LES BÂTISSEURS ANONYMES DU GOLFE

Les « tra­vailleurs in­vi­tés » ont contri­bué à rendre la vie des pays du Golfe confor­table. Sauf pour eux : une fois leur mis­sion ter­mi­née, ils n’y sont plus les bien­ve­nus.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - KAVYA MURTHY. The Wire.

Les « tra­vailleurs in­vi­tés » ont contri­bué à rendre la vie des pays du Golfe confor­table. Sauf pour eux : une fois leur mis­sion ter­mi­née, ils n’y sont plus les bien­ve­nus.

En li­sant le livre de Dee­pak Un­ni­kri­sh­nan, Tem­po­ra­ry People («Les Tem­po­raires »), je me suis sou­ve­nu de notre voi­sin, Chan­dran Ma­ma. C’est cet « oncle Chan­dran » qui m’a fait en­tendre pour la pre­mière fois l’ac­cent ma­laya­li, car je vi­vais à Ban­ga­lore, dans l’État du Kar­na­ta­ka, dans une mai­son­née où l’on ne par­lait que le kan­na­da 2. Il ne pas­sait ja­mais chez nous sans m’ap­por­ter des frian­dises : des bon­bons Fox, par exemple, dans une boîte mé­tal­lique cou­verte de ca­rac­tères arabes. En­fant, j’étais folle de ces bon­bons.

Je me sou­viens aus­si qu’il ne pas­sait ja­mais sans mo­tif, un mo­tif qui lui va­lait des en­nuis avec mon père : uti­li­ser notre té­lé­phone. C’était un té­lé­phone rouge à ca­dran rond, qui per­met­tait de pas­ser des ap­pels in­ter­ur­bains et in­ter­na­tio­naux. Les com­mu­ni­ca­tions in­ter­na­tio­nales, c’était vrai­ment pour la frime – de cette fa­çon, mon père fai­sait état de sa pros­pé­ri­té vis-à-vis de voi­sins qui n’avaient tout bon­ne­ment pas le té­lé­phone. Mais Chan­dran Ma­ma l’avait re­pé­ré, et, peu après avoir fait notre connais­sance, il s’était em­ployé à ga­gner les bonnes grâces de mon père. À l’époque, la fac­ture té­lé­pho­nique men­suelle per­met­tait de suivre les pé­riples de Chan­dran Ma­ma : si elle était éle­vée, c’est qu’il avait pro­ba­ble­ment ap­pe­lé « le Gueulfe ». Une fac­ture nor­male si­gni­fiait qu’il se trou­vait au loin, jus­te­ment dans le Golfe. Dans une ville comme Ban­ga­lore, les ré­fé­rences à ceux qui sont « re­ve­nus du Gueulfe » font par­tie de la conver­sa­tion cou­rante : les ma­ma (oncles) et che­chi (grandes soeurs) par­tis pour le Golfe semblent une réa­li­té par­ta­gée par tous nos amis ori­gi­naires du Ke­ra­la.

Mais la lec­ture de Tem­po­ra­ry People m’a se­couée et in­ci­tée à me po­ser de nou­velles ques­tions sur ces gens re­ve­nus du Golfe. J’ai re­pen­sé à ces bonnes vieilles blagues en­ten­dues ici et là. Qu’est-ce que ce­la si­gni­fie de quit­ter un en­droit pour par­tir ailleurs, non pas in­di­vi­duel­le­ment mais en masse, gé­né­ra­tion après gé­né­ra­tion, en un mou­ve­ment his­to­rique ? Ce dé­part, qui s’ef­fec­tuait par le pas­sé à bord de boutres et se fait au­jourd’hui à par­tir de l’un des quatre aé­ro­ports in­ter­na­tio­naux construits à cet ef­fet, ne de­vient-il pas une ca­rac­té­ris­tique es­sen­tielle du pays na­tal au­tant que de l’éco­no­mie du pays d’ac­cueil ? Aa­du­jee­vi­tham était un ro­man sin­gu­lier sur ce mou­ve­ment mi­gra­toire. Avec Tem­po­ra­ry People, Un­ni­kri­sh­nan ajoute une voix im­por­tante, po­ly­pho­nique à cette ré­flexion : il offre l’un des pre­miers ro­mans an­glo­phones sur ce voyage pé­rilleux qui est un élé­ment consti­tu­tif de la vie au Ke­ra­la. Le livre traite de ce que c’est que d’être là-bas – av­day –, loin de chez soi, et ici – iv­day –, un ba­lan­ce­ment qui prend la forme d’un pas­se­port. Un­ni­kri­sh­nan lui-même a gran­di dans les Émi­rats arabes unis ; il a quit­té Abu Dha­bi à l’âge de 20 ans. Il a vé­cu dans quatre villes et exer­cé de nom­breux mé­tiers avant d’écrire Tem­po­ra­ry People, en ré­ac­tion, se­lon ses propres mots, « au sen­ti­ment de n’être ja­mais dans son pays de ré­si­dence qu’à titre tem­po­raire », et pour « don­ner une voix (du moins sur le pa­pier) à ceux qui n’ont sou­vent pas la pos­si­bi­li­té de se fixer dans un pays ou dans une ville, où ne leur per­met d’être que de pas­sage ».

Le livre dé­bar­rasse le terme de « tra­vailleur in­vi­té » de toute po­li­tesse ad­mi­nis­tra­tive. Le tra­vailleur du Golfe se si­tue quelque part entre le tra­vailleur sous contrainte et l’in­gé­nieur in­for­ma­tique en at­tente de carte de ré­sident. Dans

les pays du Golfe, les mi­grants ne peuvent pas res­ter ou re­ven­di­quer un quel­conque en­ra­ci­ne­ment – ils consti­tuent quelque 80 % de la po­pu­la­tion mais il n’y a pas de deuxième gé­né­ra­tion.

À la dif­fé­rence des ré­cits post­co­lo­niaux ha­bi­tuels, no­tam­ment dans la très riche lit­té­ra­ture dia­spo­rique d’Asie du Sud, Tem­po­ra­ry People donne à en­tendre la voix de tra­vailleurs non qua­li­fiés. La cri­tique po­li­tique d’Un­ni­kri­sh­nan s’in­ves­tit dans la langue, qui ré­vèle le pay­sage psy­cho­lo­gique de ceux qui ont pas­sé des dé­cen­nies à construire le pay­sage phy­sique du Golfe – ce gi­gan­tesque « Le­go d’État » fait de tours de bu­reaux, de centres com­mer­ciaux et de gratte-ciels. Des jeux ver­ti­gi­neux avec les mots per­mettent de sai­sir à la fois le Ke­ra­la et le Kha­leej (« Golfe » en arabe), ain­si que tous les mi­cro­mi­lieux in­ter­mé­diaires. Chaque nom – chaque Tin­to, chaque Sal­man, chaque Va­su­de­van – évoque des lieux, une his­toire. Les « pays za­rabes » offrent ain­si un pré­ci­pi­té de dia­lectes et de langues en col­li­sion. Comme le Ram­li­la, par­tie de l’épo­pée hin­doue du Ra­maya­na ré­in­ven­tée par le poète ca­ri­béen De­rek Wal­cott, l’an­glais, l’arabe et le ma­laya­lam par­lés dans les Émi­rats consti­tuent cha­cun « une suc­cur­sale de leur langue d’ori­gine, un conden­sé de cha­cune ». Dee­pak Un­ni­kri­sh­nan cé­lèbre ces « pos­si­bi­li­tés lin­guis­tiques » par une res­ti­tu­tion ins­pi­rée des rythmes, des in­to­na­tions, des nuances, de l’es­prit propre à chaque langue.

Le texte est dense, mé­ta­pho­rique et lu­dique. Il passe de la pa­ro­die de prose jour­na­lis­tique à la nou­velle, du re­por­tage de type BBC sur un exode de mi­grants à des sé­quences ma­cabres struc­tu­rées comme des contes mo­raux. On y trouve des ty­po­lo­gies à la fois poé­tiques et pro­saïques sur ce qu’est ou pour­rait être un pra­va­si, un In­dien de la dia­spo­ra. Cer­taines his­toires res­semblent à un film sur­réa­liste : un homme mange un pas­se­port et de­vient un pas­se­port. Les ca­fards qui in­festent la mai­son d’une fa­mille de la classe moyenne in­fé­rieure se muent en une ar­mée qui ap­prend le pa­tois des Émi­rats, fait de per­san, d’arabe, de ta­ga­log et de ma­laya­lam. Les membres frac­tu­rés des ou­vriers qui tombent des grat­te­ciel sont re­col­lés avec de la glu. (« An­na avait fait la preuve de son ap­ti­tude à trou­ver des hommes tom­bés… Elle trou­vait tout, y com­pris des dents, des lam­beaux de peau. ») Une ex­pé­rience eu­gé­niste pour pro­duire des Ka­lass, des « Ké­ra­lais as­sem­blés lo­ca­le­ment et dé­li­ca­te­ment sous sur­veillance », tourne au cau­che­mar. Sub­ti­le­ment liées, ces his­toires convergent, s’en­ri­chissent, se contre­disent et se cor­ro­borent les unes les autres. Tem­po­ra­ry People n’est ni une élé­gie ni une la­men­ta­tion. Il rend compte des dé­chi­re­ments et les mu­ti­la­tions que pro­voquent l’ab­sence de droit du tra­vail et le ra­cisme, et met en lu­mière la com­plexi­té de vies in­té­rieures trop sou­vent ré­duites à des plai­san­te­ries ou à des sta­tis­tiques de flux mi­gra­toires.

Pour le dic­tion­naire et le bu­reau du re­cen­se­ment, pra­va­si dé­signe un mi­grant, un In­dien de la dia­spo­ra. Mais, quand on de­mande à une oc­to­gé­naire de Th­ris­sur, dans le Ke­ra­la, ce que si­gni­fie le mot, elle ré­pond avec as­su­rance : c’est l’ab­sence. Un­ni­kri­sh­nan nous pro­pose d’ima­gi­ner cette ab­sence, de la sen­tir sur le bout de notre langue. Le monde qu’il ré­vèle n’a certes rien de très glo­rieux – mais, avec ses mots, il le fait chan­ter.

LES MI­GRANTS IN­DIENS DANS LES PAYS DU GOLFE EN 2015

Tem­po­ra­ry People (« Les Tem­po­raires »), de Dee­pak Un­ni­kri­sh­nan 1, Rest­less Books, 2017, 272 p.

L’Inde est la prin­ci­pale pour­voyeuse de tra­vailleurs mi­grants dans les pays du Golfe (ici à Du­bai). En 2015, 7,2 mil­lions de ses res­sor­tis­sants y ré­si­daient. La moi­tié est ori­gi­naire du Ke­ra­la et du Kar­na­ta­ka.

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