L’AF­FAIRE DREYFUS, MIROIR DE NOTRE TEMPS

On sa­vait que le re­ten­tis­se­ment de « l’Af­faire » avait lar­ge­ment dé­pas­sé les fron­tières hexa­go­nales. Mais cet épi­sode n’a-t-il pas aus­si in­fluen­cé, via l’oeuvre de Proust, la pen­sée de l’Eu­rope tout en­tière ?

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Gas­light, de Joa­chim Kal­ka

Le xixe est un siècle « de contra­dic­tions, d’as­pi­ra­tions et d’ab­sur­di­tés. Nous y trou­vons les ra­cines de nos ob­ses­sions contem­po­raines : mas­cu­li­ni­té et fé­mi­ni­té, sexua­li­té, ter­ro­risme et tech­no­lo­gie, sa­vants fous et tueurs en sé­rie, kitsch et mar­chan­di­sa­tion. » C’est ain­si que l’édi­teur amé­ri­cain pré­sente la tra­duc­tion outre-At­lan­tique du livre de l’es­sayiste al­le­mand Joa­chim Kal­ka, qui mé­rite un dé­tour. Kal­ka a sou­hai­té re­vi­si­ter « la my­tho­lo­gie propre de cette pé­riode qui mêle ro­man­tisme et mo­der­ni­té, lu­mière et obs­cu­ri­té… Et baigne dans la lu­mi­nes­cence évo­ca­trice des ré­ver­bères à gaz » (le gas­light du titre), peut-on en­core y lire. L’ou­vrage nous in­cite « à ré­exa­mi­ner tant cette époque que la nôtre, ain­si que les his­toires avec les­quelles nous fa­bri­quons l’His­toire ». L’une de ces « his­toires », c’est l’af­faire Dreyfus, dont Kal­ka juge qu’elle a fa­çon­né la pen­sée de l’Eu­rope et même, via Proust, toute sa lit­té­ra­ture. Il y consacre un cha­pitre en­tier.

On le sait, le re­ten­tis­se­ment de « l’Af­faire » a lar­ge­ment dé­pas­sé les fron­tières de l’Hexa­gone ; mais on ignore à quel point. « Tche­khov et Mark Twain ont écrit sur elle. Et, dans le pa­te­lin souabe de Hem­min­gen, la ba­ronne Spit­zem­berg écri­vait dans son jour­nal en 1899 : “C’est in­croyable comme cette af­faire agite jus­qu’aux classes in­fé­rieures. Les fer­miers vont sou­vent à la poste tard le soir cher­cher le jour­nal lo­cal et connaître les der­nières nou­velles du pro­cès, plu­tôt que d’at­tendre le len­de­main ma­tin.” » En France même, l’af­faire a des­si­né le cli­vage entre « ceux qui s’en­flamment pour des abs­trac­tions, comme la vé­ri­té et la justice », et ceux qui, comme Mau­rice Bar­rès, iro­nisent contre « l’or­gie de mé­ta­phy­si­ciens » ra­me­nant tout à des abs­trac­tions 1.

À la Re­cherche du temps per­du ap­par­tient au pre­mier camp – mais d’une fa­çon si no­va­trice qu’elle fa­çon­ne­ra toute la lit­té­ra­ture eu­ro­péenne ul­té­rieure. Kal­ka pos­tule un peu né­bu­leu­se­ment que La Re­cherche inau­gure « le dis­cours sur la dia­lec­tique du par­ti­cu­lier et de l’uni­ver­sel ». Proust fonde son ana­lyse sur le pri­mat du « contexte ». En 2 500 pages, l’écri­vain, fi­dèle au sou­ci « d’af­fir­mer sa foi dans les va­leurs uni­ver­selles à tra­vers sa loyau­té ab­so­lue en­vers l’in­di­vi­dua­li­té in­son­dable de l’être hu­main », scrute en dé­tail toutes ces in­di­vi­dua­li­tés pé­tries de contra­dic­tions que l’af­faire Dreyfus met en lu­mière. Proust l’homme était ar­dem­ment drey­fu­sard ; il s’était même brouillé à ce pro­pos avec son cher père – une se­maine du­rant ! 2 Léon Blum, condis­ciple et ami de Mar­cel, rap­pelle qu’il mi­li­tait avec lui pour ob­te­nir la ré­vi­sion du pro­cès, et c’est Proust qui ral­lia Ana­tole France à la cause. Mais l’écri­vain, lui, traque la vé­ri­té hu­maine dans les com­por­te­ments de ses per­son­nages. Et des­sine un ca­maïeu am­bi­gu. D’un cô­té, les an­ti­drey­fu­sards sont ri­di­cu­li­sés, comme lors de cette conver­sa­tion chez la du­chesse de Guer­mantes (Dreyfus se­rait « l’amant de l’épouse du mi­nistre de la Guerre, ce­la se dit sous le man­teau – Ah ! Je croyais de la femme du pré­sident du Con­seil »), ou à tra­vers l’am­bi­va­lence de Char­lus en­vers Bloch. Ou en­core via l’ar­ri­visme d’Odette, qui fonde sa pro­mo­tion so­ciale sur son sa­lon an­ti­drey­fu­sard.

D’un autre cô­té, les juifs de La Re­cherche n’ont pas tou­jours

le beau rôle. Charles Swann est d’une naï­ve­té cou­pable. Al­ber­tine, d’une du­pli­ci­té re­gret­table. Lord et la­dy Is­raël sont des snobs. Quant au fa­meux Bloch, drey­fu­sard en­fié­vré, il se voit mo­qué plus sou­vent qu’à son tour : pour sa gau­che­rie (avec Mme de Ville­pa­ri­sis), sa veu­le­rie (avec le grand-père du nar­ra­teur) ou même pour… son an­ti­sé­mi­tisme. En té­moigne la scène où le nar­ra­teur et Saint-Loup le sur­prennent à se plaindre, vo­ci­fé­rant dans sa tente, que la plage de Bal­bec est « in­fes­tée […] d’un four­mille­ment d’Is­raé­lites […]. On se croi­rait rue d’Abou­kir ». Même les drey­fu­sards ne sont pas épar­gnés, qu’il s’agisse de l’in­con­sé­quent duc de Guer­mantes ou de la ri­di­cule Mme Ver­du­rin. Mais, en dé­voi­lant ces contra­dic­tions, Proust – qui dans une lettre qua­li­fie lui-même La Re­cherche d’oeuvre « dog­ma­tique » tout au ser­vice de « la VÉ­RI­TÉ » – ouvre en fait la

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voie d’une « ré­flexion ca­mou­flée sur la dia­lec­tique de l’uni­ver­sel (la vé­ri­té mo­rale) et du par­ti­cu­lier (la vie hu­maine et sa vé­ri­té à elle) », écrit Joa­chim Kal­ka. Une voie dans la­quelle se sont en­suite en­gouf­frés les deux autres écri­vains phares du « ca­non lit­té­raire du mo­der­nisme » – ou du moins de la pre­mière moi­tié du xxe siècle : James Joyce et Franz Kaf­ka. (In­ci­dem­ment, sou­ligne l’au­teur, Kaf­ka est juif ; et Leo­pold Bloom, le pro­ta­go­niste d’Ulysse, aus­si.) À leur suite, c’est toute la lit­té­ra­ture du

xxe siècle qui ten­te­ra à son tour cette « fu­sion de l’uni­ver­sel et du par­ti­cu­lier », se­lon les termes de Kal­ka. Karl Kraus vou­lait sans doute ex­pri­mer la même chose, mais plus di­rec­te­ment, quand il di­sait : « Qu’une opi­nion soit cor­recte im­porte peu ; ce qui im­porte, c’est ce­lui qui l’ex­prime. » Lettre à Jacques Ri­vière, fé­vrier 1914.

Joa­chim Kal­ka re­vi­site « la my­tho­lo­gie du xixe siècle qui mêle ro­man­tisme et mo­der­ni­té, lu­mière et obs­cu­ri­té, et baigne dans la lu­mi­nes­cence des lam­pa­daires à gaz ».

Gas­light, de Joa­chim Kal­ka, tra­duit de l’al­le­mand par Isa­bel Car­go Cole, New York Re­view Books, 2017.

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