LES AMBIVALENCES DE L’OC­CU­PA­TION

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Pa­ris at War: 1939-1944, de Da­vid Drake

Se fon­dant sur les jour­naux in­times de Pa­ri­siens et sur d’autres té­moi­gnages, un uni­ver­si­taire amé­ri­cain dresse un ta­bleau nuan­cé d’une pé­riode riche en com­pro­mis­sions.

Dé­but 1941, Mi­che­line, une pe­tite Pa­ri­sienne de 18 ans, se fait dra­guer par Wal­ter, un beau sol­dat al­le­mand, qui l’em­mène au ci­né­ma. Elle confie son trouble à son jour­nal : peut-on dé­tes­ter les Al­le­mands en gé­né­ral mais être amou­reuse de l’un d’eux en par­ti­cu­lier ? L’anec­dote est ty­pique de la dé­marche de l’uni­ver­si­taire amé­ri­cain Da­vid Drake, dans son étude des Pa­ri­siens sous l’Oc­cu­pa­tion : il se fonde sur les té­moi­gnages vé­cus de gens de toute condi­tion, té­moi­gnages qui ne ré­vèlent bien sou­vent qu’un im­mense désar­roi. « Vieux ou jeunes, hommes ou femmes, qu’ils soient juifs ou aryens, tous ont vé­cu cette époque comme une pé­riode de confu­sion, de pri­va­tions, de frus­tra­tions et de peur, mais aus­si de pro­fonde am­bi­va­lence », écrit Vic­to­ria Har­ris dans Times Hi­gher Edu­ca­tion. Une am­bi­va­lence pro­téi­forme, qui se ma­ni­feste aus­si bien à l’égard de Pé­tain (vieillard gâ­teux à la solde des Al­le­mands pour les uns, rem­part ul­time de la na­tion pour les autres) que vis-à-vis des at­ten­tats « com­mu­nistes » (les­quels en­traînent de ter­ribles re­pré­sailles) ou des bom­bar­de­ments al­liés (on plaint les 600 morts de Bou­logne-Billan­court, mais on ac­cuse les Al­le­mands d’avoir vo­lon­tai­re­ment fait taire les si­rènes). L’am­bi­va­lence, c’est aus­si ce qui ca­rac­té­rise l’at­ti­tude des Pa­ri­siens face au sort ré­ser­vé aux juifs. Lorsque, en dé­cembre 1940, les en­sei­gnants juifs sont li­cen­ciés, leurs col­lègues, à la dif­fé­rence des étu­diants, ne ma­ni­festent guère de so­li­da­ri­té. On en­re­gistre une seule dé­mis­sion de pro­tes­ta­tion, celle de l’ins­pec­teur d’aca­dé­mie Gé­rard Mo­nod. Jean-Paul Sartre oc­cupe tran­quille­ment le poste d’un pro­fes­seur li­cen­cié. Cer­tains vont jus­qu’à dé­non­cer les profs qui ont ou­blié de « se si­gna­ler comme juifs ». Un peu plus tard, l’heb­do­ma­daire an­ti­sé­mite Au pi­lo­ri or­ga­nise un con­cours au­près de ses lec­trices (pre­mier prix : trois paires de bas de soie) pour re­cueillir leurs idées sur la fa­çon de trai­ter les juifs ; les ré­ponses font froid le dos. En­fin, le 14 mai 1941, la toute pre­mière rafle, conduite avec un zèle in­dé­niable par la police, ne sus­cite que l’apa­thie (mais on a prétendu qu’elle vi­sait les opé­ra­teurs du mar­ché noir). Pour­tant, quand, le 7 juin 1942, tous les juifs de plus de 6 ans se re­trouvent contraints de por­ter une étoile jaune en tis­su, la po­pu­la­tion pa­ri­sienne s’in­digne. Beau­coup de gens ar­borent de fausses étoiles mar­quées « Au­ver­gnat », « Zou­lou », voire « Juif » (pour « Jeu­nesse uni­ver­si­taire in­tel­lec­tuelle de France »). Pour­tant, les autres me­sures an­ti­juives (in­ter­dic­tion d’exer­cer une pro­fes­sion ou d’ac­cé­der aux lieux pu­blics et aux wa­gons de pre­mière dans le mé­tro) ne sus­citent guère de ré­ac­tion. La rafle du Vél’d’Hiv’ du 16 juillet 1942 non plus. Les Pa­ri­siens sont ce­pen­dant au cou­rant des condi­tions ter­ribles qui règnent dans le vé­lo­drome, ain­si qu’au camp de Dran­cy. Pen­dant quatre longues an­nées, les gens ne font que ten­ter de sur­vivre, dans des condi­tions tou­jours plus dif­fi­ciles. Le char­bon est très dif­fi­cile à ob­te­nir, et la pro­duc­tion élec­trique en ré­duc­tion constante. On souffre af­freu­se­ment du froid pen­dant les ter­ribles hi­vers 1941 et 1942, où le ther­mo­mètre stagne à -10 °C. Tan­dis que la jeune Be­noîte Groult fait du ski à Cha­ville, Paul Léau­taud doit ras­sem­bler dans sa chambre toute sa mé­na­ge­rie, singe com­pris, pour qu’homme et ani­maux se ré­chauffent mu­tuel­le­ment. La France voit toutes ses res­sources éco­no­miques et mi­nières ac­ca­pa­rées par Ber­lin, y com­pris sa force de tra­vail en­voyée en Al­le­magne, d’abord vo­lon­tai­re­ment, contre ra­pa­trie­ment de pri­son­niers de guerre, puis dans le cadre du STO (Ser­vice du tra­vail obli­ga­toire) à par­tir de dé­but 1943. Même les sta­tues sont mises à contri­bu­tion : 80 sont ar­ra­chées aux jar­dins pa­ri­siens et fon­dues. Les queues pour ob­te­nir d’abord les cartes de ra­tion­ne­ment (un ca­hier de 4 pages) puis les ra­tions elles-mêmes de­viennent in­fer­nales, de même que les tra­jets en mé­tro, dans des rames de moins en moins nom­breuses. Mais tous ne sont pas égaux de­vant la faim. Avec le mar­ché noir, ou gris (ap­pro­vi­sion­ne­ment di­rect à la cam­pagne), on peut vivre tout à fait conve­na­ble­ment, à condi­tion d’y mettre le prix – ce qui pro­voque quand même

une in­fla­tion de 65 % entre 1939 et 1942. Des res­tau­rants comme Le Ca­ta­lan, rue des Grands-Au­gus­tins, fré­quen­té par Pi­cas­so, conti­nuent à pro­po­ser des me­nus consé­quents, et le One-Two-Two, un bor­del haut de gamme sis 122, rue de Pro­vence, bé­né­fi­cie d’une al­lo­ca­tion de cham­pagne plus que gé­né­reuse.

Car, ul­time pa­ra­doxe, mal­gré les dan­gers et les pé­nu­ries, la vie in­tel­lec­tuelle reste pleine d’ef­fer­ves­cence et la vie noc­turne as­sez joyeuse, du moins pour cer­tains. Les za­zous se fa­briquent une mode à eux, ins­pi­rés des vê­te­ments an­glais ou amé­ri­cains, à base de fripes et de chaus­sures à se­melles de bois. Et l’on contourne l’in­ter­dic­tion de dan­ser grâce aux soi­rées pri­vées (chez Bo­ris Vian à Villed’Avray, par exemple) ou aux pré­ten­dus « cours de danse », comme ce­lui, rue Bois­sière, qui lan­ce­ra la très longue car­rière d’Ed­die Bar­clay.

Da­vid Drake re­trace ef­fi­ca­ce­ment l'évo­lu­tion des com­por­te­ments au gré des évé­ne­ments. Au tout dé­but, les Pa­ri­siens sont mas­si­ve­ment an­ti-Al­le­mands et très im­per­ti­nents – au point qu’on ferme les ci­né­mas où le pu­blic sa­bote la pro­jec­tion des films de pro­pa­gande par ses éter­nue­ments, voire ses bê­le­ments. Si très peu de gens ont en­ten­du l’ap­pel du 18-Juin, et beau­coup croient que « de Gaulle » est un nom de guerre, voire une pure in­ven­tion, les pre­mières or­ga­ni­sa­tions ré­sis­tantes se mettent en place. Les étu­diants ma­ni­festent, ce qui conduit à la fer­me­ture de l’uni­ver­si­té. On grave des « V » par­tout, on sif­flote les pre­mières me­sures de la Cin­quième Sym­pho­nie de Bee­tho­ven (ti ti ti taaa, soit « V » en morse), les quais du mé­tro sont jon­chés de ti­ckets dé­chi­rés en « V ».

Puis, avec les pre­miers at­ten­tats, à l’au­tomne 1940, la ré­pres­sion se dur­cit et les sen­ti­ments à l’égard de l’oc­cu­pant se po­la­risent. Les di­ver­gences se rai­dissent au gré des prin­ci­paux évé­ne­ments : in­va­sion par Hit­ler de la Rus­sie (« Nous avons dé­sor­mais 180 mil­lions d’amis sup­plé­men­taires », se ré­jouit Jean Gué­hen­no), en­trée en guerre des Amé­ri­cains, dé­bar­que­ment al­lié en Afrique du Nord (« Pas en­core le com­men­ce­ment de la fin, mais la fin du com­men­ce­ment », di­ra Chur­chill), échec de l’of­fen­sive al­le­mande à Sta­lin­grad dé­but 1943. D’un cô­té, la ré­sis­tance s’or­ga­nise et les at­ten­tats s’in­ten­si­fient (comme ce­lui, très sym­bo­lique, en no­vembre 1941, contre la li­brai­rie Rive gauche de Mau­rice Bar­dèche, fré­quen­tée par toute l’in­tel­li­gent­sia col­la­bo). De l’autre, Do­riot, Déat et ceux qui jugent Pé­tain trop mou dé­ve­loppent leurs propres ini­tia­tives de sou­tien à l’oc­cu­pant : les Bri­gades spé­ciales de la police, la Lé­gion des vo­lon­taires fran­çais (LVF), la Mi­lice en­fin. Pour les Pa­ri­siens pris dans l’entre-deux, la si­tua­tion pen­dant le se­cond ver­sant de l’Oc­cu­pa­tion se dé­té­riore en­core. La France est in­té­grée à « l’ef­fort de guerre al­le­mand », et les ra­tions ali­men­taires y de­viennent (en par­tie par pu­ni­tion) les plus basses de toute l’Eu­rope oc­cu­pée : 50 g de fro­mage par se­maine, 500 g de sucre et seule­ment 120 g de viande par mois en 1944 ; 275 g de pain par jour et 25 cl de lait pour les en­fants. Le ca­fé na­tio­nal ne com­porte plus que 10 % de ca­fé. Le Pa­ri­sien ne peut même plus noyer ses tour­ments dans l’al­cool : il n’a droit en ef­fet qu’à 4 litres de vin par mois, et le pas­tis, in­ter­dit, est rem­pla­cé par l’« As­som­moir 43 », une dé­coc­tion aus­si clan­des­tine que sus­pecte. L’am­bi­va­lence de cette pé­riode se re­trouve chez Da­vid Drake lui-même, constate Mi­chael Mal­gras dans The Star Tri­bune. Loin de vou­loir por­ter un ju­ge­ment, il se tient à équi­dis­tance du “Pa­ris s’est li­bé­ré lui-même” de la lé­gende gaul­liste, et du “Tous col­la­bos” du ré­vi­sion­nisme en vogue. »

Le mar­ché aux puces de Saint-Ouen, Pa­ris, 1940. Pen­dant quatre longues an­nées, la po­pu­la­tion ne fait que ten­ter de sur­vivre, dans des condi­tions tou­jours plus dif­fi­ciles.

Pa­ris at War: 1939-1944 (« Pa­ris en guerre : 1939-1944 ») de Da­vid Drake, Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 2015.

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