TOI, MOI, NOUS

Les sen­ti­ments passent, les mots res­tent. Et ils nous ap­prennent beau­coup sur l’évo­lu­tion de la so­cié­té.

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Liebe schrei­ben, d’In­grid Bauer et Ch­ris­ta Häm­merle

Pour com­prendre le plus mys­té­rieux des sen­ti­ments, rien de tel que d’exa­mi­ner le sup­port sur le­quel il s’est le plus vo­lon­tiers ex­pri­mé. Deux his­to­riennes au­tri­chiennes ont ana­ly­sé des lettres d’amour sur plus d’un siècle (de 1870 aux an­nées 1980). Celles de cé­lé­bri­tés comme le père de la psy­cha­na­lyse Sig­mund Freud ou le com­po­si­teur Gus­tav Mah­ler, mais aus­si celles d’anonymes. Leurs conclu­sions, réunies dans « Écrire l’amour », contri­buent à élar­gir notre vi­sion. « Il y est ques­tion de pou­voir, de quo­ti­dien, de ja­lou­sie et aus­si, beau­coup plus tard, de sexe », note Phi­lip Be­thge dans Der Spie­gel. Ces cor­res­pon­dances montrent, se­lon les deux cher­cheuses, com­ment « le dé­sir de sen­ti­ments au­then­tiques est tou­jours contre­ba­lan­cé par les normes so­ciales do­mi­nantes de l’époque ». On y dé­couvre no­tam­ment à quel point le rap­port entre les sexes a évo­lué : à la fin du xixe siècle, les hommes in­diquent à leurs ai­mées quels ou­vrages elles doivent lire et com­ment elles sont cen­sées s’oc­cu­per du foyer. Mais à ce pa­ter­na­lisme suc­cède bien­tôt le dé­sir d’éman­ci­pa­tion des femmes.

Les deux guerres mon­diales jouent un rôle im­por­tant : à cause de sé­pa­ra­tions par­fois longues, voire dé­fi­ni­tives, l’amour est à la fois mis à rude épreuve et su­bli­mé. Les au­to­ri­tés en­cou­ragent la cor­res­pon­dance entre les sexes : des jeunes femmes sont même for­te­ment in­ci­tées à écrire à des hommes qu’elles connaissent à peine. Tout est bon pour re­mon­ter le mo­ral du sol­dat !

La fa­çon de par­ler d’amour évo­lue : l’éro­tisme ne s’ex­prime au dé­part que par le dé­tour de mé­ta­phores, et il faut at­tendre les an­nées 1960 pour qu’on ose par­ler de sexe de fa­çon di­recte. Trop di­recte, re­gret­te­ront cer­tains. Voi­ci com­ment l’écri­vain vien­nois Jo­hann Georg Frim­ber­ger dé­peint sa flamme à Ma­ria An­na Seitz en 1874 : « Ché­rie de mon coeur ! Quand je vois ton vi­sage de déesse au­réo­lée de lu­mière [...] c’est comme si un souffle de paix, ve­nu du Ciel, m’as­saillait, qui m’ouvre la béa­ti­tude ! » En 1980, un cer­tain Mi­chael Löf­fler (dont le nom a été chan­gé, vous al­lez com­prendre pour­quoi) écrit : « Irene – ta chatte, je veux en­core la boire – de la cha­leur, plan­ter ma queue en toi [...], lé­cher ta poi­trine, faire l’an­douille, faire des pro­jets, me mon­ter la tête. Mordre, grat­ter, ma­laxer. Me conten­ter de re­gar­der – et sa­voir : l’amour. Toi. Moi. Nous. »

Liebe schrei­ben. Paar­kor­res­pon­den­zen im Kon­text des 19. und 20. Jah­rhun­derts

(« Écrire l’amour. Cor­res­pon­dances de couples dans le contexte des

e xix et xxe siècles »), d’In­grid Bauer et Ch­ris­ta Häm­merle, Van­den­hoeck & Ru­precht, 2017.

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