Le té­moin peut consti­tuer un obs­tacle à l’écri­ture de l’his­toire.

En théo­rie, on peut pu­blier ce que l’on veut en Al­gé­rie. Mais sexe, re­li­gion et ar­mée res­tent des ta­bous et l’his­toire ré­cente du pays, un ter­rain mi­né. Ce­la n’a pas em­pê­ché l’avè­ne­ment d’une nou­velle gé­né­ra­tion d’écri­vains, gé­niaux et sub­ver­sifs.

Books - - 22 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO -

Votre au­teur ve­dette, Ka­mel Daoud, a pu­blié ré­cem­ment son deuxième ro­man, Za­bor ou les Psaumes. Cet écri­vain fran­co­phone pu­blie si­mul­ta­né­ment en France chez Actes Sud et en Al­gé­rie aux édi­tions Bar­zakh. Com­ment l’avez-vous dé­cou­vert et ac­com­pa­gné ?

Lors de notre ren­contre, en 2007, Ka­mel Daoud était dé­jà connu en Al­gé­rie comme un chro­ni­queur pas­sion­né. Il écri­vait dans Le Quo­ti­dien d’Oran, entre autres. Il avait be­soin d’ar­gent et la presse l’ab­sor­bait presque com­plè­te­ment, lui lais­sant peu de temps pour se consa­crer à un ou­vrage de longue ha­leine. Il vi­vait sous ten­sion – c’est d’ailleurs sa fa­çon d’être! Ce qui ex­plique qu’il ait d’abord écrit des nou­velles : la forme brève cor­res­pon­dait par­fai­te­ment aux contraintes qui étaient les siennes. Nous avons com­men­cé par pu­blier son re­cueil, La Pré­face du nègre, qui porte sur la dif­fi­cul­té d’être al­gé­rien au­jourd’hui, dans l’ombre écra­sante des an­ciens com­bat­tants de l’in­dé­pen­dance. Lau­réat du prix We­pler, ce livre a été tra­duit en al­le­mand et en ita­lien ; en France, les édi­tions Sa­bine Wes­pie­ser en ont ra­che­té les droits et l’ont pu­blié sous le titre Le Mi­no­taure 504. C’était dé­jà un beau suc­cès éditorial.

Puis, en fé­vrier 2010, Ka­mel Daoud a pu­blié sur le site du Monde et dans Le Quo­ti­dien d’Oran un texte sur Meur­sault, le per­son­nage de L’Étran­ger de Ca­mus. In­ti­tu­lé Meur­sault ou l ’Arabe tué deux fois, le texte a sus­ci­té beau­coup de com­men­taires. Je lui ai dit qu’il te­nait là une idée de ro­man. Mais, pour l’écrire, il fal­lait sanc­tua­ri­ser du temps. On lui a im­pro­vi­sé une ré­si­dence d’écri­vain dans l’At­las et, en deux se­maines, il a écrit ce qui al­lait de­ve­nir Meur­sault, contre-en­quête. On a en­suite tra­vaillé en­semble sur le texte. À cette époque, Ka­mel Daoud n’était pas en­core sûr de pou­voir se lan­cer dans la lit­té­ra­ture. Le jour­na­lisme était son gagne-pain, et il a eu du mal à quit­ter le monde fas­ci­nant de la chro­nique de presse. C’est un genre sans équi­valent en France, avec ses stars comme Sid Ah­med Se­miane, dit « SAS », ou Chaw­ki Ama­ri. Même après le suc­cès de son pre­mier ro­man, il n’a pas été fa­cile à Ka­mel Daoud de s’ar­ra­cher à ce rythme de l’écri­ture quo­ti­dienne sur l’ac­tua­li­té.

La thé­ma­tique fran­co-al­gé­rienne et la ré­in­ven­tion de Ca­mus n’ex­pliquent-elles pas l’en­goue­ment pour Meur­sault, contre-en­quête en France ? En somme, n’a-t-on pas ap­pré­cié ce (bon) livre pour de mau­vaises rai­sons ?

Le suc­cès d’un livre est tou­jours un phé­no­mène très com­plexe, et, au-de­là de 15 000 ou 20 000 exem­plaires ven­dus, il re­pose sou­vent sur un mal­en­ten­du! Alors on peut consi­dé­rer en ef­fet que ce pre­mier ro­man a été pris d’em­blée dans le piège fran­co-al­gé­rien, c’est-à-dire dans une dy­na­mique tou­jours puis­sante de pas­sions et de res­sen­ti­ments. Voyez quelle ébul­li­tion a pro­vo­qué Em­ma­nuel Ma­cron lorsque, au cours de la cam­pagne pré­si­den­tielle, il a qua­li­fié – à tort, à mon avis – l’en­tre­prise co­lo­niale fran­çaise de « gé­no­cide ».

Mais cette mé­moire-là n’ex­plique pas l’en­thou­siasme que le ro­man a sus­ci­té dans des pays comme le Bré­sil, les États-Unis ou le Viet­nam. Tra­duit en 33 langues, Meur­sault, contre-en­quête a été un vé­ri­table suc­cès in­ter­na­tio­nal. Daoud est un écri­vain du monde, ce qui est rare. Par­mi les au­teurs fran­co­phones ac­tuels, seul un Houel­le­becq exerce un

rayon­ne­ment com­pa­rable. Par­tout, l’écri­ture ba­roque et sen­suelle de Ka­mel Daoud happe le lec­teur. Pour son deuxième ro­man, Za­bor ou les Psaumes, il se sait at­ten­du au tour­nant : est-il « seule­ment » un chro­ni­queur gé­nial ou bien un écri­vain à part en­tière? Son suc­cès sus­cite aus­si pas mal de ja­lou­sies dans le mi­lieu in­tel­lec­tuel en Al­gé­rie. C’est un pays où le suc­cès est sus­pect, d’une fa­çon gé­né­rale.

Com­ment en êtes-vous ve­nu à créer les édi­tions Bar­zakh ?

Avec ma com­pagne, Sel­ma Hel­lal, nous avions cha­cun quit­té Al­ger au dé­but des an­nées 1990 pour al­ler suivre des études à l’étran­ger. Elle est al­lée faire Sciences-Po à Pa­ris, puis, une fois son di­plôme en poche, elle a conti­nué à Londres. Moi, pen­dant ce temps, je sui­vais des études d’ar­chi­tec­ture à Pa­ris. Nous li­sions fié­vreu­se­ment, et nous étions in­quiets de consta­ter à dis­tance la qua­si-ab­sence de pu­bli­ca­tions lit­té­raires en Al­gé­rie. C’étaient des an­nées noires pour notre pays, mar­quées par le ter­ro­risme et la ré­pres­sion, la guerre ci­vile, le chaos. Au dé­but des an­nées 1990, beau­coup d’écri­vains al­gé­riens s’étaient exi­lés à cause de la guerre ci­vile, comme Amin Zaoui, Ra­chid Mi­mou­ni… Je suis ren­tré en 1998, ma com­pagne en 2000, et là nous avons créé les édi­tions Bar­zakh, mot arabe qui dé­signe l’es­pace qui sé­pare le monde phy­sique du monde spi­ri­tuel, un peu comme les limbes chré­tiens. Le contexte, pa­ra­doxa­le­ment, s’y prê­tait. Il n’y avait pas une seule mai­son d’édi­tion lit­té­raire en Al­gé­rie, on n’y trou­vait alors que des édi­teurs sco­laires et pa­ra­sco­laires. En même temps, il y avait un foi­son­ne­ment de dé­si­rs et de créa­ti­vi­té. Nous en avons pro­fi­té pour ac­com­pa­gner le mou­ve­ment. Dans les pre­mières an­nées de Bar­zakh, nous édi­tions une quin­zaine d’écri­vains, comme Ka­teb Ya­cine, Ra­chid Boud­je­dra, Yas­mi­na Kha­dra…

Au dé­but, l’édi­tion était pour nous une ac­ti­vi­té an­nexe ; nous n’en avions pas be­soin pour vivre, ce qui nous a per­mis de nous mon­trer exi­geants. Nous nous sommes consa­crés avec ar­deur à la seule lit­té­ra­ture, pour don­ner à en­tendre la voix de jeunes au­teurs al­gé­riens fran­co­phones et ara­bo­phones. Nous vou­lions leur of­frir cette pos­si­bi­li­té dans leur propre pays. Nos choix étaient tran­chés et as­su­més, et ils le sont tou­jours : nous vou­lons en­cou­ra­ger une écri­ture qui ex­plore les ter­ri­toires de l’in­time. Par­mi les fran­co­phones, nous avons pu­blié Maïs­sa Bey, Mus­ta­pha Ben­fo­dil, Mo­ham­med Dib, Ka­mel Daoud. Par­mi les ara­bo­phones, men­tion­nons Ab­del­wa­hab Ben­man­sour, Ba­chir Mef­ti, Bou­bek­keur Zem­mal. Il y a en­core Amin Zaoui, qui écrit en arabe et en fran­çais. Au fil des an­nées, l’édi­tion est de­ve­nue pour nous un mé­tier à plein temps. Nous avons ap­pris ses contraintes et ses joies. Quinze ans après nos pre­miers pas, nous res­tons une pe­tite mai­son – l’équi­valent des Édi­tions de Mi­nuit en France – avec un ca­ta­logue de 150 titres. Ce qui im­porte, c’est que nous avons construit une ré­pu­ta­tion d’ex­cel­lence in­tel­lec­tuelle.

À pré­sent, vous pu­bliez aus­si des sciences hu­maines, sur­tout de l’his­toire. Pour­quoi ?

Nous avons di­ver­si­fié notre ca­ta­logue. Nous pu­blions des es­sais, des Mé­moires, des ou­vrages sur l’his­toire al­gé­rienne, pen­dant mais aus­si avant la co­lo­ni­sa­tion. Cette dé­marche n’est pas neutre. L’un des en­jeux, c’est d’em­bras­ser une his­toire com­plexe et riche, qui a

LE LIVRE

Un si par­fait jar­din,

Le Bec en l’air, 2007, 104 p. Illus­tré par Mi­chel De­nan­cé.

L’AU­TEUR

Sofiane Hadjadj est un écri­vain et édi­teur al­gé­rien né en 1970. Avec sa com­pagne, Sel­ma Hel­lal, il di­rige de­puis 2000 les édi­tions Bar­zakh. Ré­pu­tés pour leur exi­gence in­tel­lec­tuelle, ils comptent par­mi leurs au­teurs Ka­mel Daoud, qui a re­çu en France le Gon­court du pre­mier ro­man pour Meur­sault, contre-en­quête.

Sofiane Had­jaj : « L’Al­gé­rie a be­soin de temps pour faire son tra­vail de mé­moire. En France, il a fal­lu plu­sieurs dé­cen­nies pour com­men­cer à écrire lu­ci­de­ment sur la col­la­bo­ra­tion et la Shoah. »

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