LES MIRACLES DE JACMEL

Le car­na­val de cette ville cô­tière du sud d’Haï­ti a sur­vé­cu à la dic­ta­ture, à la mi­sère et aux ca­tas­trophes na­tu­relles qui s’abattent sur le pays. Son in­croyable ga­le­rie de per­son­nages fait le lien entre le pas­sé et le pré­sent de l’île tout en conju­rant l

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Co­ren­tin Foh­len sou­hai­tait cor­ri­ger l’image mi­sé­ra­bi­liste d’Haï­ti. Il a ins­tal­lé deux an­nées de suite son ap­pa­reil pho­to au coeur du car­na­val de Jacmel et fait dé­fi­ler de­vant son ob­jec­tif les par­ti­ci­pants dans leurs in­ven­tifs cos­tumes en pa­pier mâ­ché.

C’est pour ten­ter de cor­ri­ger l’image « mi­sé­ra­bi­liste » d’Haï­ti que le jeune pho­to­graphe fran­çais Co­ren­tin Foh­len a ins­tal­lé, deux an­nées de suite, son ap­pa­reil au coeur du car­na­val de Jacmel, ville por­tuaire du sud du pays. « Je veux prou­ver qu’on peut mon­trer autre chose que la mi­sère et le déses­poir des Haï­tiens. Leur for­mi­dable pa­tri­moine, leur ca­pa­ci­té de ré­si­lience aus­si », té­moigne ce pho­to­graphe ar­ri­vé une pre­mière fois dans le pays en 2010, au len­de­main du trem­ble­ment de terre, avec des di­zaines d’autres re­por­ters, avant de prendre conscience de l’exis­tence d’un vé­ri­table « bu­si­ness de l’hu­ma­ni­taire » qui fausse la donne sur la per­cep­tion d’Haï­ti. « Une tren­taine de ki­lo­mètres seule­ment sé­parent Jacmel de la ca­pi­tale, Port au Prince, mais il faut deux heures de voi­ture pour y ar­ri­ver à cause de la route, mon­ta­gneuse et en très mau­vais état. Une fois qu’on y est, c’est un autre monde qui s’ouvre à vous », ra­con­tet-il, tou­jours aus­si émer­veillé.

Jacmel a l’air d’une pe­tite bour­gade as­sou­pie au­jourd’hui, mais elle a un riche pas­sé : pen­dant long­temps, elle fut le prin­ci­pal port d'Haï­ti, un lieu de bras­sage ou­vert sur le monde. De nom­breux étran­gers y ont vé­cu, et cer­tains y ont fon­dé des fa­milles qui ont mar­qué l’his­toire de la ville et du pays. C’est pro­ba­ble­ment par ce biais qu’est ar­ri­vé d’Eu­rope, quelque part entre le xvie et le xviie siècle, ce car­na­val qui a lieu tous les ans entre jan­vier et fé­vrier du­rant la pé­riode dite des « Gras ». Il a per­du­ré après l’in­dé­pen­dance, en 1804, mais pour vivre sa propre vie, ré­in­ven­té par les ha­bi­tants de l’île – d’an­ciens es­claves ve­nus d’Afrique qui se l’étaient com­plè­te­ment ré­ap­pro­prié. « Cette tra­di­tion a sur­vé­cu à tout, à la dic­ta­ture, à la pau­vre­té, aux dé­sastres na­tu­rels. Une seule an­née, celle du trem­ble­ment de terre, le car­na­val a été an­nu­lé », ra­conte en­core Co­ren­tin Foh­len. Il y voit un triomphe du mer­veilleux et de l’ima­gi­naire, une fa­çon pour les Haï­tiens de conju­rer les peurs et les in­cer­ti­tudes du quo­ti­dien – c’est le propre de tous les car­na­vals –, mais aus­si une ma­nière de re­nouer avec leur pas­sé et de se pro­je­ter dans l’ave­nir.

« Plus qu’un lieu d’ori­gine, c’est l’ob­ser­va­toire my­thique à par­tir du­quel la créa­tion de­vient pour moi une pas­sion­nante aven­ture de l’es­prit et du corps. Chaque fois que je prends la plume, je suis aus­si­tôt pro­je­té dans un ma­tin jac­mé­lien fré­mis­sant de lu­mière et de chants d’oi­seaux », écrit le poète et ro­man­cier haï­tien Re­né De­pestre, lui-même ori­gi­naire de Jacmel, dans un texte ac­com­pa­gnant les pho­tos de Co­ren­tin Foh­len. C’est aus­si l’un de ses poèmes, ce­lui de ce jeune homme qui se mé­ta­mor­phose en che­val blanc pour em­por­ter, ju­chée sur ses flancs, la plus belle ado­les­cente de la ville, qui court sur ces pages, fai­sant le lien entre tous ces per­son­nages de l’in­croyable dé­fi­lé du car­na­val. On y re­trouve le Juif er­rant, le pay­san pauvre, le mi­li­taire san­gui­naire, le sol­dat de l’ONU, le lan­ceur de cordes ou en­core Ati Bri­no… Cha­cun d’entre eux est por­teur d’une his­toire, ré­cente ou ve­nant du fond des âges, mâ­ti­née d’ima­gi­naire vau­dou et re­cra­chée sous forme de pa­pier mâ­ché – le prin­ci­pal ma­té­riau des cos­tumes.

Plu­tôt que de cou­rir der­rière ces per­son­nages avec son ap­pa­reil pho­to, Foh­len a choi­si d’im­pro­vi­ser un pe­tit stu­dio (un drap noir pour le fond et un pro­jec­teur) dans une ruelle de Jacmel, où il a fait dé­fi­ler les par­ti­ci­pants au car­na­val. « Le plus dur était de les convaincre que je n’étais pas en­core un de ces pho­to­graphes oc­ci­den­taux ve­nus se faire du fric et une cé­lé­bri­té sur le dos de leur mi­sère », se sou­vient-il. À en ju­ger par le ré­sul­tat, il a réus­si son coup.

LE LIVRE

Kar­na­val Jacmel, édi­tions Light Mo­tiv, Pa­ris, 2017, 96 p., 35 €.

L’AU­TEUR

Co­ren­tin Foh­len est un pho­to­graphe fran­çais de 36 ans. Il s’est ren­du une ving­taine de fois à Haï­ti de­puis le trem­ble­ment de terre de 2010. Son tra­vail lui a va­lu plu­sieurs ré­com­penses, dont deux World Press Pho­to et un Vi­sa d’or du jeune re­por­ter. Kar­na­val Jacmel est son deuxième livre consa­cré à Haï­ti. Le pre­mier, in­ti­tu­lé Haï­ti, a rem­por­té le prix AFD/Li­bé­ra­tion du meilleur re­por­tage pho­to en 2016.

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