OÙ VA L’HU­MA­NI­TÉ ?

Com­ment notre monde est-il de­ve­nu ce qu’il est ? Cette ques­tion pas­sionne. Mais peut-on y ap­por­ter des ré­ponses sa­tis­fai­santes ? Deux ou­vrages ré­cents s’y es­saient.

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Com­ment notre monde est-il de­ve­nu ce qu’il est ? Cette ques­tion pas­sionne. Mais peu­ton y ap­por­ter des ré­ponses sa­tis­fai­santes ? Deux ou­vrages ré­cents s’y es­saient.

Long­temps, l’his­toire, aus­si riche et mou­ve­men­tée fût-elle, n’a pas sem­blé avan­cer. Des es­prits aus­si sa­gaces que Thu­cy­dide ou Po­lybe pou­vaient bien mettre au jour les res­sorts de tel ou tel évé­ne­ment, rendre compte, pour le pre­mier, d’une guerre (celle du Pé­lo­pon­nèse) dont il croyait qu’elle avait fi­ni par tou­cher « la majeure par­tie de l’hu­ma­ni­té », ten­ter, pour le se­cond, d’ex­pli­quer la ful­gu­rante ex­pan­sion des Ro­mains et leur do­mi­na­tion sur l’es­sen­tiel du monde connu, l’un comme l’autre res­taient per­sua­dés qu’au­cune puis­sance n’est éter­nelle, qu’un jour Spar­tiates comme Ro­mains pé­ri­raient, que d’autres pren­draient leur place et qu’au fond tout, sans cesse, doit être re­com­men­cé. L’idée d’un progrès trans­cen­dant la chute des em­pires leur était com­plè­te­ment étran­gère et, de fait, elle n’est ap­pa­rue au dé­part qu’en marge du monde gré­co-ro­main, chez un peuple mé­pri­sé. Dans la Bible.

L’ap­port fon­da­men­tal du ju­daïsme, c’est moins le mo­no­théisme, qu’il n’a pas in­ven­té et qu’il ne res­pec­ta pas tou­jours (pour­quoi l’Éter­nel au­rait-il été un dieu « ja­loux » s’il avait été un dieu unique ?), qu’une concep­tion nou­velle de l’his­toire. Non plus cy­clique, mais li­néaire et vec­to­ri­sée. Avant la Bible, nous igno­rions que l’his­toire pou­vait avoir, si­non un sens, du moins une di­rec­tion. La Bible fut la pre­mière à en pro­po­ser une vi­sion glo­bale, à l’in­té­grer dans un des­sein di­vin, à lui of­frir un but. Elle a créé un genre.

Au fil des siècles, ce genre, tout en se sé­cu­la­ri­sant, a don­né nais­sance à d’autres ou­vrages mar­quants. Ceux d’En­gels et Marx viennent tout de suite à l’es­prit. Mais, avant eux, il y eut La Science nou­velle de Giam­ba­tis­ta Vi­co, par exemple, et, plus tard, La Grande His­toire de l’hu­ma­ni­té d’Ar­nold Toyn­bee (liste très loin d’être ex­haus­tive).

Ces grandes fresques glo­ba­li­santes n’ont ja­mais ces­sé d’être re­gar­dées avec mé­fiance. Pèse sur elles le soup­çon d’hu­bris : per­sonne n’est cen­sé maî­tri­ser l’en­semble de l’his­toire hu­maine. À vou­loir la syn­thé­ti­ser en un livre, ne risque-t-on pas l’ap­proxi­ma­tion gros­sière, la sim­pli­fi­ca­tion abu­sive? Quant à pré­tendre lui as­si­gner un sens… Il n’em­pêche, le genre est ex­ci­tant, les lec­teurs en raf­folent, et ce­la n’a rien d’éton­nant : qui ne vou­drait pas com­prendre toute l’his­toire de l’hu­ma­ni­té en 500 pages ? Les ou­vrages, donc, se mul­ti­plient.

Deux sont pa­rus à peu près en même temps cette ren­trée – qui s’ins­crivent ré­so­lu­ment dans cette veine. Ho­mo Deus, de l’Is­raé­lien Yu­val Noah Ha­ra­ri, est la suite de Sa­piens, énorme best-sel­ler pa­ru en France il y a deux ans, qui re­tra­çait « une brève his­toire de l’hu­ma­ni­té » (voir Books no 69, oc­tobre 2015). Où en sommes-nous ?, d’Em­ma­nuel Todd, se pré­sente, pour sa part, comme « une es­quisse de l’his­toire hu­maine ». Todd, comme Ha­ra­ri, brise les fron­tières entre dis­ci­plines et pro­pose une grande fresque to­ta­li­sante. L’un comme l’autre, en s’ap­puyant sur le pas­sé, ré­flé­chissent au des­tin de l’hu­ma­ni­té. Ils se de­mandent com­ment le monde est de­ve­nu ce qu’il est et ce que l’ave­nir lui ré­serve. Ils s’in­ter­rogent sur la na­ture de la mo­der­ni­té et ses mé­ta­mor­phoses pos­sibles. Mais les points com­muns s’ar­rêtent là : un abîme sé­pare les deux mé­thodes et le sé­rieux de leurs hy­po­thèses.

Ho­mo Deus, donc, pro­longe le livre Sa­piens. Pa­ru en 2015, ce­lui-ci consti­tuait une syn­thèse brillante, Ha­ra­ri s’y ré­vé­lant un vul­ga­ri­sa­teur hors pair, ma­niant avec brio le pa­ra­doxe. En gé­né­ral, il se conten­tait de re­prendre des thèses éla­bo­rées par d’autres, mais en tis­sant sou­vent entre elles des liens sti­mu­lants, en les pré­sen­tant sur­tout avec un art consom­mé de la mise en scène. Il lui ar­ri­vait aus­si de dé­ve­lop­per quelques ré­flexions ori­gi­nales. Son idée maî­tresse : la su­pé­rio­ri­té hu­maine re­po­se­rait sur la fa­cul­té de créer des êtres et des mondes ima­gi­naires. Dieux, na­tions, en­tre­prises, au­tant de fic­tions, se­lon lui, qui ont per­mis à Ho­mo sa­piens de col­la­bo­rer à une échelle in­ima­gi­nable pour toute autre es­pèce et de conqué­rir la pla­nète.

Ho­mo Deus n’au­rait sans doute ja­mais été écrit sans le gi­gan­tesque suc­cès qu’a connu Sa­piens. Par rap­port à ce­lui-ci, il n’ap­porte pas grand-chose. À cer­tains mo­ments, il semble même n’en être qu’un simple re­ma­nie­ment op­por­tu­niste. Il se contente d’en dé­ve­lop­per la der­nière par­tie, celle qui était consa­crée au de­ve­nir de l’homme. Pas de chance : c’était – et de loin – la moins convain­cante. Pour Ha­ra­ri, « le monde d’au­jourd’hui est do­mi­né par le pa­ckage li­bé­ral : in­di­vi­dua­lisme, droits de l’homme, dé­mo­cra­tie et mar­ché ». Mais cet ordre « hu­ma­niste »

est en train de se fis­su­rer. « Nous sommes au seuil d’une ré­vo­lu­tion ca­pi­tale », pro­clame Ha­ra­ri. Le progrès tech­nique s’ap­prête à rendre in­utile une grande par­tie de l’hu­ma­ni­té, qui pour­ra ai­sé­ment être rem­pla­cée par des ro­bots, bien plus ef­fi­caces. Les in­éga­li­tés vont ex­plo­ser et d’au­tant plus que les riches risquent de consti­tuer, grâce à des per­cées scien­ti­fiques dont ils se­ront les seuls à bé­né­fi­cier, une élite de « sur­hommes amé­lio­rés ». Dans ces condi­tions, la dé­mo­cra­tie n’au­ra plus guère de sens. Après avoir mis au point des al­go­rithmes ul­tra­puis­sants, il ne res­te­ra plus à l’homme (qui, se­lon Ha­ra­ri, n’est au bout du compte qu’un al­go­rithme comme les autres) qu’à se fondre en eux. Nous en­tre­rons dans l’ère du « da­taïsme ».

Por­té aux nues par une bonne par­tie des mé­dias fran­çais, qui y voient une oeuvre vi­sion­naire, Ho­mo Deus a la puis­sance concep­tuelle d’un ro­man de science-fic­tion tout juste pas­sable. Non pas que les pré­dic­tions d’Ha­ra­ri soient né­ces­sai­re­ment fausses. Comme il le re­con­naît lui­même, nul ne sait quelle voie em­prun­te­ra un ave­nir qui, ja­mais dans l’his­toire, n’a été aus­si im­pré­vi­sible. Donc, pour­quoi pas celle qu’il an­nonce et re­doute ? Le pro­blème, c’est que, à quelques dé­tails près, le livre d’Ha­ra­ri a dé­jà été écrit maintes et maintes fois (y com­pris par lui-même, d’ailleurs, dans la der­nière par­tie de Sa­piens…). C’est un comble : un es­sai sur l’ave­nir qui res­pire à ce point le dé­jà-vu.

En 2007 est pa­ru en toute dis­cré­tion un pe­tit es­sai si­gné du grand spé­cia­liste ita­lien de la Rome an­tique Al­do Schia­vone (il a été tra­duit en 2009 en fran­çais). Son titre : His­toire et des­tin. On y re­trouve – mais dé­ve­lop­pés avec bien plus d’élé­gance – à peu près tous les thèmes abor­dés dans Ho­mo Deus. No­tam­ment ce­lui qui donne son titre à l’ou­vrage. La très belle conclu­sion d’His­toire et des­tin, c’est en ef­fet que la fa­meuse phrase de la Ge­nèse, celle se­lon la­quelle Dieu a créé l’homme à son image, nous parle moins du pas­sé que de notre ave­nir : « En somme, écrit Schia­vone, res­sem­bler à Dieu ne se­rait pas pour l’homme la condi­tion de dé­part (ce qui nous fe­rait re­tom­ber dans un créa­tion­nisme tout à fait im­pen­sable), mais le point d’ar­ri­vée qu’à par­tir d’un cer­tain mo­ment nous avons nous­mêmes vou­lu et at­teint. » Con­trai­re­ment à Yu­val Noah Ha­ra­ri, Al­do Schia­vone n’es­time pas que cette ère de l’homme amé­lio­ré et de­ve­nu presque im­mor­tel soit à re­dou­ter. Ce qui l’est, c’est la tran­si­tion pour y par­ve­nir : « Ce se­ra un pas­sage très étroit, peut-être le risque le plus grand que nous ayons ja­mais cou­ru dans toute notre his­toire. » « À cer­tains égards, pour­suit-il, le syn­drome que nous tra­ver­sons est le ren­ver­se­ment spé­cu­laire de ce­lui qu’a su­bi l’An­ti­qui­té clas­sique. Alors, ce fut la tech­nique qui stag­na, par rap­port au bond ac­com­pli par d’autres sa­voirs et d’autres ta­lents […] Au­jourd’hui nous ris­quons d’être écra­sés par un dés­équi­libre in­verse : une pous­sée tech­no­lo­gique qui ne réus­sit pas en­core à trou­ver un cadre cultu­rel et so­cial ca­pable d’en sou­te­nir le poids. »

Dans un autre livre, un peu plus an­cien (1996 pour la ver­sion ita­lienne, 2003 pour la tra­duc­tion fran­çaise) et tout aus­si lu­mi­neux, in­ti­tu­lé L’His­toire brisée, Schia­vone a po­sé une ques­tion fascinante : pour­quoi l’Em­pire ro­main, qui, au iie siècle, pré­sen­tait un ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment sans équi­valent jus­qu’alors et qu’on ne re­trou­ve­ra qu’un mil­lé­naire et de­mi plus tard en Eu­rope, n’est-il pas en­tré di­rec­te­ment dans la mo­der­ni­té? Pour­quoi a-t-il fal­lu qu’il s’ef­fondre et que l’Oc­ci­dent se re­cons­truise la­bo­rieu­se­ment pour qu’ait en­fin lieu la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle ? Une tran­si­tion plus li­néaire et moins dou­lou­reuse n’au­rait-elle pas été pos­sible ? Schia­vone fait l’hy­po­thèse que, mal­gré les ap­pa­rences, une hé­té­ro­gé­néi­té fon­da­men­tale nous sé­pare de la ci­vi­li­sa­tion gré­co-ro­maine. Si brillante qu’elle ait été, cel­le­ci n’au­rait ja­mais pu ac­com­plir de ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. Un ir­ré­duc­tible blo­cage men­tal l’en em­pê­chait : un dés­équi­libre « spi­ri­tua­liste », qui dé­tour­nait l’in­tel­li­gence de tout in­té­rêt pro­fond pour la ma­té­ria­li­té et dé­pré­ciait le sa­voir tech­nique. Com­ment le dé­blo­cage a-t-il été ren­du pos­sible ? Et pour­quoi s’est-il pro­duit en Eu­rope plu­tôt qu’ailleurs ? D’in­nom­brables ou­vrages se sont pen­chés sur ces ques­tions. Ré­cem­ment, dans Ci­vi­li­sa­tions, Niall Fer­gu­son a dis­tin­gué six fac­teurs ex­pli­ca­tifs de l’es­sor oc­ci­den­tal : la concur­rence, la science, la pro­prié­té, la mé­de­cine, la consommation et le tra­vail (voir Books no 61, jan­vier 2015). Dans Sa­piens, Ha­ra­ri les ra­mène à deux : la science mo­derne et le ca­pi­ta­lisme. Le pro­blème de telles af­fir­ma­tions, c’est qu’elles sont lar­ge­ment tau­to­lo­giques. Elles re­viennent à dire que si l’Eu­rope est mo­derne, c’est parce qu’elle est mo­derne (science, ca­pi­ta­lisme, etc., n’étant que les ma­ni­fes­ta­tions de cette mo­der­ni­té). Elles ne per­mettent en au­cun cas de com­prendre pour­quoi elle l’a été avant les autres et com­ment exac­te­ment ces avan­cées ont pu se réa­li­ser.

Sur ces ques­tions, un livre se dis­tingue. C’est L’In­ven­tion de l ’Eu­rope, d’Em­ma­nuel Todd.

Où en sommes-nous ? Une es­quisse de l’his­toire hu­maine, d’Em­ma­nuel Todd, Seuil, 2017.

Sa­piens. Une brève his­toire de l’hu­ma­ni­té, de Yu­val Noah Ha­ra­ri, Al­bin Mi­chel, 2015.

Ho­mo Deus. Une brève his­toire de l’ave­nir, de Yu­val Noah Ha­ra­ri, Al­bin Mi­chel, 2017.

His­toire et des­tin, Be­lin, 2009. d’Al­do Schia­vone,

L’His­toire brisée, Be­lin, 2003. d’Al­do Schia­vone,

Ci­vi­li­sa­tions. L’Oc­ci­dent et le reste du monde, de Niall Fer­gu­son, SaintSi­mon, 2014.

L’In­ven­tion de l’Eu­rope, d’Em­ma­nuel Todd, Seuil, 1990.

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