La vie pri­vée n’est plus une norme so­ciale.

Books - - 22 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO -

ré­gu­liè­re­ment sur Fa­ce­book (« Ce que votre écri­ture ma­nus­crite dit de vous », par exemple), il y a de bonnes chances que les ré­sul­tats soient ex­ploi­tés par une so­cié­té nom­mée Cam­bridge Ana­ly­ti­ca pour avoir ac­cès non seule­ment à votre pro­fil Ocean (les big five), mais aus­si à votre pro­fil Fa­ce­book, avec votre nom. Se­lon The New York Times, Cam­bridge Ana­ly­ti­ca a conseillé Do­nald Trump pen­dant sa cam­pagne [lire « Le triomphe de la science du com­por­te­ment », p. 24].

Et puis, chaque fois que vous com­man­dez un Uber ou uti­li­sez Google Maps, pour ne ci­ter que deux ap­pli­ca­tions mo­biles, vous ré­vé­lez votre lo­ca­li­sa­tion et lais­sez une trace à ex­ploi­ter par d’autres – la police, bien sûr, mais aus­si peut-être des ha­ckers et d’autres dé­lin­quants, et na­tu­rel­le­ment des en­tre­prises com­mer­ciales. Ré­cem­ment, alors que je me trou­vais dans un res­tau­rant à New York, j’ai re­çu un mes­sage me fé­li­ci­tant d’avoir choi­si cet en­droit et m’in­di­quant les plats du jour. Je n’avais pour­tant pas uti­li­sé Google Maps pour m’y rendre, mais le simple fait d’avoir ac­ti­vé la lo­ca­li­sa­tion sur mon té­lé­phone me trans­for­mait en cible fa­cile.

Tout ce­la fait un peu froid dans le dos, mais, au fond, est-ce bien im­por­tant? C’est la ques­tion que nous de­vons nous po­ser. De­man­dez aux per­sonnes qui uti­lisent

Fa­ce­book ou les pro­duits Google, se dé­placent en Uber ou pu­blient des sel­fies sur Twit­ter si ce­la les dé­range que leurs don­nées per­son­nelles soient vendues comme la mar­chan­dise qu’elles sont : la plu­part vous di­ront que c’est un bien pe­tit prix à payer, vu l’avan­tage qu’il y a à se faire gui­der gra­tui­te­ment le long d’un iti­né­raire, à com­mu­ni­quer par e-mail ou à res­ter en contact avec de vieux amis.

S’il est vrai, comme l’a dit le pa­tron de Fa­ce­book, Mark Zu­cker­berg, que la vie pri­vée n’est plus une norme so­ciale, à quel mo­ment cesse-t-elle aus­si d’être une norme po­li­tique ? À par­tir de quel stade l’in­di­vi­du ou les li­ber­tés in­di­vi­duelles cessent-ils de pri­mer sur la rai­son d’État ? Car il se­rait naïf de croire que l’État ne s’in­té­resse pas à nos ha­bi­tudes de consommation, à l’en­droit où nous étions hier à 16 heures ou à l’iden­ti­té de nos amis. Les agences de ren­sei­gne­ment et la police achètent elles aus­si des don­nées aux cour­tiers. Elles le font en contour­nant les lois qui en­cadrent la col­lecte des don­nées per­son­nelles. Elles le font parce que c’est bon mar­ché. Et parce que les bases de don­nées com­mer­ciales sont di­ver­si­fiées, puis­santes et ro­bustes.

De plus, l’énorme masse de don­nées que nous lais­sons dans notre sillage quand nous uti­li­sons Gmail, pu­blions des pho­tos sur In­ter­net, sto­ckons des do­cu­ments sur Google Drive et fai­sons ap­pel à Uber a va­leur de té­moi­gnage pour la police et la jus­tice. Et par­fois ce sont les en­tre­prises de l’In­ter­net el­les­mêmes qui trans­mettent ces in­for­ma­tions pri­vées sans bron­cher, comme en té­moigne le cas de Ya­hoo qui, comme on l’a ap­pris en 2016, sur­veillait tout son flux d’e-mails en­trants pour le compte des au­to­ri­tés amé­ri­caines. Il y a aus­si cette ap­pli­ca­tion nom­mée Geo­fee­dia qui per­met­tait à la police de tri­an­gu­ler les don­nées per­son­nelles col­lec­tées sur une di­zaine de ré­seaux so­ciaux afin d’es­pion­ner des mi­li­tants et d’em­pê­cher des ma­ni­fes­ta­tions 3.

Il y a aus­si Pa­lan­tir, une très dis­crète en­tre­prise d’ana­lyse de don­nées de la Si­li­con Val­ley, fi­nan­cée par la CIA et uti­li­sée par la NSA, la CIA, le FBI, de nom­breuses forces de police, Ame­ri­can Express et des cen­taines d’autres en­tre­prises, ser­vices de ren­sei­gne­ment et ins­ti­tu­tions fi­nan­cières. Ses al­go­rithmes per­mettent l’ana­lyse ra­pide d’énormes vo­lumes de don­nées is­sues d’un large éven­tail de sources comme les ca­mé­ras de sur­veillance rou­tière, les achats en ligne, les pu­bli­ca­tions sur les ré­seaux so­ciaux, les ami­tiés et les échanges de cour­riels – ac­ti­vi­tés quo­ti­diennes de ci­toyens in­no­cents – pour per­mettre à des agents de police, par exemple, d’éva­luer si un conduc­teur in­ter­pel­lé pour un phare cas­sé est peut-être un dé­lin­quant. Ou pour­rait l’être un jour.

Il se­rait naïf de croire que la sur­veillance com­mer­ciale et la sur­veillance d’État sont sé­pa­rées par une cloi­son étanche. Cette cloi­son n’existe pas. Beau­coup d’entre nous s’in­quiètent de l’ex­cès de pou­voir nu­mé­rique de nos États, sur­tout de­puis les ré­vé­la­tions d’Ed­ward Snow­den. Mais la dy­na­mique consu­mé­riste qui nous pousse à di­vul­guer des in­for­ma­tions per­son­nelles sans dis­cer­ne­ment me­nace au­tant nos droits in­di­vi­duels que notre bien-être col­lec­tif. Elle le me­nace peut-être da­van­tage, si l’on songe que nous tro­quons bê­te­ment 98 de­grés de li­ber­té contre un en­semble de choses dont nous avons été ame­nés, comme par hyp­nose, à croire qu’elles ne nous coûtent rien.

— Sue Halpern est une jour­na­liste et es­sayiste amé­ri­caine. Elle écrit ré­gu­liè­re­ment sur les ques­tions de sur­veillance élec­tro­nique. Elle a pu­blié plu­sieurs es­sais et un ro­man, tous in­édits en fran­çais. — Cet ar­ticle est pa­ru dans The New York Re­view of Books le 22 dé­cembre 2016. Il a été tra­duit par Oli­vier Pos­tel-Vi­nay.

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