BOOKS EN A PAR­LÉ

BIEN­VE­NUE CHEZ LES COCOVORES

Books - - EN LIBRAIRIE - — Voir Books n° 32, mai 2012.

Au­gust En­gel­hardt était un jeune phar­ma­cien ori­gi­naire de Nu­rem­berg. En 1902, il s’em­bar­qua pour Ka­ba­kon. Cette pe­tite île du Pa­ci­fique fai­sait alors par­tie de l’Em­pire co­lo­nial al­le­mand. En­gel­hardt y fon­da une com­mu­nau­té « co­co­vore » d’ado­ra­teurs du So­leil : ses membres, adeptes du nu­disme (pour mieux com­mu­nier avec les rayons de l’astre), se nour­ris­saient ex­clu­si­ve­ment de noix de coco, fruit consi­dé­ré comme di­vin.

Ce per­son­nage haut en cou­leur et tout à fait réel est le hé­ros du der­nier ro­man de Ch­ris­tian Kracht. Lors de sa pa­ru­tion ou­treR­hin, en 2012, il avait sus­ci­té une énorme po­lé­mique. Dans Der Spie­gel, le jour­na­liste et es­sayiste Georg Diez avait si­gné une charge vio­lente contre l’au­teur, l’ac­cu­sant d’« ou­vrir la porte à la pen­sée de droite ». Son ro­man, ex­pres­sion d’une « vi­sion ra­ciste du monde », se­rait, se­lon lui, un exemple de la ma­nière dont « une pen­sée an­ti­mo­derne, en­ne­mie de la dé­mo­cra­tie, to­ta­li­taire, par­vient à se frayer un che­min au­près du grand pu­blic ». À l’ap­pui de son ar­gu­men­ta­tion, un échange de cour­riels pu­bliés entre Kracht et le com­po­si­teur amé­ri­cain Da­vid Woo­dard : les deux hommes s’y avouent leur fas­ci­na­tion pour Kim Jong­il ou le pro­jet Nue­va Ger­ma­nia, pe­tit vil­lage du Pa­ra­guay fon­dé par le beau­frère de Nietzsche, un an­ti­sé­mite no­toire. Des confrères écri­vains, dont la Prix No­bel El­friede Je­li­nek, avaient pris la dé­fense de Kracht. Ré­sul­tat, on s’était ar­ra­ché l’ou­vrage. Un suc­cès de scan­dale, donc, mais pas seule­ment : la plu­part des critiques s’étaient mon­trés en­thou­siastes, pré­fé­rant ju­ger pour elle­même une oeuvre que le Süd­deutsche Zei­tung qua­li­fiait d’« ex­pé­rience nar­ra­tive ma­nié­riste et iro­nique ». Dans Im­pe­rium, ce qui est dé­crit en fi­li­grane, c’est le des­tin man­qué de l’Al­le­magne, au som­met de sa puis­sance au dé­but du xxe siècle et qui, en quelques dé­cen­nies, va tout perdre. Kracht fait d’En­gel­hardt un double pos­sible de cet autre ar­tiste ra­té, vé­gé­ta­rien comme lui : Adolf Hit­ler. « L’un comme l’autre ont vou­lu mo­de­ler le monde se­lon des exi­gences ex­trêmes de pu­re­té », note dans Die Zeit Tho­mas As­sheu­rer, pour qui « le dé­raille­ment d’En­gel­hardt n’est qu’un pré­lude à l’hor­reur na­zie ». Mais le hé­ros d’Im­pe­rium in­carne aus­si un idéal per­du. Alors que le vrai En­gel­hardt est mort en 1919, Kracht le fait sur­vivre à la Se­conde Guerre mon­diale : des sol­dats amé­ri­cains dé­barquent sur l’île et pro­posent à l’as­cète du Co­ca­Co­la et des hot dogs, sym­boles du nou­vel em­pire. « Si l’on prend au sé­rieux les dires du nar­ra­teur, es­time As­sheu­rer, c’est l’Al­le­magne qui est ré­ha­bi­li­tée ici. Pas l’Al­le­magne his­to­rique qui s’est dé­na­tu­rée, mais l’Al­le­magne ro­man­tique, l’âme, la culture al­le­mande, cette étin­celle au mi­lieu des té­nèbres. »

Im­pe­rium, de Ch­ris­tian Kracht, tra­duit de l’al­le­mand par Co­rin­na Gep­ner, Phé­bus, 22 €. En li­brai­rie le 5 oc­tobre.

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