L’ave­nir ra­dieux de la lec­ture

LE TEMPS D’ÉCRIRE

Books - - EN LIBRAIRIE - Par Jean-Louis de Mon­tes­quiou

La lec­ture est chro­no­phage, on le sait bien. « Proust est trop long et la vie est trop courte », se plai­gnait dé­jà Ana­tole France. Mais que dire de l’écri­ture, elle qui exige de l’écri­vain qu’il plaque « le fond de son pan­ta­lon sur le fond de sa chaise » (King­sley Amis) aus­si long­temps que pos­sible ? Soit de l’aube au cré­pus­cule, comme Gio­no. Ou du cré­pus­cule à l’aube, comme George Sand. Voire du cré­pus­cule au cré­pus­cule, comme Flau­bert (« Pen­dant les huit der­niers jours, j’avais dor­mi en tout dix heures. Je me sou­te­nais avec de l’eau froide et du ca­fé. C’était une pioche for­ce­née… ») ou en­core Sol­je­nit­syne (16 heures de tra­vail par jour, 365 jours par an pour pro­duire les 6 000 pages de La Roue rouge). La plu­part des écri­vains placent heu­reu­se­ment la barre moins haut, à l’ins­tar d’An­tho­ny Trol­lope : « Je pense que tous ceux qui ont vé­cu comme des hommes de lettres – tra­vaillant chaque jour comme des tra­vailleurs jour­na­liers – se­ront d’ac­cord avec moi pour dire que trois heures par jour pro­dui­ront le maxi­mum de ce que l’on doit écrire quo­ti­dien­ne­ment. »

Ques­tion pro­duc­ti­vi­té, on constate là en­core de fortes va­ria­tions. Bal­zac, par exemple, a un gros ren­de­ment : « Dans la fu­reur de la né­ces­si­té, j’écris trois feuillets par heure. » N’a­t­il pas ter­mi­né La Messe de l’athée en une nuit ? Sten­dhal aus­si, qui au­rait écrit (dic­té) La Char­treuse de Parme en 53 jours, soit plus de 10 pages par 24 heures, une vé­ri­table prouesse… Pour­tant dé­pas­sée par Si­me­non : 80 pages par jour à son apo­gée, un ro­man en 10 jours. On trouve bien sûr l’in­verse – des gens comme He­ming­way (« J’ai sou­vent pas­sé toute une ma­ti­née sur un seul pa­ra­graphe… Des jour­nées à 400 ou 600 mots bien faits, ça m’al­lait très bien »). Ou en­core le poète Walt Whit­man, pro­ba­ble­ment le dé­ten­teur du re­cord, qui a pas­sé sa (longue) vie sur un seul re­cueil, Feuilles d’herbe (neuf édi­tions suc­ces­sives, re­vues et cor­ri­gées tout de même). La pro­duc­ti­vi­té moyenne doit ce­pen­dant tour­ner entre 500 et 1 500 mots par jour. Im­pos­sible de par­ler de norme, même si Hen­ry Miller pro­pose celle­ci, dra­co­nienne : « Je fai­sais par­fois des jour­nées à 5 000, par­fois 7 000, par­fois 8 000 mots ; et je pense qu’un écri­vain digne de ce nom doit faire au moins 5 000 mots par jour. ». Au mi­ni­mum, on peut se confor­mer à cette maxime de l’âge clas­sique : Nul­la dies sine li­nea (« Pas un jour sans une ligne »). Un dic­ton que Jules Re­nard a re­vu à la baisse (il écri­vait une ligne par jour, pas plus) ; et Gé­rard Ge­nette fran­che­ment à la hausse : « Nul­la dies sine ali­nea » (sans pa­ra­graphe).

Heu­reu­se­ment, l’ac­ti­vi­té créa­trice peut se com­bi­ner avec d’autres. So­mer­set Mau­gham reste ain­si dans son bain le temps re­quis pour trou­ver les deux pre­mières phrases qui lan­ce­ront son tra­vail du jour ; Woo­dy Al­len, lui, dit ré­flé­chir pen­dant 45 mi­nutes sous sa douche. Les toi­lettes peuvent d’ailleurs ve­nir s’ajou­ter à la toi­lette. Vla­di­mir Na­bo­kov au­rait ain­si écrit La Vraie vie de Se­bas­tian Knight as­sis sur le bi­det. En fait, on peut écrire tout le temps, dans sa tête du moins. Quitte à trans­fé­rer en­suite sa pro­duc­tion sur du pa­pier à ci­ga­rette, l’ap­prendre par coeur, puis ava­ler le tout, comme Sol­je­nit­syne avait à le faire au Gou­lag.

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