créa­trice de mode la plus connue du xxe siècle, celle sur la­quelle on a le plus écrit (près d’une cen­taine de livres, dont beau­coup en an­glais), et sans doute la plus im­por­tante ? La ré­ponse tient à la na­ture de son ta­lent et à une par­ti­cu­la­ri­té qui la dis­tingue des autres grands cou­tu­riers, par­fois plus ha­biles qu’elle : le lien très fort qui exis­tait entre sa per­sonne, sa vie et son oeuvre, et la fa­çon dont elle l’a ex­ploi­té avec un sens ai­gu de l’es­prit de son temps.

Cha­nel a com­men­cé par créer des vê­te­ments pour elle-même, et, en un sens, n’a ja­mais ces­sé de le faire : « De­vant une robe, di­sait-elle sou­vent, je me de­mande tou­jours si je la por­te­rais. Si la ré­ponse est non, je ne la fais pas. » C’est ce qui lui a per­mis, à toutes les étapes de son exis­tence, de fonc­tion­ner comme un mo­dèle d’iden­ti­fi­ca­tion pour les femmes. Le meilleur ins­tru­ment de pro­mo­tion de ses vê­te­ments, c’était elle-même, sur qui ils al­laient si bien. « Contrai­re­ment à tous les autres cou­tu­riers ou presque, fait ob­ser­ver Rhon­da Ga­re­lick, Coco a créé un per­son­nage in­ex­tri­ca­ble­ment lié à ses te­nues, in­suf­flant dans ses vê­te­ments le ré­cit pal­pi­tant de sa vie. Por­ter du Cha­nel a tou­jours re­pré­sen­té la pro­messe d’ac­qué­rir un peu du cha­risme de Coco elle-même. »

Cha­nel a constam­ment men­ti sur son en­fance et sa jeu­nesse, mul­ti­pliant les ver­sions contra­dic­toires d’un ré­cit fan­tai­siste au­quel elle a sans doute fi­ni par croire.Tour à tour sol­li­ci­tés pour l’ai­der à ré­di­ger ses Mé­moires, An­dré Frai­gneau, Gas­ton Bon­heur, Louise de Vil­mo­rin, Mi­chel Déon et Georges Kes­sel re­non­cèrent ou, à sa de­mande, re­mi­sèrent des textes trop peu cré­dibles pour être pu­bliés. De­puis la pa­ru­tion de sa bio­gra­phie par Ed­monde Charles-Roux 1, on sait qu’elle était la fille d’un mar­chand iti­né­rant d’ori­gine cé­ve­nole qui, à la mort de sa mère, l’avait pla­cée dans un or­phe­li­nat te­nu par des re­li­gieuses à l’ab­baye d’Au­ba­zine, en Cor­rèze 2.À

l’âge de 20 ans, elle se pro­dui­sait dans un ca­fé-concert de Mou­lins. Elle y in­ter­pré­tait la chan­son qui lui va­lut le sur­nom de « Coco ». Elle fut re­pé­rée par un of­fi­cier de ca­va­le­rie en gar­ni­son dans la ville nom­mé Étienne Bal­san, ama­teur de che­vaux et de femmes, qui en fit l’une de ses maî­tresses.

Au châ­teau de Royal­lieu, où il ré­si­dait, Cha­nel croi­sa des cé­lé­bri­tés du de­mi-monde comme Liane de Pou­gy, Émi­lienne d’Alen­çon ou l’ac­trice Ga­brielle Dor­ziat. Ne pou­vant pré­tendre ri­va­li­ser avec elles parce qu’elle avait ni leur genre de beau­té, ni les moyens de se payer les robes somp­tueuses et les bi­joux dont elles se pa­raient, elle fit de né­ces­si­té ver­tu. Adap­tant cer­tains élé­ments de l’ha­bille­ment de Bal­san, puis de ce­lui de son ami l’in­dus­triel an­glais Boy Ca­pel, vite de­ve­nu son amant (« le seul homme que j’ai ai­mé »), elle se fa­bri­qua des te­nues in­édites, dans l’es­prit de ce qui al­lait de­ve­nir son style : des vê­te­ments simples, fonc­tion­nels, com­modes, élé­gants, ex­ploi­tant avec in­ven­ti­vi­té des com­po­santes de la garde-robe mas­cu­line, de port agréable, souples, épou­sant les lignes du corps et met­tant dis­crè­te­ment ce­lui-ci en va­leur, au lieu de le dis­si­mu­ler ou d’en ac­cen­tuer les re­liefs jus­qu’à la ca­ri­ca­ture. Ces te­nues conve­naient à son phy­sique : Coco avait un corps mince d’ado­les­cent, aux formes peu mar­quées, le type de corps an­dro­gyne, jeune et spor­tif qui al­lait pré­ci­sé­ment s’im­po­ser comme l’éta­lon de beau­té.

Avec l’aide fi­nan­cière de Bal­san et de Boy Ca­pel, Cha­nel ouvre une bou­tique de mode à Deau­ville et une autre à Pa­ris, rue Cam­bon. Elle y ven­dra des tu­niques, des jupes droites, des bla­zers, qui ne tar­de­ront pas à ren­con­trer un énorme suc­cès. Une de leurs qua­li­tés était leur ca­rac­tère pra­tique, un as­pect sur le­quel elle ne ces­sa ja­mais d’in­sis­ter. « Le fait que ces vê­te­ments avaient l ’air pra­tique, dit très bien l’his­to­rienne Va­le­rie Steele, était au moins aus­si im­por­tant que leur com­mo­di­té réelle ». Il per­met­tait aux riches de se don­ner l’air jeune et dé­con­trac­té. Aux femmes mo­dernes qui se vou­laient li­bé­rées, ré­sume la jour­na­liste de mode Mar­git J. Mayer, Cha­nel of­frait bien plus que des vê­te­ments : « une nou­velle fa­çon d’abor­der l’exis­tence. »

Peu après avoir épou­sé une aris­to­crate an­glaise, Boy Ca­pel mou­rut dans un ac­ci­dent de voi­ture. Ébran­lée, Coco, qui était de­meu­rée sa maî­tresse, pour­sui­vit une vie amou­reuse riche et va­riée mais dans l’en­semble mal­heu­reuse, puis­qu’au­cun des hommes avec qui elle vé­cut par la suite ne consen­tit à en faire sa femme. À Boy Ca­pel, elle avait em­prun­té ses te­nues de sport et ses pull-overs. Puis elle eut sa « pé­riode russe », mar­quée par l’ap­pa­ri­tion de robes ins­pi­rées de celles des pay­sannes slaves et de bro­de­ries orien­tales. Ce furent les an­nées du­rant les­quelles elle vé­cut avec le grand-duc Di­mi­tri de Rus­sie, qui s’était fixé à Pa­ris après avoir par­ti­ci­pé à la conspi­ra­tion ayant conduit à l’as­sas­si­nat de Ras­pou­tine. Grâce au ri­chis­sime duc de West­mins­ter, la plus grosse for­tune du Royaume-Uni, avec le­quel elle eut une liai­son longue et chao­tique, Cha­nel dé­cou­vrit les res­sources du tweed et du chic an­glais. Elle se fa­mi­lia­ri­sa éga­le­ment avec les plai­sirs de la chasse, de la pêche en ri­vière et du yach­ting, et noua avec Wins­ton Chur­chill une ami­tié du­rable.

Avec les an­nées 1920, Coco fit son en­trée dans le mi­lieu ar­tis­tique pa­ri­sien, se liant avec Coc­teau, Dalí, Pi­cas­so, Dia­ghi­lev et le dan­seur Serge Li­far. Elle lan­ça la « pe­tite robe noire », aus­si­tôt bap­ti­sée par le ma­ga­zine Vogue « la Ford de Cha­nel » et, au titre de com­plé­ment in­dis­pen­sable à l’arsenal de sé­duc­tion de la femme pour quel­qu’un d’aus­si sen­sible aux odeurs qu’elle, le fa­meux Cha­nel N° 5, ver­sion mo­di­fiée par le par­fu­meur Er­nest Beaux d’un par­fum exis­tant 3. Cha­nel en confia la com­mer­cia­li­sa­tion aux deux frères Wer­thei­mer, hommes d’af­faires juifs avec les­quels elle pas­se­ra suc­ces­si­ve­ment deux ac­cords, le pre­mier lui as­su­rant 10 % des pro­fits, le se­cond, en sup­plé­ment, 2 % du to­tal des ventes dans le monde, avant que le frère sur­vi­vant ne ra­chète l’en­tre­prise Cha­nel dans son in­té­gra­li­té, en s’en­ga­geant à payer à Coco une sub­stan­tielle rente à vie.

Elle n’avait rien d’une so­cia­liste. Lors de l’ar­ri­vée au pou­voir du Front po­pu­laire, elle ré­agit très mal à une grève dé­clen­chée par ses ou­vrières, qui ré­cla­maient de meilleures condi­tions de tra­vail et des aug­men­ta­tions de sa­laire. Dans le mi­lieu qu’elle fré­quen­tait, l’an­ti­ré­pu­bli­ca­nisme et l’an­ti­sé­mi­tisme étaient cou­rants. L’illus­tra­teur Paul Iribe, avec qui elle eut une liai­son bru­ta­le­ment in­ter­rom­pue par son dé­cès – d’une crise car­diaque sous ses yeux – était un na­tio­na­liste vi­ru­lent. Lorsque la guerre écla­ta, elle dé­ci­da de fer­mer son en­tre­prise, pour des rai­sons sur les­quelles on s’in­ter­roge en­core. De­puis la pu­bli­ca­tion du livre d’Ed­monde Charles-Roux, on n’ignore plus, en re­vanche, que du­rant les an­nées d’oc­cu­pa­tion elle eut une in­trigue amou­reuse avec un of­fi­cier al­le­mand, le baron von Din­ck­lage. De mère an­glaise et s’ex­pri­mant dans un an­glais et un fran­çais par­faits, il était do­té d’une grande pres­tance et d’un charme in­con­tes­table. Une des rai­sons pour les­quelles Cha­nel s’était rap­pro­chée des au­to­ri­tés na­zies était son in­quié­tude pour le sort de son ne­veu An­dré Pa­lasse, au­quel elle était très at­ta­chée (il a été sug­gé­ré qu’il était son fils) et qui se trou­vait en cap­ti­vi­té. L’af­faire est pré­sen­tée par les bio­graphes les plus in­dul­gents, par exemple Li­sa Cha­ney et Jus­tine Pi­car­die, comme un exemple clas­sique de « col­la­bo­ra­tion ho­ri­zon­tale ». Grâce, no­tam­ment, à l’en­quête très fouillée me­née par le jour­na­liste amé­ri­cain Hal Vau­ghan, on sait ce­pen­dant que non seule­ment Din­ck­lage était un agent de l’Ab­wehr, le ser­vice de ren­sei­gne­ment de l’ar­mée al­le­mande, mais qu’il fit re­cru­ter

Cha­nel comme es­pionne. À ce titre, elle ne fut tou­te­fois im­pli­quée que dans une cu­rieuse opé­ra­tion ra­tée mon­tée par de hauts res­pon­sables al­le­mands dé­si­reux de né­go­cier, der­rière le dos d’Hit­ler, une paix sé­pa­rée avec la Grande-Bre­tagne. Pour ce faire, ils avaient son­gé à ex­ploi­ter les bonnes re­la­tions de Cha­nel avec Chur­chill, qu’elle était cen­sée ren­con­trer à Ma­drid (ce qui ne put avoir lieu).

Hal Vau­ghan et, à sa suite, Rhon­da Ga­re­lick donnent de nom­breux élé­ments d’in­for­ma­tion per­met­tant de prendre la me­sure de la proxi­mi­té de Coco Cha­nel avec les forces al­le­mandes. Du­rant toute l’Oc­cu­pa­tion, elle fut au­to­ri­sée à conti­nuer à vivre à l’hô­tel Ritz, où elle était ins­tal­lée, au mi­lieu du gra­tin de l’état-ma­jor al­le­mand et de quelques col­la­bo­ra­teurs de haut vol. Elle y me­nait grand train au mo­ment où la plus grande par­tie de la po­pu­la­tion fran­çaise se bat­tait quo­ti­dien­ne­ment contre les pé­nu­ries. Deux épi­sodes sont par­ti­cu­liè­re­ment dé­plai­sants. Sans états d’âme, Cha­nel a semble-t-il ac­cep­té de pro­fi­ter du pillage des biens juifs. Elle a éga­le­ment cher­ché à mettre à pro­fit les lois an­ti­juives pour re­prendre le contrôle de la so­cié­té Les Par­fums Cha­nel. Sans suc­cès, parce que les frères Wer­thei­mer avaient pris leurs pré­cau­tions en uti­li­sant comme prête-nom un homme d’af­faires fran­çais qui avait tra­vaillé avec Her­mann Goe­ring : « Pour le dire sim­ple­ment, iro­nise Ga­re­lick, les Wer­thei­mer sau­vèrent la so­cié­té des mains des na­zis en payant un col­la­bo­ra­teur fran­çais. »

Ar­rê­tée à la Li­bé­ra­tion, Coco Cha­nel fut im­mé­dia­te­ment re­lâ­chée, sur in­ter­ven­tion de Chur­chill, semble-t-il, agis­sant par ami­tié mais aus­si pour évi­ter qu’elle ne ré­vèle ce qu’elle sa­vait des re­la­tions du duc et de la du­chesse de Wind­sor avec le régime na­zi. Elle s’éta­blit en Suisse, où, dans la com­pa­gnie ré­gu­lière de Dink­lage, elle vé­cut de son ca­pi­tal et des re­ve­nus que lui pro­cu­raient les ventes du Cha­nel N° 5.

En 1954, après dix ans d’exil do­ré et quinze ans d’ab­sence de la scène de la mode, elle dé­ci­da de re­prendre le tra­vail : parce que l’in­ac­ti­vi­té lui pe­sait, qu’il fal­lait re­lan­cer les ventes du Cha­nel N° 5, en baisse, et qu’elle était en­ra­gée de voir la mode pa­ri­sienne do­mi­née par des cou­tu­riers mas­cu­lins comme Dior, Car­din et Bal­main, adeptes du style char­gé et dé­co­ra­tif qu’elle avait com­bat­tu toute sa vie. À 71 ans, Cha­nel com­men­ça une nou­velle car­rière.

La pre­mière col­lec­tion pré­sen­tée rue Cam­bon ne sus­ci­ta guère d’en­thou­siasme. Pour l’es­sen­tiel, elle consis­tait en des va­ria­tions sur ses thèmes les plus clas­siques. Or la haute cou­ture était re­ve­nue à une es­thé­tique or­ne­men­tale sou­li­gnant de ma­nière très mar­quée les formes du corps fé­mi­nin. Chez Cha­nel, « pas de poi­trine, pas de taille, pas de hanches », se la­men­tait le chro­ni­queur de L’Au­rore. Il en fal­lait da­van­tage pour faire re­non­cer Coco, qui s’obs­ti­na, avec rai­son. Dé­dai­gné par la France, son style em­bal­la le pu­blic amé­ri­cain, sen­si­bi­li­sé par les ma­ga­zines Life, Time, Vogue et Har­per’s Ba­zaar.

Le suc­cès de Cha­nel aux États-Unis ou­vrit une pé­riode pres­ti­gieuse. Com­plé­té par un cha­peau as­sor­ti, les cé­lèbres san­dales beiges à bout noir qui rac­cour­cissent le pied et al­longent la jambe, une blouse lé­gère, le sac en cuir ma­te­las­sé à chaîne do­rée et un col­lier de plu­sieurs rangs de perles ou de pierres co­lo­rées, le fa­meux tailleur en tweed à jupe droite et ja­quette gan­sée à quatre poches 4 de­vint l’uni­forme de la femme mo­derne dis­tin­guée al­liant, dit l’his­to­rienne de la mode Anne Hol­lan­der, « sim­pli­ci­té, confort et classe avec une touche de luxe sexy et bar­bare ». Cha­nel ha­billa, à l’écran ou à la ville, Del­phine Sey­rig, Jeanne Mo­reau, Ro­my Sch­nei­der, Eli­za­beth Tay­lor, Grace Kel­ly, Bri­gitte Bar­dot, Jac­que­line Ken­ne­dy, Claude Pom­pi­dou et bien d’autres cé­lé­bri­tés. Horst P. Horst et Ce­cil Bea­ton vinrent la pho­to­gra­phier rue Cam­bon, où ses col­lec­tions étaient pré­sen­tées par un ba­taillon de jeunes beau­tés sou­vent is­sues de la bonne so­cié­té. Beau­coup res­sem­blaient phy­si­que­ment à Coco, et cer­taines, comme Ma­rie-Hé­lène Ar­naud, de­vinrent des amies suf­fi­sam­ment proches pour ra­vi­ver les ru­meurs per­sis­tantes d’un goût de Cha­nel pour les femmes.

La der­nière par­tie de sa vie per­son­nelle fut moins heu­reuse. Son ca­rac­tère na­tu­rel­le­ment peu amène se dur­cit en­core. L’évo­lu­tion de la mode l’exas­pé­rait et elle ne ta­ris­sait pas de sar­casmes au su­jet de la mi­ni­jupe, à ses yeux l’apo­théose du mau­vais goût, parce que le ge­nou est une ar­ti­cu­la­tion le plus sou­vent vi­laine qu’il ne convient pas d’ex­hi­ber. Beau­coup de ses amis et de ses amants ayant dis­pa­ru, elle se re­trou­va confron­tée à la so­li­tude. Elle se ré­fu­gia dans le tra­vail, im­po­sant à ses col­la­bo­ra­teurs un rythme épui­sant. « À me­sure que le monde de ses amis et de ses in­times se ré­tré­cis­sait, note Rhon­da Ga­re­lick, elle don­nait l’im­pres­sion d’im­po­ser à ceux qui l’en­tou­raient des exi­gences de plus en plus fortes et de de­ve­nir de plus en plus do­mi­na­trice. Sans per­sonne pour la contrô­ler, elle se trans­for­ma en une ca­ri­ca­ture d’el­le­même, phy­si­que­ment et émo­tion­nel­le­ment. » Tou­jours mince et souple pour son âge, elle avait néan­moins les mains dé­for­mées par l’ar­throse. Pour mas­quer les ra­vages du vieillis­se­ment sur son vi­sage, elle se ma­quillait de ma­nière de plus en plus ou­tran­cière. En­core ca­pable de faire tom­ber sous son charme des hommes bien plus jeunes qu’elle, elle était trop réa­liste et avait trop de fier­té pour s’illu­sion­ner : « Un homme vieux ? Quelle hor­reur ! Un homme jeune ? Quelle honte ! » Elle fi­nit tout de même par nouer une re­la­tion d’ami­tié amou­reuse avec son ma­jor­dome, à qui elle pro­po­sa même de l’épou­ser (il dé­cli­na).

Le ta­bleau de ses der­nières an­nées est poi­gnant. Ter­ri­fiée à l’idée de se re­trou­ver seule dans sa chambre du Ritz, elle re­te­nait ses amis pour d’in­ter­mi­nables conver­sa­tions, les noyant dans un flot in­in­ter­rom­pu de pa­roles. Pour lut­ter contre l’in­som­nie, elle s’ad­mi­nis­trait de­puis de longues an­nées des pi­qûres d’un hyp­no­tique à base de mor­phine. En rai­son des crises de som­nam­bu­lisme dont elle souf­frait de plus en plus fré­quem­ment, elle de­man­da à être at­ta­chée la nuit à son lit. Elle mou­rut à 87 ans, un di­manche soir, pen­sant al­ler tra­vailler le len­de­main ma­tin.

La mai­son Cha­nel som­bra du­rant plu­sieurs an­nées dans une confor­table tor­peur, conti­nuant à en­gran­ger d’énormes pro­fits sans que ses pro­duits sus­citent beau­coup d’ex­ci­ta­tion. Pour

re­don­ner à la marque l’élan de la jeu­nesse, Pierre Wer­thei­mer en­ga­gea en 1983 comme di­rec­teur ar­tis­tique le flam­boyant Karl La­ger­feld, qui tra­vaillait alors pour Pa­tou, Fen­di et Ch­loé. La dé­ci­sion sur­prit : si quel­qu’un sem­blait na­tu­rel­le­ment taillé pour cette fonc­tion, c’était plu­tôt Yves Saint-Laurent, que Cha­nel avait oc­ca­sion­nel­le­ment pré­sen­té comme son hé­ri­tier lé­gi­time. Mais elle s’avé­ra la bonne. De­puis des an­nées, La­ger­feld s’in­té­res­sait à Cha­nel et son oeuvre lui était fa­mi­lière. En res­sus­ci­tant cer­tains as­pects de son tra­vail moins connus comme ses robes de soi­rée des an­nées 1920 et 1930, et com­bi­nant de ma­nière in­ven­tive, sou­vent ir­ré­vé­ren­cieuse il est vrai, la sim­pli­ci­té de ses créa­tions tra­di­tion­nelles et des élé­ments d’une mo­der­ni­té agres­sive, il réus­sit à re­faire de cha­cune des col­lec­tions Cha­nel un évé­ne­ment.

La­ger­feld des­sine en dé­tail tous ses mo­dèles, tan­dis que Cha­nel confec­tion­nait ses vê­te­ments di­rec­te­ment sur des man­ne­quins vi­vants, cou­pant avec fé­ro­ci­té, ar­ra­chant vi­gou­reu­se­ment des em­man­chures, fixant les élé­ments re­taillés avec des épingles, sans pi­tié pour les jeunes femmes qu’elle obli­geait à de­meu­rer de­bout du­rant de longues heures et à ef­fec­tuer di­vers mou­ve­ments de la vie cou­rante, pour vé­ri­fier que leur te­nue tom­bait de fa­çon im­pec­cable dans toutes les cir­cons­tances. Mais, entre les ca­rac­tères des deux créa­teurs, il ne manque pas de points com­muns : une forte pro­pen­sion à tra­vailler de ma­nière fré­né­tique et à vivre dans le pré­sent, l’hor­reur du lais­ser-al­ler et de la ma­la­die, le re­fus de vieillir et de pen­ser à la mort, la ten­dance à fal­si­fier le pas­sé et à se construire un per­son­nage, l’ha­bi­tude de par­ler sans ar­rêt et le goût des mots d’es­prit mé­chants.

Cha­nel, dit très bien la bio­graphe An­ka Muhl­stein, a créé « un em­pire et une lé­gende ». Près d’un de­mi-siècle après sa dis­pa­ri­tion, l’em­pire est plus puis­sant que ja­mais. Cha­nel, c’est au­jourd’hui une mul­ti­na­tio­nale du luxe ex­ploi­tant des cen­taines de bou­tiques à tra­vers le monde, réa­li­sant un chiffre d’af­faires an­nuel avoi­si­nant les 6 mil­liards d’eu­ros et un ré­sul­tat net su­pé­rieur à 1 mil­liard d’eu­ros 5. Toutes les trente se­condes, di­ton, un fla­con de Cha­nel N° 5 se vend quelque part sur la pla­nète. Quant à la lé­gende, elle est soi­gneu­se­ment en­tre­te­nue et plus vi­vante que ja­mais.

Chez Cha­nel, le culte de la fon­da­trice est de ri­gueur. L’his­toire de la vie de Coco, à tout le moins une ver­sion ap­prou­vée de celle-ci, et celle de ses plus cé­lèbres créa­tions sont en­sei­gnées au per­son­nel et uti­li­sées à des fins pro­mo­tion­nelles. Aux in­nom­brables bio­gra­phies sont ve­nus s’ajou­ter plu­sieurs films, dont cer­tains pu­bli­ci­taires, ra­con­tant dif­fé­rents épi­sodes de sa vie.

Cha­nel était une per­sonne com­pli­quée et contra­dic­toire. Une femme qui ne sa­vait comp­ter que sur ses doigts et a ven­du sans re­grets son en­tre­prise, mais qui était do­tée d’un ins­tinct re­dou­table en af­faires. Une cham­pionne de l’éman­ci­pa­tion des femmes qui a fait sa car­rière en s’ap­puyant sur les hommes, re­cher­chait constam­ment des com­pa­gnons en me­sure de la pro­té­ger et dé­cla­rait em­pha­ti­que­ment : « La fonc­tion d’une femme est d’être ai­mée […] une femme qui n’est pas ai­mée n’est pas une femme. » Une op­por­tu­niste, avide comme peuvent l’être ceux qui voient dans l’en­ri­chis­se­ment une forme de re­vanche sur la pau­vre­té, ca­pable pour­tant d’in­croyables gestes de gé­né­ro­si­té, es­sen­tiel­le­ment, il est vrai, à l’égard des ar­tistes et de ses amis 6, et de son propre aveu pour s’at­ta­cher la re­con­nais­sance de ceux qu’elle obli­geait. Une femme sé­dui­sante, drôle et fas­ci­nante mais égo­cen­trique, pé­remp­toire et ty­ran­nique, qui se dé­cri­vait avec lu­ci­di­té comme « une per­sonne odieuse ».

Les pro­pos d’elle rap­por­tés par Paul Mo­rand, Mar­cel Hae­drich, Claude De­lay et Li­lou Mar­quand consti­tuent un cu­rieux mé­lange de ba­li­vernes sur son en­fance, de confi­dences tou­chantes, de re­marques pro­vo­ca­trices, d’ob­ser­va­tions justes, de ju­ge­ments pé­né­trants, de ba­na­li­tés, de brillants pa­ra­doxes et de mots cruels. Cha­nel avait une pro­pen­sion na­tu­relle à dire du mal des gens, no­tam­ment à s’en prendre à leur phy­sique, qu’elle avait dé­ve­lop­pée dans la so­cié­té de son amie et sans doute amante oc­ca­sion­nelle Mi­sia Sert et qui n’épar­gnait pas ses proches. Sa verve fé­roce s’exer­çait de fa­çon pri­vi­lé­giée aux dé­pens des autres cou­tu­riers. À l’en­tendre, Poi­ret « cos­tu­mait » les femmes, Schia­pa­rel­li les « dé­gui­sait », Dior les « ta­pis­sait ». À l’époque de sa longue liai­son tour­men­tée avec le poète Pierre Re­ver­dy, et avec l’aide de ce­lui-ci, elle avait pu­blié un re­cueil de maximes. Mais c’est lors­qu’elle re­non­çait à don­ner une forme lit­té­raire à ses idées pour s’ex­pri­mer de fa­çon na­tu­relle et spon­ta­née qu’elle était le plus élo­quente. C’était no­tam­ment le cas lors­qu’elle par­lait de son mé­tier : « Toute l’ar­ti­cu­la­tion du corps est dans le dos ; tous les gestes partent du dos […] un vê­te­ment doit être ajus­té quand on est im­mo­bile, et trop grand quand on bouge. Il ne faut pas craindre les plis : un pli est tou­jours beau s’il est utile. »

Bien qu’en­tou­rée d’ar­tistes, Coco Cha­nel a tou­jours vi­gou­reu­se­ment sou­te­nu le ca­rac­tère ar­ti­sa­nal de son ac­ti­vi­té : « La mode n’est pas un art, c’est un mé­tier. » D’un bout à l’autre, son tra­vail est res­té gou­ver­né par un prin­cipe fon­da­men­tal, qui ex­plique lar­ge­ment son suc­cès : « Une mode qui ne des­cend pas dans la rue n’est pas une mode. » Contrai­re­ment à beau­coup d’autres cou­tu­riers, elle ne dé­tes­tait pas être co­piée, mais voyait au contraire dans l’imi­ta­tion une forme de re­con­nais­sance et une preuve de réus­site. Pro­duit de son époque, grâce à sa ca­pa­ci­té à en sai­sir l’es­prit, elle a en re­tour contri­bué à don­ner son vi­sage au monde dans le­quel elle vi­vait. Si tant de livres ont été pu­bliés sur elle, ce n’est pas seule­ment parce que sa vie a été ex­cep­tion­nel­le­ment ro­ma­nesque. C’est aus­si en rai­son des liens mul­tiples, com­plexes et puis­sants qui unissent sa per­son­na­li­té, son his­toire, son ta­lent, ses créa­tions, l’époque dans la­quelle elle a vé­cu, son image et sa lé­gende.

LE LIVRE

Ma­de­moi­selle: Coco Cha­nel and the Pulse of His­to­ry

(« Ma­de­moi­selle : Coco Cha­nel et le pouls de l’his­toire »), Ran­dom House, 2014, 608 p.

L’AU­TEURE

Rhon­da Ga­re­lick est pro­fes­seure de lit­té­ra­ture à l’uni­ver­si­té du Ne­bras­ka et à celle de Prin­ce­ton. Cette spé­cia­liste de la mode et des arts de la scène a no­tam­ment consa­cré un ou­vrage à l’ar­tiste fran­çaise ORLAN, Fa­bu­lous Har­le­quin (Uni­ver­si­ty of Ne­bras­ka Press, 2010).

Cha­nel (ici en 1936) a constam­ment men­ti sur son en­fance et sa jeu­nesse, mul­ti­pliant les ver­sions contra­dic­toires d’un ré­cit fan­tai­siste au­quel elle a sans doute fi­ni par croire.

Ro­my Sch­nei­der lors d’une séance d’es­sayage avec Coco Cha­nel dans les ate­liers de la rue Cam­bon, à Pa­ris. L’ac­trice por­te­ra ce tailleur dans le film à sketches Boc­cace 70 (1962).

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