LA TENTATION DU PÈRE LÉO

Le nou­veau ro­man de Wal­ter Si­ti ne laisse per­sonne in­dif­fé­rent en Ita­lie. Dé­lais­sant l’au­to­fic­tion, l’écri­vain ra­conte les affres d’un prêtre qui porte en lui le tour­ment d’une faute in­ex­piable.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - EMA­NUELE TREVI. Cor­riere del­la Se­ra.

Au feu de Dieu, de Wal­ter Si­ti

Dans Au feu de Dieu, le nou­veau ro­man de Wal­ter Si­ti, la tour Uni­cre­dit veille jour et nuit sur Mi­lan. Si la tour de Ba­bel fut un acte d’or­gueil et de dé­me­sure, pu­ni par la confu­sion des langues, le grat­te­ciel le plus haut d’Ita­lie semble nour­rir des am­bi­tions au­tre­ment plus mo­destes que celles de son illustre ar­ché­type bi­blique. Il est le miroir d’un ciel qui, quand il est beau, comme cha­cun sait, est vrai­ment beau, mais qui n’en est pas moins vide, pas moins avare de si­gnaux et, évi­dem­ment, de mal­heurs. Le per­son­nage prin­ci­pal du livre, Leo Bas­so­li, en sait quelque chose. Un prêtre de 33 ns qui ne laisse ja­mais de ré­pit à Dieu, dont il re­çoit en échange de longs si­lences ou, pire en­core, d’obs­curs oracles in­ter­cep­tés entre le som­meil et la veille, fa­ta­le­ment dé­for­més, im­pos­sibles à in­ter­pré­ter. Pour ses ouailles, Leo est un ex­cellent prêtre, de ceux en qui on peut avoir confiance, in­tel­li­gent et plein d’em­pa­thie. Mais il porte en lui une faute in­ex­tin­guible, une es­pèce d’éner­gie noire qui, au plus pro­fond de son être, en fait bien plus un pé­ni­tent qu’un pas­teur. Cette faute, le monde la nomme pé­do­phi­lie et en est aus­si hor­ri­fié que Leo l’est par lui-même. Pour­tant, on ne re­con­naît ja­mais par­fai­te­ment, dans l’uni­ver­sa­li­té des noms don­nés aux pé­chés, les pé­cheurs in­di­vi­duels, de la même fa­çon que les noms at­tri­bués aux ma­la­dies par la mé­de­cine échouent à dé­fi­nir tout ma­lade en par­ti­cu­lier. Mais je ne cherche pas ici à élu­der ha­bi­le­ment l’évi­dence : beau­coup de pages de ce livre sont sca­breuses, cer­taines à la li­mite du sup­por­table. Au feu de Dieu est ar­ri­vé en li­brai­rie en Ita­lie en­ve­lop­pé d’un par­fum de scan­dale. Je veux sim­ple­ment faire re­mar­quer que Si­ti, comme tout écri­vain digne de ce nom, mise sur la ca­pa­ci­té des lec­teurs à ef­fec­tuer l’opé­ra­tion élé­men­taire dont dé­coule toute la lit­té­ra­ture mo­derne : faire la dis­tinc­tion entre le point de vue de l’au­teur et ce­lui du per­son­nage. Ce­la fait par­tie des « fon­da­men­taux » qui, si je ne m’abuse, sont même en­sei­gnés à l’école, et qui nous in­ter­dit sen­sé­ment de conclure que Na­bo­kov cou­chait avec les filles mi­neures de ses hôtes, ou que Dos­toïevs­ki, par exemple, prô­nait l’in­fan­ti­cide. La seule in­fa­mie que peut com­mettre un écri­vain est jus­te­ment celle de ju­ger ce qu’il dé­crit, de s’ar­ro­ger une sorte de su­pé­rio­ri­té mo­rale dont il ne sau­rait être le dé­po­si­taire. Si la cri­tique n’est pas ca­pable de faire ces dis­tinc­tions élé­men­taires, au­tant s’en re­mettre di­rec­te­ment à l’ins­tinct des lec­teurs ou aux pe­tites étoiles d’Ama­zon.

Pour en re­ve­nir au su­jet de la faute et de la conscience, Leo n’est tom­bé qu’une seule fois dans sa vie dans le pé­ché qui le tour­mente. Lorsque nous fai­sons sa connais­sance, il vit chas­te­ment de­puis de nom­breuses an­nées, exer­çant sur lui-même un contrôle érein­tant. Mais, dans une comp­ta­bi­li­té mo­rale vé­ri­ta­ble­ment ri­gou­reuse comme celle que le hé­ros de Si­ti s’im­pose à lui-même, la « concu­pis­cence », comme disent les confes­seurs, est un pro­blème bien plus épi­neux que la dis­tinc­tion entre ce qu’on a fait et ce qu’on s’est contraint à ne pas faire. Le vrai vi­sage de l’En­ne­mi n’est pas la faute mais la tentation. La faute peut s’ex­pier, c’est un fait ; la tentation en re­vanche nous re­lègue dans une éter­nelle in­cer­ti­tude, elle est ca­pable de pol­luer les eaux les plus pures d’un seul de ses grains ma­lé­fiques. La puis­sance est plus dia­bo­lique que l’acte.

Si­ti dé­peint de main de maître cet état d’an­goisse mor­ti­fiante, cette fo­rêt luxu­riante de scru­pules et d’ob­ses­sions, por­tées jus­qu’à leurs in­évi­tables consé­quences tra­giques. C’est une his­toire ter­rible que celle d’Au feu de Dieu, où l’ins­tru­ment du sa­lut de­vient la cause de la per­di­tion. Car c’est bien sa conscience hy­per­tro­phiée qui aveugle Leo à l’heure du ren­dez-vous dé­ci­sif avec le des­tin. Bien sûr, elle l’em­pêche de re­tom­ber dans le pé­ché, mais elle l’anéan­tit au mo­ment même où l’exer­cice de la cha­ri­té, la ver­tu chré­tienne su­prême, ne peut plus at­tendre. Si­ti n’en­tend pas du tout sug­gé­rer, comme cer­tains l’ont ab­sur­de­ment écrit, que son pro­ta­go­niste au­rait pu,

s’il était re­tom­bé dans le pé­ché, sau­ver l’être pauvre et fra­gile qui lui avait été confié. C’est à la ri­gueur ce qu’en re­tient l’es­prit confus de Leo. Mais, nous, nous n’y croyons pas un seul ins­tant. Com­ment pour­rait-on at­tri­buer une bes­tia­li­té aus­si mé­ca­nique à l’au­teur ? Le pes­si­misme an­thro­po­lo­gique de Si­ti, qui ne date pas d’au­jourd’hui, pointe plu­tôt du doigt la dis­cor­dance entre ce que nous croyons être et les évé­ne­ments cen­sés rendre ces convic­tions réelles.

Ce ro­man, que Si­ti pu­blie à tout juste 70 ans, marque un tour­nant dans son par­cours de nar­ra­teur. Un be­soin qui se fai­sait dé­jà as­sez clai­re­ment res­sen­tir dans son pré­cé­dent livre, in­ti­tu­lé non sans rai­son Exit Stra­te­gy. On pour­rait ris­quer une syn­thèse en af­fir­mant que sa pers­pec­tive est pas­sée de la confes­sion à l’ima­gi­na­tion. Ce je « ex­pé­ri­men­tal et aléa­toire », comme il l’a dé­fi­ni lui-même, bref ce « Wal­ter Si­ti » qui a été pen­dant long­temps aus­si bien le nar­ra­teur que le per­son­nage de ses his­toires, semble en ef­fet cé­der la place à un per­son­nage pour ain­si dire plus clas­sique, sur­gi de son ima­gi­na­tion. C’est un nar­ra­teur qui, pour ceux qui connaissent sa tra­jec­toire, s’ap­pa­rente un peu à un re­trai­té de l’exis­tence qui au­rait choi­si de se mettre de cô­té, conser­vant ses pré­ro­ga­tives de ma­rion­net­tiste tout en re­non­çant à celles de la ma­rion­nette. Il pro­fite d’une sa­gesse bien mé­ri­tée, par ailleurs trop in­tel­li­gent pour ne pas in­si­nuer qu’il pour­rait s’agir d’une mé­prise ab­so­lue (« Quand nos illu­sions nous aban­donnent, nous nous flat­tons de croire que c’est nous qui les avons aban­don­nées »). Mais at­ten­tion : de Wal­ter Si­ti, il ne reste pas que le nom de l’au­teur en cou­ver­ture. Avant d’ab­di­quer avec hon­neur, il s’est oc­troyé une cin­quan­taine de notes de bas de page et une poi­gnée de lignes en ita­liques, nous rap­pe­lant que les vrais loups, quand bien même leur pe­lage se­rait tom­bé ou au­rait blan­chi, ne re­noncent pas à leurs vices mais les trans­forment ou les dis­si­mulent, comme si seul le fait de res­ter fi­dèle à soi-même pou­vait en­gen­drer la nou­veau­té.

En fin de compte, entre le Wal­ter Si­ti em­pi­rique né à Mo­dène en 1947 et ce ro­man-ci, est de nou­veau par­ve­nu à se glis­ser, avec toute l’éner­gie ar­tis­tique et vi­sion­naire propre à son cy­nisme et à sa pié­té, le vieux Wal­ter Si­ti que l’on croyait des­ti­né à s’éclip­ser. Et il lui en faut si peu pour im­pri­mer sa pré­sence que même ce­lui qui n’au­rait lu au­cun des livres de sa sa­ga se ren­drait vite compte que c’est bien ce­la qui se trouve au coeur de son oeuvre, la re­la­tion entre ce­lui qui in­vente et ce­lui qui est in­ven­té, entre la voix qui ra­conte et la vie qui est ra­con­tée. Re­la­tion dé­chi­rante, car toute l’ex­pé­rience et le dis­cer­ne­ment ac­cu­mu­lés par le vieux nar­ra­teur se re­flètent né­ces­sai­re­ment dans les er­reurs et l’ab­sence d’ave­nir de son per­son­nage. Ce­lui qui n’a pas réus­si est tou­jours l’ombre, ou la force de gra­vi­té de ce­lui qui a réus­si. Un peu comme ce qui est ar­ri­vé au Zu­cker­man de Phi­lip Roth : on fran­chit une ligne d’ombre au-de­là de la­quelle il n’est plus si urgent de ra­con­ter sa propre vie pour exis­ter. C’est un pas­sage, un glis­se­ment de la pre­mière à la troi­sième per­sonne, qui concède à la pre­mière de gar­der in­tacte sa sub­stance hu­maine, s’apla­tis­sant dans l’ombre mais évi­tant de dis­pa­raître.

La fi­gure du ro­man­cier qui naît de cette mu­ta­tion est comme une al­lé­go­rie, un masque de sé­ni­li­té. Rien n’est plus né­ces­saire s’il est vrai, comme on peut le lire dans Au feu de Dieu, que le seul geste qui donne à la vie sa di­gni­té est de « se sai­sir de tous les gains ac­cu­mu­lés jusque-là dans la ges­tion de soi et de les re­mettre en jeu ».

Au feu de Dieu, que Wal­ter Si­ti pu­blie à tout juste 70 ans, marque un tour­nant im­por­tant dans son par­cours de nar­ra­teur.

Au feu de Dieu, de Wal­ter Si­ti, tra­duit de l’ita­lien par Mar­tine Se­gonds-Bauer, Ver­dier, 352 p., 14 €.

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