ÎLES FANTÔMES ET TERRES FICTIVES

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - DAMIAN WHITWORTH.

Des îles n’ayant ja­mais exis­té et fi­gu­rant sur des cartes qui ont tra­ver­sé les siècles. Ou bien un pays de co­cagne in­ven­té par un es­croc pour sou­ti­rer de l’ar­gent à des in­ves­tis­seurs. La car­to­gra­phie est tout sauf une science exacte.

Des îles n’ayant ja­mais exis­té et fi­gu­rant sur des cartes nau­tiques qui ont tra­ver­sé les siècles. Ou en­core un pays de co­cagne sur la côte du Hon­du­ras, ima­gi­né par un es­croc de gé­nie pour sou­ti­rer de l’ar­gent à des in­ves­tis­seurs… La car­to­gra­phie n’est pas tou­jours une science exacte.

En no­vembre 2012, le monde a per­du une île. De­puis plus de cent ans, l’île de Sable fi­gu­rait sur les cartes, dans la mer de Co­rail, à mi-che­min entre l’Aus­tra­lie et la Nou­velle-Ca­lé­do­nie. Mais, lors­qu’une équipe d’océa­no­graphes ef­fec­tuant une étude sur la tec­to­nique des plaques est ar­ri­vée sur les lieux, elle n’a trou­vé que de l’eau, à perte de vue et sur 1 300 mètres de pro­fon­deur. Cette île, qui ap­pa­raît dans les bases de don­nées ma­ri­times et sur Google Maps, semble de­voir son exis­tence fan­to­ma­tique au fait que les cartes nu­mé­riques mo­dernes sont éta­blies à par­tir de don­nées sa­tel­li­taires et de vieilles cartes nau­tiques de l’Ami­rau­té bri­tan­nique. En 1774, le ca­pi­taine James Cook aper­çut une île de sable à quelque 260 milles ma­rins à l’est de sa lo­ca­li­sa­tion ac­tuelle. En 1876, un ba­lei­nier re­pé­ra une île plus proche de ses co­or­don­nées. En 1895, des îlots de sable furent in­ven­to­riés sur une carte de l’Ami­rau­té bri­tan­nique et un peu plus tard dans un an­nuaire ma­ri­time aus­tra­lien.

À par­tir de 1979, tou­te­fois, les Fran­çais se mettent à re­ti­rer cette île in­exis­tante de leurs cartes nau­tiques. L’ex­pé­di­tion de 2012 ne l’a pour­tant pas com­plè­te­ment rayée de la carte : ta­pez « San­dy Is­land » sur Google Maps, et son an­cien « em­pla­ce­ment » ap­pa­raît bien dans la vaste éten­due du Pa­ci­fique Sud, mais as­sor­ti d’une note ex­pli­quant qu’il s’agit d’une « île in­exis­tante ré­per­to­riée sur les cartes de­puis plus d’un siècle ». In­exis­tante et tou­jours sur la carte 2.

Le livre fas­ci­nant d’Ed­ward Brooke-Hit­ching, qui se dé­fi­nit comme un « car­to­phile in­cor­ri­gible », montre que des lieux qui n’existent pas peuvent per­du­rer, par­fois des siècles, à par­tir du mo­ment où un car­to­graphe les a consi­gnés noir sur blanc. « Il s’agit d’un at­las du monde non pas tel qu’il a exis­té mais tel qu’on se le fi­gu­rait. » Sou­vent, cer­tains ai­me­raient bien que ces en­droits existent vrai­ment. En 1997, alors que les États-Unis et le Mexique s’ap­prê­taient à se par­ta­ger les eaux in­ter­na­tio­nales riches en pé­trole du golfe du Mexique, le Mexique en­voya un bâ­ti­ment de la Ma­rine à la re­cherche de l’île Ber­me­ja (« ver­meille »), qui avait été pla­cée au large de la pé­nin­sule du Yu­tacán sur les cartes ma­ri­times entre le xvie et le xixe siècle. La Ma­rine ne trou­va rien. Une ex­pé­di­tion or­ga­ni­sée par une uni­ver­si­té mexi­caine en 2009 fit éga­le­ment chou blanc. Cir­cu­lèrent alors des théo­ries du com­plot af­fir­mant que l’île avait été dé­truite par la CIA, et des res­pon­sables po­li­tiques mexi­cains ré­cla­mèrent une en­quête, car seule une bombe H au­rait pu faire dis­pa­raître l’île.

Il n’y a pas que dans les lieux les plus re­cu­lés des grands océans que des sites car­to­gra­phiés peuvent être aus­si pé­rennes qu’in­sai­sis­sables. La men­tion de « ruines » sur la carte de l’ex­pé­di­tion de l’ex­plo­ra­teur William Leo­nard Hunt dans le dé­sert du Ka­la­ha­ri en 1885 a don­né lieu de nom­breux voyages en quête de la « ci­té per­due du Ka­la­ha­ri ». La plus ré­cente, en 2010, qui uti­li­sa des ULM pour les ob­ser­va­tions aé­riennes, ne se­ra cer­tai­ne­ment pas la der­nière.

Par­fois, aus­si, les cartes sont fausses parce qu’elles sont fon­dées sur un mythe. Thu­lé, terre in­con­nue que l’on pen­sait être si­tuée à proxi­mi­té du cercle po­laire, ap­pa­raît dans les écrits des Grecs an­ciens puis chez Vir­gile et Pline. Dans la Car­ta ma­ri­na, éta­blie au xvie siècle par le Sué­dois Olaus Ma­gnus, elle est si­tuée au nord-ouest des Or­cades et gar­dée par de re­dou­tables monstres ma­rins. Nombre de cartes éga­le­ment sont in­exactes à cause d’er­reurs de bonne foi, dues à de mau­vais ins­tru­ments de me­sure ou à l’in­ter­pré­ta­tion er­ro­née d’un mi­rage ou en­core de for­ma­tions nua­geuses à basse al­ti­tude. Et puis il a des cartes qui sont des fic­tions parce que leur au­teur était un af­fa­bu­la­teur. Le char­la­tan le plus ef­fron­té évo­qué dans le livre est l’Écos­sais Gre­gor MacG­re­gor – un mer­ce­naire qui se trouve être l’ar­rière-pe­tit­ne­veu du hors-la-loi Rob Roy 3, le­quel dé­bar­qua à Londres en 1822 en af­fir­mant que le roi de la côte des Mous­tiques lui avait ac­cor­dé un royaume si­tué dans ce qui est le Hon­du­ras ac­tuel : le ter­ri­toire de Poyais. Poyais, af­fir­mait ain­si Gre­gor MacG­re­gor, était une terre mer­veilleu­se­ment fer­tile, re­gor­geant d’or, et il avait juste be­soin de fi­nan­ce­ment pour l’ex­ploi­ter. À l’aide d’un guide pro­mo­tion­nel in­ti­tu­lé Aper­çu de la côte des Mous­tiques, in­cluant le ter­ri­toire de Poyais, il réus­sit à sou­ti­rer une pe­tite for­tune à des in­ves­tis­seurs. Deux na­vires de co­lons se mirent en route pour le Hon­du­ras. Mais de Poyais, point, et les co­lons se re­trou­vèrent coin­cés au beau mi­lieu de ma­rais im­pa­lu­dés. Autre exemple, une carte de l’Arc­tique da­tant de 1913 fait fi­gu­rer le ter­ri­toire de Brad­ley et le ter­ri­toire de Cro­cker.

Au­cun des deux n’existe, mais ils té­moignent de la concur­rence fé­roce que se li­vraient les ex­plo­ra­teurs amé­ri­cains Fre­de­rik Cook et Ro­bert Pea­ry pour at­teindre le pôle Nord en pre­mier. Tous les deux s’at­tri­buent la conquête du pôle Nord, et tous deux jettent un doute sur leurs ex­ploits en af­fir­mant avoir aper­çu une terre dans le haut Arc­tique.

Le ter­ri­toire de Brad­ley est bap­ti­sé ain­si en l’hon­neur du spon­sor de Cook, et ce­lui de Cro­cker porte le nom de fa­mille de l’un des bailleurs de fonds de Pea­ry. Il s’avère que ce der­nier avait ajou­té a pos­te­rio­ri dans son jour­nal de bord avoir aper­çu le ter­ri­toire de Cro­cker, là où il avait écrit pré­cé­dem­ment : « Au­cune terre en vue au­jourd’hui. »

Il y a dans cet ou­vrage abon­dam­ment illus­tré de sa­vou­reuses his­toires, comme celle de May­da, une île de l’At­lan­tique Nord qui n’a ces­sé de chan­ger d’em­pla­ce­ment et de forme au cours des siècles sans que qui­conque ait ja­mais fou­lé son sol. Et qui, après tout, n’est peu­têtre pas une île fan­tôme : en 1948, un na­vire scien­ti­fique a iden­ti­fié, grâce à son so­nar, une pointe de terre émer­gée de 45 ki­lo­mètres de dia­mètre au sud du Groen­land. « Lors d’un évé­ne­ment géo­lo­gique violent sur­ve­nu il y a plu­sieurs siècles, on peut sup­po­ser que l’île de May­da a dis­pa­ru sous les flots, écrit Ed­ward Brooke-Hit­ching. Quelques traits de plume sur de vieilles cartes sont la seule trace d’une île en­tière qui s’éle­vait fiè­re­ment jadis dans l’At­lan­tique à cet en­droit. »

Mais, même si ce livre traite sur­tout de lieux qui n’ont ja­mais exis­té ou qui n’existent plus, il laisse aus­si en­tendre que, même à l’ère du sa­tel­lite, il y a en­core des sites qui n’ap­pa­raissent sur au­cun re­le­vé. Une fois que l’île de Sable a été of­fi­ciel­le­ment ef­fa­cée en 2012, Dan­ny Dor­ling, pré­sident ho­no­raire de la So­cié­té des car­to­graphes bri­tan­nique, a es­ti­mé qu’elle exis­tait peut-être bel et bien. « Il est peu pro­bable que quel­qu’un ait in­ven­té cette île de toutes pièces, ju­geait-il. Ce qui est plus pro­bable, c’est qu’on l’ait dé­cou­verte et pla­cée au mau­vais en­droit. Je ne se­rais pas sur­pris que l’île de Sable existe vrai­ment quelque part dans le coin. »

The Phan­tom At­las: The Grea­test Myths, Lies and Blun­ders on Maps (« L’at­las fan­tôme : les plus grands mythes, men­songes et bé­vues des cartes »), d’Ed­ward Broo­keHit­ching 1, Si­mon & Schus­ter, 2016, 256 p.

Sep­ten­trio­na­lium Ter­ra­rum Des­crip­tio : l’Arc­tique tel que se le fi­gu­rait en 1595 le ma­thé­ma­ti­cien et géo­graphe fla­mand Gerard Mer­ca­tor (ici dans une ré­édi­tion de 1623).

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