Quand les suc­cès de li­brai­rie ra­content l’état du monde

Vingt ans après son pre­mier ro­man, l’écri­vaine re­vient à la fic­tion pour mieux ex­plo­rer les failles de la dé­mo­cra­tie in­dienne. Les avis sont par­ta­gés.

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE -

Vingt ans après Le Dieu des pe­tits riens (Gal­li­mard), best-sel­ler in­ter­na­tio­nal qui lui a va­lu le pres­ti­gieux Boo­ker Prize, Arundhati Roy pu­blie un deuxième ro­man très at­ten­du. The Mi­nis­try of Ut­most Hap­pi­ness fi­gure aus­si bien dans la liste des meilleures ventes de la Lon­don Re­view Book­shop, à deux pas du Bri­tish Mu­seum, que dans celle de Bah­ri & Son’s, li­brai­rie ré­pu­tée de New Del­hi. D’après l’heb­do­ma­daire In­dia To­day, c’est « in­con­tes­ta­ble­ment l’évé­ne­ment lit­té­raire de l’an­née ».

En Inde, la cu­rio­si­té des lec­teurs est d’au­tant plus forte qu’au cours des deux der­nières dé­cen­nies la ro­man­cière s’est muée en une fi­gure hau­te­ment polémique, un « pa­ra­ton­nerre po­li­tique », écrit Shou­gat Das­gup­ta, l’une des plumes de ce ma­ga­zine in­dien de ten­dance plu­tôt conser­va­trice. De fait, pour­suit le jour­na­liste, « Roy est vé­né­rée à l’étran­ger, trai­tée comme une sainte. Ici en Inde, elle est vue comme une sym­pa­thi­sante du ter­ro­risme, com­mu­niste et sé­ces­sion­niste ». Car de­puis vingt ans, plu­tôt que de se re­po­ser sur ses lauriers lit­té­raires, Arundhati Roy n’a ces­sé de pu­blier des textes en­ga­gés : contre les es­sais nu­cléaires in­diens, contre les dé­gâts hu­mains et éco­lo­giques cau­sés par la construc­tion des grands barrages, contre la guerre au Ca­che­mire, contre l’ex­pro­pria­tion des po­pu­la­tions tri­bales de l’Inde cen­trale, contre le na­tio­na­lisme bel­li­queux et iden­ti­taire du BJP ac­tuel­le­ment au pou­voir… Roy ex­plore in­las­sa­ble­ment les failles de la dé­mo­cra­tie in­dienne pour mieux les dé­non­cer. Bref, la pa­sio­na­ria « ap­puie là où ça fait mal et dé­range ceux qui n’as­pirent qu’à gar­der le contrôle », re­con­naît le cri­tique in­dien. En 2010, elle a fait l’ob­jet de pour­suites pour « sé­di­tion » de la part du gou­ver­ne­ment, ou­tré par ses po­si­tions en fa­veur de l’in­dé­pen­dance du Ca­che­mire. Que faire d’Arundhati

Roy ? semble se de­man­der la bour­geoi­sie in­dienne. Est-elle un mo­tif de honte ou de fier­té pour son pays ?

« De­puis des an­nées, pour­suit In­dia To­day, ses dé­trac­teurs l’ont pres­sée d’aban­don­ner ses es­sais po­lé­miques et ses ex­plo­sions “émo­tives”pour re­tour­ner à la fic­tion […] et re­de­ve­nir ain­si la ro­man­cière ve­dette ap­pré­ciée dans le monde en­tier, au­teure de best-sel­lers et lau­réate de prix lit­té­raires, mo­dèle pour une Inde am­bi­tieuse. » Exau­cés ? « Le nou­vel opus a peu de chance de cal­mer les mé­con­tents », iro­nise Das­gup­ta. S’il a fal­lu deux dé­cen­nies à Arundhati Roy pour écrire « Le mi­nis­tère du bon­heur su­prême », ce n’est pas pour mettre l’ac­tua­li­té à dis­tance, mais au contraire pour la re­la­ter sous la forme d’un ré­cit na­tio­nal : c’est « un ro­man à chaud ». On y ren­contre sous d’autres noms les grandes fi­gures de la po­li­tique in­dienne ac­tuelle, tels le Pre­mier mi­nistre na­tio­na­liste Na­ren­dra Mo­di, zé­la­teur de l’iden­ti­té hin­doue, ou le lea­der an­ti­cor­rup­tion Ar­vind Ke­j­ri­wal, fon­da­teur en 2012 de l’Aam Ad­mi Par­ty (par­ti de l’homme or­di­naire). On y re­trouve les su­jets qui fâchent, comme la guerre au Ca­che­mire ou l’in­sur­rec­tion maoïste dans les fo­rêts du Bas­tar (lire Books no 85, « La guerre sans fin du Bas­tar »). On y suit aus­si quelques per­son­nages fic­tifs : An­jum, un hi­j­ra (transgenre) qui vit dans un ci­me­tière de Del­hi, Mu­sa, le mi­li­tant ca­che­mi­ri, Bi­plab, le bu­reau­crate, Na­ga, le jour­na­liste com­pro­mis, et Ti­lo, une jeune femme qui res­semble pas mal à l’au­teure…

Sur le plan lit­té­raire, que pen­ser de ce (gros) ro­man pu­blié si­mul­ta­né­ment sur trois conti­nents ? The New York Times re­grette qu’à ten­ter de sai­sir le « tu­multe d’un pays » il se perde en « nom­breux frag­ments et di­gres­sions ». « Le mi­nis­tère du bon­heur su­prême » semble « moins par­fait », plus « ex­pé­ri­men­tal » que le pre­mier livre, es­time l’écri­vain Ta­bish Khair dans le quo­ti­dien The Hin­du, mais ce ro­man où « les per­son­nages sont se­con­daires par rap­port aux ob­jec­tifs po­li­tiques » reste une réus­site grâce au ta­lent de l’au­teure, « ca­pable de peindre le monde comme peu d’écri­vains y par­viennent ». À Londres, The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment ap­pré­cie une gé­né­ro­si­té lu­cide, une le­çon d’« es­poir don­qui­chot­tesque » en­vers et contre tout.

« À l’étran­ger, Arundhati Roy est vé­né­rée comme une sainte.

En Inde, elle est vue comme une com­mu­niste et une sym­pa­thi­sante du ter­ro­risme. »

The Mi­nis­try of Ut­most Hap­pi­ness (« Le mi­nis­tère du bon­heur su­prême »), d’Arundhati Roy, Pen­guin (en Inde) et Ha­mish Ha­mil­ton (au Royaume-Uni), 2017.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.