POR­TRAIT D’UN PAYS EN SUR­SIS

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Le tra­vail de William Da­niels sur la Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine ra­conte un pays qui, de­puis son in­dé­pen­dance en 1960, a tou­jours vé­cu au bord du gouffre.

CES IMAGES DE LA RÉ­PU­BLIQUE CEN­TRA­FRI­CAINE N’ONT PAS TROU­VÉ LEUR PLACE DANS LES GRANDS JOUR­NAUX. ELLES N’EN SONT PAS MOINS SAI­SIS­SANTES ET BROSSENT LE POR­TRAIT IN­TIME D’UN PAYS QUI, POUR LE PHO­TO­GRAPHE WILLIAM DA­NIELS, NE SE RÉ­SUME PAS AUX EXAC­TIONS ET À LA VIO­LENCE BRUTE.

La Cen­tra­frique ou Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine tire son nom de sa po­si­tion géo­gra­phique, en plein coeur du conti­nent afri­cain. Et doit, en par­tie, sa mau­vaise ré­pu­ta­tion au fait d’avoir don­né nais­sance à l'un des dic­ta­teurs les plus san­gui­naires et les plus mé­ga­lo­manes de l'his­toire, Jean­Be­del Bo­kas­sa, qui se pro­cla­ma em­pe­reur sous le nom de Bo­kas­sa Ier en 1977, comme le rap­pelle William Da­niels dans l’in­tro­duc­tion de son ou­vrage.

En peu de mots, le pho­to­graphe y évoque le des­tin d’un pays « en sur­sis », qui vit, de­puis son in­dé­pen­dance en 1960, « au bord du gouffre ». De régime au­to­ri­taire en dic­ta­ture, son his­toire ré­cente est faite de coups d’État et de vio­lences in­ter­com­mu­nau­taires et re­li­gieuses. William Da­niels a cou­vert avec une as­si­dui­té proche de l’achar­ne­ment le der­nier conflit en date – ce­lui qui op­pose de­puis 2013 les mi­lices chré­tiennes an­ti­ba­la­ka à la Sé­lé­ka, coa­li­tion re­belle ma­jo­ri­tai­re­ment mu­sul­mane et ve­nue du nord du pays. C’est aus­si, à ce jour, le plus meur­trier. Une vé­ri­table guerre ci­vile avec son lot d’atro­ci­tés et de per­sonnes dé­pla­cées.

Comme la plu­part des pho­to­graphes de guerre, William Da­niels ne nous en di­ra pas plus – pas en mots en tout cas. Ses images – cer­taines sont aus­si sai­sis­santes que des pein­tures à l’huile – nous guident à tra­vers les mal­heurs de ce pays im­pro­bable dans le­quel errent les ombres du pré­sent. À l’ins­tar de ces sil­houettes qui marchent dans le brouillard lai­teux du pe­tit ma­tin sur un banc de sable de la ri­vière Ou­ban­gui, fron­tière na­tu­relle entre la RCA et la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go. Ou en­core ces hommes ac­cro­chés aux flancs jaunes de la mine d’or de Ndas­si­ma, contrô­lée par le chef re­belle Ali Da­ras.

Pour ce livre, William Da­niels a sé­lec­tion­né 56 pho­tos par­mi les quelque 60000 qu’il a prises entre 2013 et 2016. Des images qui n’au­raient pas for­cé­ment trou­vé leur place dans les jour­naux et sont, de ce fait, in­édites. C’est ce qui fait, de ma­nière pa­ra­doxale, leur force. Elles sont in­tem­po­relles, loin de l’ac­tua­li­té et des ca­prices de la presse ma­ga­zine. Le pho­to­graphe n’a, d’ailleurs, pas vou­lu les da­ter car, pour lui, le temps n’a au­cune es­pèce d’im­por­tance dans ce pays : les vio­lences y sont cy­cliques et semblent se per­pé­tuer à l’in­fi­ni.

William Da­niels avait lar­ge­ment de quoi faire dans ses ar­chives s'il avait vou­lu illus­trer de ma­nière crue cette vio­lence en­dé­mique. Mais dans cet ou­vrage, il ne le fait pas, ou en tout cas ja­mais de fa­çon di­recte. « J’ai fait des images de vio­lence, j’en ai pu­blié, et je suis très content que cer­taines d’entre elles servent de preuves et qu’elles soient uti­li­sées à la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale », ex­plique­t­il dans un en­tre­tien don­né à L’Obs. Mais, à un cer­tain point, ces images de vio­lence ne touchent plus, ne sen­si­bi­lisent plus, elles font fuir. » Pour­tant, cette vio­lence­là n’est ja­mais com­plè­te­ment ab­sente : elle s’in­si­nue dans le clair­obs­cur des images, dans la ges­tuelle cor­po­relle ou les re­gards de biais. Par­fois, les hommes et les femmes que Da­niels prend en pho­to lèvent la tête et fixent son ob­jec­tif. Et c’est peut­être à ce mo­ment­là, en re­gar­dant dans les yeux ces hommes, ces femmes, ces en­fants – ou bien est­ce eux qui nous re­gardent ? – que nous sai­sis­sons le mieux l’in­di­ci­bi­li­té de leur déses­poir. Leur ré­si­gna­tion aus­si. Ce sont au­tant d’ap­pels à l’aide que l’on sait condam­nés d’avance. Et c’est pour ce­la que l’on a du mal à les ou­blier.

LE LIVRE

RCA. Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine, édi­tions Clé­men­tine de la Fé­ron­nière, Pa­ris, 2017, 104 p., 36 €.

L’AU­TEUR

William Da­niels est un pho­to­jour­na­liste fran­çais.

Il a re­çu pour son tra­vail sur la Cen­tra­frique plu­sieurs prix in­ter­na­tio­naux, dont un World Press Pho­to, le Vi­sa d’or hu­ma­ni­taire du fes­ti­val Vi­sa pour l’image et les bourses Get­ty et Tim He­the­ring­ton. Son livre a été réa­li­sé avec le sou­tien d’Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal et de Mé­de­cins sans fron­tières.

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