GRACQ, JUMEAU DE JÜNGER

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE -

Das Aben­dreich (Les Terres du cou­chant), de Ju­lien Gracq

Ju­lien Gracq n’au­rait ja­mais écrit Le Ri­vage des Syrtes s’il n’avait pas lu Sur les fa­laises de marbre.

De Ju­lien Gracq, on a pu dire que ses phrases, sou­vent longues, très construites, évo­quaient la syn­taxe ger­ma­nique. De fait, c’est un au­teur fort ap­pré­cié ou­treR­hin. À peu près tous ses livres y sont dis­po­nibles, y com­pris le tout der­nier, Les Terres du cou­chant, pa­ru de ma­nière post­hume en 2014 en France (chez Jo­sé Cor­ti) et qui vient d’être tra­duit en al­le­mand. L’heb­do­ma­daire Der Spie­gel lui a consa­cré pas moins de quatre pages. Le jour­na­liste Ro­main Leick y rap­pelle no­tam­ment les liens in­tel­lec­tuels et per­son­nels qui unis­saient l’écri­vain fran­çais à son « jumeau » al­le­mand, Ernst Jünger.

Gracq n’a ja­mais ca­ché l’im­mense in­fluence que ce der­nier avait exer­cée sur lui. Sans doute n’au­rait-il ja­mais écrit Le Ri­vage des Syrtes, son ro­man le plus cé­lèbre, ce­lui qui lui va­lut, en 1951, un Gon­court (re­fu­sé), s’il n’était pas tom­bé, en dé­cembre 1943, sur la tra­duc­tion fran­çaise de Sur les fa­laises de marbre. Comme le rap­pelle Ro­main Leick, « les au­teurs al­le­mands n’étaient pas vrai­ment po­pu­laires à ce mo­ment-là en France ». Gracq lut l’ou­vrage d’une traite sur un quai de gare et en conclut que toute la lit­té­ra­ture de son époque n’ar­ri­vait pas à la che­ville d’un livre de Jünger.

Les deux hommes se ren­contrent en 1952. Une ami­tié naît qui ne va ja­mais vrai­ment ces­ser : « Pour le 70e an­ni­ver­saire de Jünger, en 1965, Gracq écri­vit un ar­ticle in­ti­tu­lé “L’oeuvre d’Ernst Jünger en France”. Pour son 85e an­ni­ver­saire, en mars 1980, il par­ti­ci­pa à la cé­ré­mo­nie or­ga­ni­sée en son hon­neur à Stutt­gart », rap­porte le jour­na­liste al­le­mand. Nos deux au­teurs étaient liés par une même « vi­sion pes­si­miste de l’his­toire, une es­thé­tique de la dé­ca­dence frap­pant une culture trop mûre qui n’a rien à op­po­ser à l’ir­rup­tion de la bar­ba­rie, si­non des ruses di­la­toires ou la tra­hi­son ». C’est là une concep­tion op­po­sée à celle des Lu­mières : pas de progrès, une lutte per­pé­tuelle contre le chaos tou­jours me­na­çant.

Rien d’éton­nant, se­lon Ro­main Leick, à ce que l’un comme l’autre aient été plé­bis­ci­tés par les lec­teurs « de droite ». « Gracq et Jünger sont des au­teurs pour ini­tiés, en­fer­més dans leur ad­mi­ra­tion et leur goût aris­to­cra­tique comme dans une ci­ta­delle qui ne se ren­dra ja­mais. Ils ne s’adressent pas aux masses mais pro­meuvent un pes­si­misme et une ré­sis­tance de droite. Quand tout s’ef­fondre, il ne reste que l’art », juge le cri­tique du Spie­gel.

Une dif­fé­rence ce­pen­dant entre ces « deux Dios­cures de l’Apo­ca­lypse » : Jünger ai­mait les hon­neurs, Gracq les fuyait. Le pre­mier re­çut vo­lon­tiers Kohl et Mit­ter­rand chez lui. Gracq écon­dui­sit plu­sieurs fois le pré­sident fran­çais.

Das Aben­dreich (Les Terres du cou­chant), de Ju­lien Gracq, Dro­chl, 2017.

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