Le meilleur des livres an­ciens, à re­dé­cou­vrir d’ur­gence

Un quo­ti­dien lon­do­nien en­voie un mé­diocre plu­mi­tif cou­vrir une guerre en Afrique. Eve­lyn Waugh signe avec Scoop l’une des plus dé­vas­ta­trices sa­tires de la presse ja­mais écrites.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — J.-L. M.

La presse a sou­vent mau­vaise presse. Mon­ther­lant qua­li­fiait le jour­na­lisme de « tout-à-l’égout des ra­tés de l’écri­ture ». Dans son cé­lé­bris­sime Scoop, Eve­lyn Waugh, écri­vain bri­tan­nique de l’entre-deux­guerres (et lui-même an­cien jour­na­liste) ex­prime le même dé­dain, mais avec in­fi­ni­ment plus d’hu­mour et de raf­fi­ne­ment, si­non de nuance.

C’est la presse amé­ri­caine qui a in­ven­té le concept de scoop, d’après un verbe évo­quant l’idée de re­cueillir quelque chose à la sur­face d’un li­quide (un dé­tri­tus pro­ba­ble­ment). Eve­lyn Waugh s’en em­pare pour in­ti­tu­ler une po­chade qui vi­li­pende non seule­ment le jour­na­lisme et ses ac­teurs, mais aus­si ses lec­teurs et même ses vic­times. Le hé­ros (?), William Boot, un ho­be­reau dé­ca­ti à la sexua­li­té in­cer­taine, vit dans un châ­teau de la cam­pagne an­glaise avec une fra­trie d’in­va­lides aux cro­chets d’une vieille nou­nou qui a la main heu­reuse au tier­cé. Boot écrit aus­si une chro­nique heb­do­ma­daire sur la vie des champs dans le Dai­ly Beast (la « Bête quo­ti­dienne », com­pre­nez le Dai­ly Mail), pour une gui­née l’ar­ticle (c’est la seule ren­trée d’ar­gent ré­gu­lière de la vaste mai­son­née, ain­si qu’« une rai­son in­at­ta­quable de ne ja­mais quit­ter la cam­pagne »). À la suite d’une mé­prise, le Dai­ly Beast en­voie Boot comme cor­res­pon­dant de guerre en Is­maël, trans­po­si­tion plus ou moins trans­pa­rente de l’Abys­si­nie qua­si moyen­âgeuse où Waugh a été en­voyé à plu­sieurs re­prises. Et, par un jeu de cir­cons­tances en­core plus im­pro­bables, l’in­no­cent Boot se re­trouve, seul par­mi l’ar­mée braillarde et bel­li­queuse des cor­res­pon­dants étran­gers, té­moin d’un la­men­table coup d’État ra­té, qui fait la une et la gloire de son jour­nal et, du même coup, la sienne.

Au fil de cette in­trigue dé­pe­naillée, la presse en prend pour son grade à pra­ti­que­ment chaque pa­ra­graphe. À tout sei­gneur tout

hon­neur, c’est d’abord l’em­blé­ma­tique « pro­prié­taire de jour­naux » qui trinque, par le tru­che­ment de lord Cop­per, pa­tron de la Mé­ga­lo­po­lis Press, un au­to­crate in­culte, va­ni­teux et ar­ro­gant, qui ne s’age­nouille que de­vant deux di­vi­ni­tés : le ré­sul­tat net et le pou­voir en place (toute res­sem­blance…). Les ré­dac­teurs en chef ne valent guère mieux, « qui se consument dans une rou­tine consis­tant à ré­duire des mon­ceaux de pages de dés­in­for­ma­tion en un bla-bla in­co­hé­rent ». Ni, plus bas dans l’échelle, les jour­na­listes, « des né­vro­pathes sans ves­ton, à vi­sière, se je­taient sans cesse du té­lé­phone au té­lé­scrip­teur, s’in­sul­tant et se tra­his­sant les uns les autres dans un cadre sor­dide ». Ni, en­core plus bas, les agences de presse : « Tous les jour­naux ont des en­voyés spé­ciaux.

— Mais si nous en­voyons tous les mêmes in­for­ma­tions, c’est du gas­pillage.

— Dans ce cas, com­ment font-ils pour dé­mê­ler le vrai ?

— Oh, le vrai ! Ça leur donne un choix. Les jour­naux ont tous des lignes dif­fé­rentes, alors ils donnent des in­for­ma­tions dif­fé­rentes. »

Ni en­fin, vrai­ment tout en bas de cette triste chaîne ali­men­taire, le lec­teur lui-même, af­fo­lé d’« évé­ne­ment », à sa­voir « ce qu’un type qui ne s’in­té­resse pas à grand-chose peut avoir en­vie de lire ». (Men­tion spé­ciale pour les lec­teurs qui adressent des lettres aux jour­naux, des « dés­équi­li­brés no­toires ».)

Que re­proche notre im­pré­ca­teur au vil monde de Fleet Street ? D’abord, son cy­nisme : « Le pu­blic bri­tan­nique, ce qu’il veut, et dont il ne dé­mord pas, c’est l’Évé­ne­ment. Sou­ve­nez-vous que les Pa­triotes ont rai­son et se­ront vain­queurs […] mais il faut qu’ils fassent vite, car le grand pu­blic bri­tan­nique n’a que faire d’une guerre qui n’en fi­nit pas. […] J’at­tends la pre­mière vic­toire pour la mi-juillet. » Un cy­nisme qui im­prègne tous les com­por­te­ments,

à tous les ni­veaux. « Sup­po­sez que vous ayez en­vie de dîner, ex­plique son ré­dac­teur en chef à Boot. Vous al­lez dans un bon res­tau­rant et vous com­man­dez toutes les spé­cia­li­tés. L’ad­di­tion va cher­cher dans les 2 livres. Vous ins­cri­vez 5 livres sur

votre note de frais et vous met­tez “dîner de tra­vail avec haut fonc­tion­naire”. Vous avez fait un dîner de prince aux frais de la prin­cesse, ah, ah, vous avez 3 livres en poche et tout le monde est content. » La hié­rar­chie du Dai­ly Beast n’a d’ailleurs pas plus de res­pect pour l’in­té­gri­té pro­fes­sion­nelle :

« Ce ne se­rait pas plu­tôt dan­ge­reux ?

— Pas plus qu’en An­gle­terre, dit [M. Sal­ter]. Vous ne me croi­rez pas, mais les cor­res­pon­dants de guerre vont ra­re­ment là où on se bat. Te­nez, Hit­ch­cock a fait toute la cam­pagne d’Abys­si­nie sans quit­ter As­ma­ra, et il nous a en­voyé les meilleurs “té­moins ocu­laires” que nous ayons ja­mais pu­bliés. »

Dans cette usine à prose, la prose elle-même n’est l’ob­jet d’au­cune es­time :

« Le pa­tron dit qu’il a du style. — Pour du style, c’est du style. Ça ne peut être que du style. » (Waugh est d’au­tant plus en­clin à iro­ni­ser ou s’in­di­gner qu’il est lui-même un sty­liste hors pair.) Qu’on se ras­sure : le fléau d’Eve­lyn Waugh, grand vi­tu­pé­ra­teur de toutes choses mo­dernes, n’abat pas que les plu­mi­tifs, mais frappe, dans la vo­lée d’une même phrase, tout ce qui passe à sa por­tée. Les di­plo­mates, in­va­ria­ble­ment pom­peux, désa­bu­sés, in­com­pé­tents. Les idéo­logues (« Comme les peuples ain­si re­grou­pés n’avaient au­cune tra­di­tion com­mune de langue, d’his­toire, de gou­ver­ne­ment, de moeurs ou de croyance, on en fit une Ré­pu­blique »). Les ré­vo­lu­tion­naires lo­caux (« [Il pu­blia] un ma­ni­feste, dont il ne pou­vait être l’au­teur, à en croire ses in­times »). Les Fran­çais. Les femmes.

Dans le char­nier is­su de ce flin­gage tous azi­muts, l’époque mo­derne vient ajou­ter une nou­velle vic­time : le po­li­ti­que­ment cor­rect. Eve­lyn Waugh jette en ef­fet dans le même sac du ri­di­cule co­lo­ni­sa­teurs et co­lo­ni­sés, pa­reille­ment avides, bru­taux, men­teurs et mal­hon­nêtes. « Des Eu­ro­péens in­tré­pides sont ve­nus en Is­maël, ou dans ses pa­rages, vers la fin du siècle der­nier, mu­nis de trai­tés en bonne et due forme, de cou­cous, de pho­no­graphes, de cha­peaux claques [...]. C’étaient des mis­sion­naires, des am­bas­sa­deurs, des com­mer­çants, des pros­pec­teurs, des sa­vants. Au­cun n’en re­vint. Ils furent tous man­gés. Les uns crus, les autres à di­verses sauces se­lon l’usage lo­cal et le ca­len­drier (car les meilleurs Is­maé­liens sont chré­tiens de­puis des siècles et ne consomment pas la chair hu­maine, en pu­blic et sans cuis­son, pen­dant le ca­rême, sans avoir ob­te­nu une dis­pense spé­ciale et coû­teuse de leur évêque). »

Les pauvres Is­maé­liens ne mé­ritent en ef­fet pas vrai­ment les émois idéo­lo­giques qu’ils dé­clenchent chez beau­coup :

« Qui a bâ­ti les py­ra­mides ? cla­mait l’ora­teur is­maé­lien. Un Noir. Qui a dé­cou­vert la cir­cu­la­tion du sang ? Un Noir. Mes­dames et mes­sieurs, je vous le de­mande à vous, pu­blic im­par­tial de la grande An­gle­terre : qui donc a dé­cou­vert l’Amé­rique ? »

La « ci­vi­li­sa­tion » est un pro­jet im­pos­sible, d’ailleurs in­utile : à en croire Waugh, les seuls pro­grès qui lui soient im­pu­tables concernent l’hy­giène, le confort et la gas­tro­no­mie. Les seuls bi­pèdes qu’il semble ju­ger dignes de son in­dul­gence, voire de sa ten­dresse, ce sont les au­then­tiques ex­cen­triques an­glais, qu’il dé­crit avec gour­man­dise.

Mais alors, ques­tion sub­si­diaire, com­ment peut-on vivre avec au­tant d’amer­tume dans le coeur et de dés­illu­sions dans le cer­veau ? Ré­ponse : on ne peut pas. En 1925, Waugh a ten­té de se sui­ci­der en se je­tant à la mer ; mais une ren­contre avec une mé­duse l’a fait battre en re­traite. S’il a pu sur­vivre (jus­qu’en 1966), c’est parce qu’il s’est conver­ti au ca­tho­li­cisme, et que la lit­té­ra­ture a ser­vi de dé­ver­soir à son trop­plein de bile.Tant mieux pour lui, tant mieux pour nous.

Scoop, d’Eve­lyn Waugh, tra­duit de l’an­glais par Hen­ri Evans, Ro­bert Laf­font, 2010, 350 p.

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