AU CENTRE DU DÉ­BAT : LE BIG DATA

Nous n’avons pas idée de l’ex­tra­or­di­naire puis­sance du sys­tème de col­lecte et d’ana­lyse des don­nées per­son­nelles et des ou­tils de sur­veillance et de ma­ni­pu­la­tion qu’il four­nit. Même quand ces in­for­ma­tions sont fausses…

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE - SUE HALPERN.The New York Re­view of Books.

Se­lon un ar­ticle ré­cent du Wa­shing­ton Post, Fa­ce­book col­lecte 98 sortes de don­nées sur cha­cun de ses plus de 2 mil­liards d’uti­li­sa­teurs. Par­mi ces don­nées fi­gurent l’ap­par­te­nance eth­nique, le re­ve­nu, la va­leur du pa­tri­moine, la va­leur de la ré­si­dence prin­ci­pale, si vous êtes ma­man, si vous avez des en­fants d’âge sco­laire, si vous êtes ma­rié, le nombre d’em­prunts que vous avez contrac­tés, si vous faites le ra­ma­dan, la date à la­quelle vous avez ache­té votre voi­ture, et ain­si de suite.

Com­ment et où Fa­ce­book se pro­cu­ret-il tous ces ren­sei­gne­ments sur notre vie pri­vée et notre iden­ti­té ? Tout d’abord à par­tir des in­for­ma­tions que nous avons nous-mêmes four­nies, comme notre si­tua­tion de fa­mille, notre âge et l’uni­ver­si­té que nous avons fré­quen­tée. Ils viennent aus­si des pho­tos de va­cances, d’en­fants et de cé­ré­mo­nies de re­mise de di­plôme pu­bliées sur le ré­seau so­cial. Des pho­tos que nous n’avons pas for­cé­ment pu­bliées nous-mêmes. L’ou­til de re­con­nais­sance fa­ciale de Fa­ce­book peut nous re­pé­rer dans une foule. Fa­ce­book suit aus­si notre ac­ti­vi­té sur In­ter­net, même si nous avons co­ché la case « Ne pas me pis­ter ». Fa­ce­book sait chaque fois qu’un usa­ger vi­site un site qui dis­pose du bou­ton « J’aime », ce qui est le cas de la plu­part des sites.

L’en­tre­prise se four­nit aus­si au­près des 10 mil­lions de banques de don­nées pu­bliques et des 5000 cour­tiers en don­nées qui existent dans le monde et col­lectent des in­for­ma­tions à par­tir des cartes de fi­dé­li­té des ma­ga­sins, des contrats de ga­ran­tie, des dos­siers phar­ma­ceu­tiques ou des bul­le­tins de sa­laire. Les mu­ni­ci­pa­li­tés aus­si vendent des don­nées : listes élec­to­rales, fi­chiers des cartes grises, avis de dé­cès, dé­cla­ra­tions de sai­sie, im­ma­tri­cu­la­tions d’en­tre­prises, etc. En théo­rie, Fa­ce­book col­lecte toutes ces don­nées pour mieux ci­bler les pu­bli­ci­tés qui nous sont des­ti­nées, mais en réa­li­té il les vend aux an­non­ceurs pour la simple et bonne rai­son que ce­la lui rap­porte de l’ar­gent.

J’ai fouillé dans les en­trailles de Fa­ce­book afin de voir quelles in­for­ma­tions l’en­tre­prise ex­ploite pour per­son­na­li­ser les pu­bli­ci­tés qu’elle me montre. Les pré­fé­rences et l’al­go­rithme ne sont pas les mêmes que ceux qu’elle uti­lise pour dé­ter­mi­ner les pu­bli­ca­tions s’af­fi­chant sur mon « fil d’ac­tua­li­té », un as­sor­ti­ment va­riable de pho­tos et de pu­bli­ca­tions de mes amis Fa­ce­book et de sites que j’ai « ai­més ». Ces pré­fé­rences pu­bli­ci­taires sont le sé­same de la ren­ta­bi­li­té de Fa­ce­book : l’en­tre­prise a af­fi­ché un ré­sul­tat net de 10,2 mil­liards de dol­lars en 2016, soit une hausse de 177 % par rap­port à 2015.

Et voi­là ce que j’ai dé­cou­vert sur moi-même se­lon Fa­ce­book : je m’in­té­resse aux ca­té­go­ries « agri­cul­ture, ar­gent, Par­ti ré­pu­bli­cain, bon­heur, bon­bons gé­li­fiés, per­son­nel na­vi­gant », d’après ce que Fa­ce­book dit que je fais sur Fa­ce­book. D’après les pubs que Fa­ce­book pense que j’ai re­gar­dé quelque part en na­vi­guant sur In­ter­net, je m’in­té­resse aus­si à l’ima­ge­rie par ré­so­nance ma­gné­tique, au do­cu­men­taire La Grotte des rêves per­dus [sur la grotte Chau­vet] et aux thril­lers. Fa­ce­book pense aus­si que j’ai ai­mé des pages Fa­ce­book consa­crées à Ty­ran­no­sau­rus rex, au groupe ja­po­nais Puf­fy AmiYu­mi, à la pâte à bis­cuit et à un cat­cheur nom­mé Edge.

Or je n’ai « ai­mé » au­cune de ces pages, comme le mon­tre­rait un ra­pide pas­sage en re­vue des pages que j’ai li­kées. Avant de faire cette re­cherche, je n’avais

LE LIVRE

Wea­pons of Math Des­truc­tion: How Big Data In­creases Ine­qua­li­ty and Th­rea­tens De­mo­cra­cy (« Armes de des­truc­tion ma­thé­ma­tique : com­ment le big data creuse les in­éga­li­tés et me­nace la dé­mo­cra­tie »), Crown, 2016, 259 p.

L’AU­TEURE

Ca­thy O’Neil est une ma­thé­ma­ti­cienne amé­ri­caine spé­cia­liste de la science des don­nées. Elle a tra­vaillé un temps dans la fi­nance et a fon­dé un pro­gramme de da­ta­jour­na­lisme à l’uni­ver­si­té Co­lum­bia.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.