LE GRAND RE­TOUR DE LA RE­LI­GION EN CHINE

Les cultes tra­di­tion­nels ont de nou­veau le vent en poupe, et le pro­tes­tan­tisme connaît une crois­sance ex­po­nen­tielle à tra­vers une my­riade d’églises in­for­melles. À quelques ex­cep­tions près, les au­to­ri­tés laissent faire.

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE - RODERICK MACFARQUHAR. The New York Re­view of Books.

Les cultes tra­di­tion­nels ont de nou­veau le vent en poupe, et le pro­tes­tan­tisme connaît une crois­sance ex­po­nen­tielle à tra­vers une my­riade d’églises in­for­melles. À quelques ex­cep­tions près, les au­to­ri­tés laissent faire.

S’il n’y avait qu’un seul Chi­nois au monde, ce se­rait peut-être ce sage so­li­taire contem­plant la vie et la na­ture dans les mon­tagnes bru­meuses que l’on voit sur les es­tampes an­ciennes. S’il y avait deux Chi­nois, un homme et une femme, voi­ci qu’ap­pa­raî­trait le sys­tème fa­mi­lial. Et s’il y avait trois Chi­nois, ils for­me­raient une bu­reau­cra­tie sou­dée et hié­rar­chi­sée.

Mais com­bien de Chi­nois faut-il pour créer une re­li­gion? Un seul peut suf­fire – le sage taoïste dans ses mon­tagnes –, mais en réa­li­té il faut un vil­lage, comme l’ex­plique Ian John­son dans son ex­cellent livre The Souls of Chi­na. La re­li­gion chi­noise tra­di­tion­nelle, écrit-il, n’a pas grand-chose à voir avec l’adhé­sion à une foi par­ti­cu­lière. De­puis ses ori­gines, elle est « da­van­tage une com­po­sante de l’ap­par­te­nance d’un in­di­vi­du à une com­mu­nau­té. Chaque vil­lage avait ses temples et ses dieux, et ils étaient ho­no­rés lors de cer­tains jours sa­crés. » Une re­li­gion pou­vait aus­si émer­ger au tra­vail : « Presque toutes les pro­fes­sions vé­né­raient un dieu. […] La liste en est in­fi­nie […]. » La re­li­gion chi­noise « re­cou­vrait tous les as­pects de la vie comme une fine mem­brane qui était le ci­ment de la so­cié­té ».

Au dé­but de cet ou­vrage consa­cré au stu­pé­fiant re­nou­veau re­li­gieux que connaît la Chine de­puis la fin de l’ère Mao, dans les an­nées 1970, John­son ex­plique les dif­fé­rences entre les tra­di­tions chi­noises (confu­cia­nisme, taoïsme et boud­dhisme) et les re­li­gions abra­ha­miques (ju­daïsme, chris­tia­nisme, is­lam) : « La re­li­gion chi­noise com­porte peu de théo­lo­gie, presque pas de cler­gé et peu de lieux de culte fixes. » Le confu­cia­nisme est pour l’es­sen­tiel un code mo­ral dé­fi­nis­sant les ob­jec­tifs qu’une per­sonne ver­tueuse doit s’ef­for­cer d’at­teindre grâce à un tra­vail sur soi. Dans ses Entretiens, Con­fu­cius a cette for­mule cé­lèbre : « Il faut res­pec­ter les es­prits et les dieux tout en les gar­dant à dis­tance. » Le maître s’es­ti­mait heu­reux si lui ou l’un de ses dis­ciples par­ve­naient à cap­ter l’at­ten­tion d’un di­ri­geant chi­nois et à ré­soudre les pro­blèmes du monde vi­sible.

Les taoïstes étaient des es­prits plus libres qui re­fu­saient de se lais­ser contraindre par les règles de rec­ti­tude confu­cia­nistes, et ils avaient leurs propres rites. Seuls les boud­dhistes s’ap­puyèrent sur leur foi, im­por­tée d’Inde au­tour du ier siècle de notre ère sous la dy­nas­tie Han (206 av. J. C.-220 ap. J.-C.), pour mettre sur pied une or­ga­ni­sa­tion mo­nas­tique do­tée d’un pou­voir po­li­tique consi­dé­rable, mais qui dé­cli­na sous les Tang (618-907). À ce stade, le boud­dhisme était de­puis long­temps consi­dé­ré comme une re­li­gion chi­noise.

À par­tir de ce mo­ment-là, la re­li­gion ne fut plus vrai­ment pour les Chi­nois une af­faire de choix ex­clu­sif : les trois « en­sei­gne­ments » tra­di­tion­nels com­po­saient en­semble un buf­fet va­rié où cha­cun pou­vait se ser­vir à sa guise. Des re­pré­sen­tants de chaque tra­di­tion ac­com­plis­saient leurs ri­tuels à la de­mande, moyen­nant fi­nance, pour des oc­ca­sions spé­ciales telles que les fu­né­railles. Se­lon l’au­teur, « du­rant la majeure par­tie de l’his­toire chi­noise, les in­di­vi­dus ont cru en un mé­lange de ces dif­fé­rentes confes­sions, que l’on peut qua­li­fier de “re­li­gion chi­noise” ».

Au fil des siècles, les re­li­gions abra­ha­miques ont com­men­cé à se ré­pandre en Chine. Les chré­tiens nes­to­riens sont

ar­ri­vés d’Asie Mi­neure en 635, après des que­relles doc­tri­nales aus­si bien avec les ca­tho­liques qu’avec les Églises or­tho­doxes orien­tales. Ils ont pros­pé­ré sous la très cos­mo­po­lite dy­nas­tie Tang, puis sous les Mon­gols, avant de dis­pa­raître pour de bon. Des mar­chands mu­sul­mans se sont aus­si éta­blis en Chine sous les Tang, mais en nombre net­te­ment plus im­por­tant sous la dy­nas­tie mon­gole des Yuan (1271-1368), époque à la­quelle l’is­lam se ré­pand en Asie cen­trale. Des juifs s’éta­blissent à Kai­feng du temps où cette ville est la ca­pi­tale de la dy­nas­tie des Song du Nord (960-1127) et y pros­pèrent quelque temps, mais la com­mu­nau­té semble s’être pro­gres­si­ve­ment dé­li­tée. Sous les Ming (1368-1644), les adeptes de re­li­gions non chi­noises sont for­te­ment in­ci­tés à s’as­si­mi­ler.

De tous les adeptes de re­li­gions étran­gères, ce sont les Jé­suites qui ont eu la plus grande in­fluence sur la Chine pré­mo­derne. Ar­ri­vé à la fin du xvie siècle, Mat­teo Ric­ci a été leur chef le plus em­blé­ma­tique. Lui et ses col­lègues for­çaient l’ad­mi­ra­tion de l’élite confu­céenne par leurs connais­sances scien­ti­fiques et en par­ti­cu­lier leur maî­trise de l’as­tro­no­mie. L’em­pe­reur de­vait en ef­fet mon­trer à son peuple qu’il en­tre­te­nait d’ex­cel­lents rap­ports avec le Ciel.

Les Jé­suites ont at­teint leur apo­gée en Chine après que la dy­nas­tie Qing (1644-1912) eut sup­plan­té celle des Ming. L’em­pe­reur Kangxi (qui ré­gna de 1661 à 1722) leur confia la charge de l’ob­ser­va­toire im­pé­rial. Et, sur­tout, il pu­blia un édit au­to­ri­sant la pra­tique du chris­tia­nisme dans l’en­semble de l’Em­pire :

« Les Eu­ro­péens sont des gens très pai­sibles : ils ne causent au­cun désordre dans les pro­vinces, ne font de mal à per­sonne, ne com­mettent au­cun crime. Leur doc­trine n’a rien de com­mun avec celles des fausses sectes pré­sentes dans l’Em­pire et ne semble en rien fa­vo­ri­ser la sé­di­tion […]. Nous or­don­nons donc que tous les temples consa­crés au Sei­gneur du Ciel, où qu’ils se trouvent, soient pré­ser­vés, et qu’il soit per­mis à tous ceux qui dé­si­rent vé­né­rer ce dieu de pé­né­trer dans ces temples, de lui of­frir de l’en­cens et d’ac­com­plir les cé­ré­mo­nies pra­ti­quées par les chré­tiens confor­mé­ment aux an­ciennes cou­tumes. Ain­si, que per­sonne dé­sor­mais ne s’op­pose à eux. »

Mal­heu­reu­se­ment pour eux, les Jé­suites s’em­pêtrent en­suite pen­dant des dé­cen­nies dans un conflit avec les Do­mi­ni­cains et les Fran­cis­cains, qui les ac­cusent d’hé­ré­sie en rai­son de leur at­ti­tude to­lé­rante à l’égard du confu­cia­nisme. Mal­gré le sou­tien de Kangxi, le pape prend le par­ti des ad­ver­saires des Jé­suites du­rant ce qu’on ap­pel­le­ra la « que­relle des rites », et, en 1742, l’Église condamne dé­fi­ni­ti­ve­ment les rites chi­nois, les dé­cla­rant in­com­pa­tibles avec le chris­tia­nisme. En 1724, le suc­ces­seur de Kangxi in­ter­dit la re­li­gion chré­tienne, ju­gée hé­té­ro­doxe : le chris­tia­nisme perd alors sa plus belle oc­ca­sion d’être ad­mis, à l’ins­tar du boud­dhisme, comme une re­li­gion chi­noise.

Les ordres mis­sion­naires chré­tiens re­viennent pour­tant en Chine, quoique sous des aus­pices peu fa­vo­rables. L’his­to­rien John Fair­bank, grand spé­cia­liste du com­merce oc­ci­den­tal avec la Chine cô­tière au xixe siècle, ré­ga­lait

au­tre­fois ses étu­diants de l’uni­ver­si­té Har­vard avec des his­toires de mar­chands ven­dant de l’opium à une ex­tré­mi­té de leur na­vire tan­dis que des mis­sion­naires dis­tri­buaient des bibles à l’autre. Les mis­sion­naires ne sont plus les bien­ve­nus à la cour. Le plus connu de leurs « conver­tis » au xixe siècle est Hong Xiu­quan, qui se pro­clame frère ca­det de Jé­sus et mène la ré­volte des

Tai­ping, qui du­re­ra qua­torze ans, fe­ra quelque 20 mil­lions de morts et man­que­ra de faire tom­ber l’em­pire Qing.

Les mis­sion­naires chré­tiens per­sistent. Mal­gré un nombre de conver­sions dé­ce­vant, leur in­fluence gran­dit grâce à la fon­da­tion d’écoles, d’uni­ver­si­tés et d’hô­pi­taux. Sun Yat-sen, le ré­vo­lu­tion­naire qui prit la tête du mou­ve­ment qui ren­ver­sa la dy­nas­tie Qing en 1912, était un conver­ti, tout comme son suc­ces­seur Tchang Kaï­chek (Jiang Jie­shi). Ani­més tou­te­fois d’un zèle mo­der­ni­sa­teur, ils consi­dé­raient les croyances chi­noises tra­di­tion­nelles, et en par­ti­cu­lier les cultes po­pu­laires, comme des su­per­sti­tions qu’il fal­lait éra­di­quer. Des cen­taines de mil­liers de temples furent dé­truits. Seuls les plus im­por­tants lieux de culte boud­dhistes et taoïstes furent épar­gnés.

Quand les com­mu­nistes prennent le pou­voir, en 1949, ils trans­forment les cinq re­li­gions qu’ils re­con­naissent (boud­dhisme, taoïsme, is­lam, ca­tho­li­cisme et pro­tes­tan­tisme) en as­so­cia­tions, dans le cadre du Front uni avec les non-com­mu­nistes. Les temples et les églises res­tent ou­verts. Mais les étran­gers n’ont pas le droit d’ap­par­te­nir au Front uni et le chris­tia­nisme connaît alors ce que l’es­sayiste Da­vid Aik­man a ap­pe­lé sa « troi­sième dis­pa­ri­tion ». En­vi­ron 10 000 mis­sion­naires ca­tho­liques et pro­tes­tants sont ex­pul­sés de Chine, cer­tains après avoir su­bi un la­vage de cer­veau. On es­time qu’ils laissent der­rière eux 3 mil­lions de ca­tho­liques et 1 mil­lion de pro­tes­tants, dé­sor­mais stric­te­ment en­ca­drés par le Par­ti.

Mais ce trai­te­ment re­la­ti­ve­ment clé­ment ne dure pas long­temps. Mao prend des me­sures de plus en plus ra­di­cales qui abou­tissent à la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, du­rant la­quelle pra­ti­que­ment tous les lieux de culte, tra­di­tion­nels ou étran­gers, sont fer­més, et leurs of­fi­ciants hu­mi­liés et chas­sés. C’est après ces dé­cen­nies d’hos­ti­li­té et de per­sé­cu­tion de la part des mo­der­ni­sa­teurs et des com­mu­nistes que Ian John­son dé­crit la stu­pé­fiante re­nais­sance que connaissent de­puis qua­rante ans toutes les re­li­gions de Chine.

Les en­quêtes d’opi­nion sont tou­jours su­jettes à cau­tion, mais, quand la ques­tion porte sur la foi re­li­gieuse dans un pays di­ri­gé par un Par­ti com­mu­niste athée, on peut com­prendre que les per­sonnes in­ter­ro­gées se montrent ex­trê­me­ment pru­dentes, voire éva­sives. Dans ce contexte, les chiffres qui res­sortent d’une sé­rie d’en­quêtes sont éton­nants : quelque 200 mil­lions de boud­dhistes et de taoïstes, 50 à 60 mil­lions de pro­tes­tants, 10 mil­lions de ca­tho­liques et 20 à 25 mil­lions de mu­sul­mans. Il faut peu­têtre y ajou­ter 175 mil­lions de per­sonnes qui pra­tiquent une forme de culte po­pu­laire ou sont membres de pe­tites sectes. Des en­quêtes of­fi­cielles comp­ta­bi­lisent 500 000 moines et nonnes boud­dhistes ré­par­tis dans 33 000 temples, et 48 000 prêtres et nonnes taoïstes af­fi­liés à 9 000 temples taoïstes. La grande ma­jo­ri­té des pro­tes­tants fré­quentent des églises clan­des­tines ou dites « de mai­son ». À sup­po­ser que ces chiffres cor­res­pondent à peu près à la réa­li­té, en­vi­ron un tiers des 1,3 mil­liard de Chi­nois ad­mettent éprou­ver le be­soin de s’ap­puyer sur une re­li­gion.

Bien en­ten­du, toutes les or­ga­ni­sa­tions re­li­gieuses opèrent sous la sur­veillance de la police lo­cale, et tous les fi­dèles ne bé­né­fi­cient pas d’une forme d’in­dif­fé­rence bien­veillante. Les boud­dhistes ti­bé­tains sont étroi­te­ment contrô­lés, car la plu­part d’entre eux sont res­tés fi­dèles au da­laï-la­ma en exil. Cer­tains vont jus­qu’à s’im­mo­ler en pu­blic pour ma­ni­fes­ter leur loyau­té. Les troubles qui agitent pé­rio­di­que­ment la pro­vince du Xin­jiang s’ex­pliquent en par­tie par le fait que les Ouï­ghours mu­sul­mans ne peuvent pas pra­ti­quer li­bre­ment leur re­li­gion. Les Ti­bé­tains et les Ouï­gours sont soup­çon­nés de vi­sées sé­pa­ra­tistes par les Chi­nois Han de Pé­kin.

La re­li­gion qui a été le plus sé­vè­re­ment ré­pri­mée est le Fa­lun Gong, une secte ap­pa­rue dans les an­nées 1980, au mo­ment où la pra­tique tra­di­tion­nelle du qi gong, as­so­ciant exer­cices phy­siques et mé­di­ta­tion, connais­sait un re­gain de po­pu­la­ri­té. On es­time qu’à son apo­gée le mou­ve­ment ras­sem­blait 100 mil­lions de fi­dèles. Mais, en avril 1999, en­vi­ron 10000 pé­ti­tion­naires se ras­semblent à l’im­pro­viste de­vant le siège du gou­ver­ne­ment, à Pé­kin, pour exi­ger que ce­lui-ci mette fin à une cam­pagne de dé­ni­gre­ment du Fa­lun Gong dans la presse. En dé­cou­vrant le de­gré d’or­ga­ni­sa­tion se­crète de la secte, les au­to­ri­tés

ont à l’évi­dence des sueurs froides. Le se­cré­taire gé­né­ral Jiang Ze­min or­donne une ré­pres­sion à grande échelle qui se solde par la mort de nom­breux adeptes, sou­vent vic­times de vio­lences en dé­ten­tion. Dans ce cas pré­cis, c’est l’en­ra­ci­ne­ment pro­fond du Fa­lun Gong dans les pra­tiques chi­noises tra­di­tion­nelles et le grand nombre de ses fi­dèles, y com­pris au sein du Par­ti, et non ses liens avec l’étran­ger qui ont ef­frayé les di­ri­geants com­mu­nistes.

John­son prend comme fil conduc­teur l’an­née lu­naire chi­noise, qui est as­so­ciée à de nom­breuses ac­ti­vi­tés re­li­gieuses et com­mu­nau­taires tra­di­tion­nelles, pour nous par­ler de la re­li­gion telle qu’elle est pra­ti­quée au­jourd’hui au sein de trois groupes : une fa­mille qui ef­fec­tue son pè­le­ri­nage an­nuel dans un temple de Pé­kin; une fa­mille taoïste du Shan­xi; un groupe de pro­tes­tants de Cheng­du.

Le pre­mier jour de l’an­née lu­naire, on reste chez soi en fa­mille. Le deuxième, on se rend des vi­sites. À Pé­kin, John­son est al­lé pré­sen­ter ses voeux aux « vé­né­rables an­ciens » de la fa­mille Ni : le pa­triarche Ni Zhen­san, 81 ans, et son fils Ni Jin­cheng, 56 ans. Si les deux hommes sont dits « vé­né­rables », c’est en rai­son de leur « ni­veau de com­pré­hen­sion in­fi­ni­ment su­pé­rieur » des choses :

« Ils connaissent toutes les fêtes du ca­len­drier tra­di­tion­nel, la fa­çon de s’in­cli­ner de­vant une sta­tue, savent ré­ci­ter les sou­tras, quelles ci­ga­rettes fu­mer et quel al­cool boire. Ils savent quels fruits man­ger en avril et pour­quoi il ne faut ja­mais of­frir un cou­teau ou une prune. »

Dans les an­nées 1990, après s’être re­mis d’un can­cer du rein, le vieux Ni a ho­no­ré son ser­ment d’ef­fec­tuer un pè­le­ri­nage au temple de la Prin­cesse-desNuages-Azu­rés (Bixia Yuan­jun), l’une des di­vi­ni­tés les plus po­pu­laires de la Chine du Nord, qui se dresse au som­met d’une montagne, à une soixan­taine de ki­lo­mètres du centre de Pé­kin. À son re­tour, il a an­non­cé à son fils qu’il vou­lait créer sa propre as­so­cia­tion de pè­le­rins. De telles struc­tures exigent beau­coup de la­beur, d’ar­gent et de temps. Mon­sieur Ni vou­lait que la sienne offre du thé et des pe­tits pains cuits à la va­peur aux pè­le­rins. C’est ain­si qu’est née l’As­so­cia­tion phi­lan­thro­pique de tout coeur du thé sal­va­teur. Sa créa­tion sup­po­sait qu’on lui consacre un lieu de culte et un au­tel, qu’on achète de la vais­selle coû­teuse et de grandes quan­ti­tés de thé vert. La stèle fa­mi­liale, dres­sée à cô­té du temple, ga­ran­tis­sait que le sou­ve­nir de la cha­ri­té de Ni se per­pé­tue­rait.

John­son se lie d’ami­tié avec la fa­mille Ni à tel point que, trois mois plus tard, le tren­tième jour du troi­sième mois lu­naire, à la veille du pè­le­ri­nage an­nuel au temple de la Prin­cesse-des-Nuages-Azu­rés, il ache­mine des pro­vi­sions pour l’as­so­cia­tion. Sur place, John­son ren­contre Wang De­feng, le res­pon­sable com­mu­niste qui a su­per­vi­sé la re­cons­truc­tion du temple, dans les an­nées 1980, et qui di­rige à pré­sent les cé­ré­mo­nies. Ce­lui-ci lui ex­plique que, bien qu’il soit ma­té­ria­liste, il ac­com­plit ce tra­vail « pour Notre Dame. Pour veiller à ce qu’on lui té­moigne le res­pect qui lui est dû ». Il n’est pas croyant, mais, comme chez les confu­cia­nistes de toutes les époques, sa foi ré­side dans l’ac­com­plis­se­ment de son de­voir. Le ré­cit que fait John­son du pè­le­ri­nage et des ren­contres qu’il y fait est un chef-d’oeuvre d’ob­ser­va­tion et d’em­pa­thie : il semble convaincre tous les Chi­nois qu’il croise qu’il est l’un d’entre eux (plu­sieurs in­dices laissent tou­te­fois pen­ser que cer­tains n’ont rien contre la pu­bli­ci­té que l’au­teur leur offre).

Deux se­maines plus tard, les fes­ti­vi­tés du Nou­vel An chi­nois s’achèvent avec la fête des Lan­ternes. John­son y par­ti­cipe en com­pa­gnie d’un autre clan, la fa­mille Li, dont les membres rem­plissent les fonc­tions de yi­nyang (pré­po­sés aux ser­vices re­li­gieux) de­puis neuf gé­né­ra­tions. John­son dé­fi­nit les yi­nyang comme « un mé­lange de géo­man­ciens, de di­seurs de bonne aven­ture et d’en­tre­pre­neurs de pompes fu­nèbres ». Ils s’adonnent en ef­fet à « une forme de taoïsme fa­mi­lial qui cor­res­pond à la ma­nière dont cette re­li­gion était pra­ti­quée à l’ori­gine. […] Les prêtres yi­nyang sont des maîtres du monde yin (le do­maine té­né­breux de la mort), mais aus­si du monde yang de la clar­té et de la vie ». L’au­teur dé­crit en dé­tail un de leurs ser­vices mor­tuaires, di­ri­gés par un père et son fils. Ce der­nier, Li Bin, n’est pas seule­ment en­tre­pre­neur de pompes fu­nèbres : John­son l’a d’abord ren­con­tré au Car­ne­gie Hall, où il jouait au sein d’un groupe de mu­sique tra­di­tion­nelle.

Au dé­but, John­son est ten­té de ne voir que des chi­noi­se­ries dans tout ce­la. Mais, à son re­tour en Chine, il dé­couvre que la fa­mille Li fait par­tie de l’un des 1200 groupes char­gés de pré­ser­ver le « pa­tri­moine cultu­rel im­ma­té­riel » (un concept créé par l’Unes­co) de la Chine, en trans­met­tant leurs connais­sances et tech­niques mu­si­cales aux gé­né­ra­tions fu­tures. Ils ont ef­fec­tué en cette qua­li­té des voyages aux Pays-Bas, en Ita­lie et à New York. Les Li res­tent tou­te­fois, au fond, une fa­mille de prêtres taoïstes, et gagnent leur vie en rem­plis­sant leurs fonc­tions sa­cer­do­tales avec une pré­ci­sion à la me­sure des neuf gé­né­ra­tions qui les ont de­van­cés.

Pour­quoi l’ac­tuel pré­sident chi­nois et se­cré­taire gé­né­ral du PCC, Xi Jin­ping, se montre-t-il to­lé­rant à l’égard des adeptes de la Prin­cesse-des-Nuages-Azu­rés, des yi­nyang taoïstes et des cultes po­pu­laires en gé­né­ral ? C’est le genre de « su­per­sti­tion » que Mao et ses ca­ma­rades se sont ef­for­cés d’éra­di­quer dans les an­nées sui­vant la ré­vo­lu­tion. Nombre d’actes et de dis­cours de Xi ma­ni­festent son in­ten­tion d’opé­rer un re­tour aux an­nées 1950, consi­dé­rées comme un âge d’or par bien des com­pa­gnons de Mao ayant sur­vé­cu à la Ré­vo­lu­tion cultu­relle : le mo­ral du Par­ti était au plus haut, ses ob­jec­tifs étaient clairs et la cor­rup­tion n’avait pas en­core ron­gé son âme. John­son écrit : « Le vieux Ni mit un point d’hon­neur à m’ex­pli­quer que les grandes as­so­cia­tions de pè­le­rins sont in­dé­pen­dantes de l’État. C’est vrai, et on peut en dire au­tant de la vie spi­ri­tuelle de la plu­part des per­sonnes que nous avons sui­vies au cours de l’an­née écou­lée. Et pour­tant, l’État exerce un pou­voir énorme sur leur vie, en cher­chant à les bri­der et à les as­si­mi­ler. »

Les re­li­gions tra­di­tion­nelles ont leur place dans les pro­jets de Xi vi­sant à ré­ta­blir la gran­deur de la Chine, parce qu’elles font de­puis long­temps par­tie in­té­grante de la culture po­pu­laire. Au dé­but de sa car­rière po­li­tique, Xi a été se­cré­taire du Par­ti à Zheng­ding, dans la pro­vince du He­bei, une lo­ca­li­té que les rap­ports of­fi­ciels qua­li­fiaient

LE LIVRE

The Souls of Chi­na: The Re­turn of Re­li­gion Af­ter Mao (« Les âmes de la Chine. Le re­tour de la re­li­gion après Mao »), Pan­theon, 2017, 455 p.

L’AU­TEUR

Ian John­son est un es­sayiste et jour­na­liste amé­ri­cain qui s’in­té­resse à la Chine de­puis 1984. En 2001, il a re­çu le prix Pu­lit­zer pour son tra­vail. Il vit entre Ber­lin et Pé­kin, où il en­seigne la culture et la ci­vi­li­sa­tion chi­noises à des étu­diants étran­gers. Son nom chi­nois est Zhang Yan.

Cé­ré­mo­nie du bap­tême dans une des nom­breuses églises pro­tes­tantes « clan­des­tines » de Pé­kin. D’après des en­quêtes d’opi­nion, le pro­tes­tan­tisme comp­te­rait 50 à 60 mil­lions de fi­dèles en Chine.

Prière boud­dhiste dans un temple de Pé­kin. L’État en­cou­rage des formes de croyance ac­cep­tables afin de confor­ter sa po­si­tion d’ar­bitre des va­leurs mo­rales et spi­ri­tuelles.

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