CES JO­LIS ÉCU­REUILS ROUX BIEN DE CHEZ NOUS

In­tro­duit en An­gle­terre au xixe siècle, l’écu­reuil gris amé­ri­cain s’est mul­ti­plié aux dé­pens de son cou­sin eu­ro­péen au pe­lage roux. Dans les ré­gions du Nord, une ar­mée de bé­né­voles use de tous les moyens pour com­battre cette es­pèce exo­tique en­va­his­sante.

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE - PA­TRICK BARKHAM. The Guar­dian.

In­tro­duit en An­gle­terre au xixe siècle, l’écu­reuil gris amé­ri­cain s’est mul­ti­plié aux dé­pens de son cou­sin eu­ro­péen au pe­lage roux. Dans les ré­gions du Nord, une ar­mée de bé­né­voles use de tous les moyens pour com­battre cette es­pèce exo­tique.

Par une aube nei­geuse de mars, je vais chas­ser l’écu­reuil dans le Lake Dis­trict. Dans les bois si­len­cieux et dé­serts au­des­sous des chutes d’Ai­ra Force, la seule chose qui bouge est un écu­reuil roux so­li­taire, en équi­libre sur une man­geoire sus­pen­due à un arbre et rem­plie de fruits secs. Si vous avez gran­di, comme moi, en­tou­ré d’écu­reuils gris, en voir un roux fait un choc. Nous sommes ha­bi­tués au gris, un ani­mal au poil soyeux im­por­té d’Amé­rique du Nord qui se pa­vane dans les parcs, avec son ar­rière-train do­du et ses yeux noirs pro­émi­nents, et pille les man­geoires des oi­seaux. En com­pa­rai­son, l’écu­reuil roux, bien qu’au­toch­tone, pa­raît exo­tique : si dé­li­cat, si agile, avec ses jo­lies pe­tites touffes de poils sur les oreilles. Là, dans la neige, ce pe­tit lu­tin des fo­rêts est ani­mé d’un im­pro­bable et gra­cieux fré­mis­se­ment de bal­le­rine et puis, schuss, il glisse sur le cou­vercle gla­cé de la man­geoire et tombe par terre. Sur ses pattes.

Ju­lie Bai­ley, une an­cienne gym­naste à la che­ve­lure rousse en cas­cade, est ve­nue me prendre avec son 4x4 pour al­ler ad­mi­rer cet acro­bate-né. Aux chutes d’Ai­ra Force, elle des­cend de voi­ture et s’avance pré­cau­tion­neu­se­ment dans la neige, en s’ap­puyant sur un bâ­ton. Au­tre­fois, avec son ma­ri, Phil, elle ai­mait ob­ser­ver les écu­reuils roux dans son jar­din ; on en voyait en­core beau­coup dans tout le nord du com­té de Cum­bria il y a une di­zaine d’an­nées. Ju­lie Bai­ley tra­vaillait dans l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique et don­nait des cours de gym­nas­tique à de jeunes gar­çons, dont son fils. Mais en 2005 elle s’est cas­sé le dos. Pen­dant quatre ans, elle n’a pas pu mar­cher. Après 17 opé­ra­tions de la co­lonne ver­té­brale, elle ne peut se dé­pla­cer au­jourd’hui que grâce à un neu­ro­sti­mu­la­teur im­plan­té dans l’ab­do­men. Quand l’ap­pa­reil ne fonc­tionne pas bien, elle s’ef­fondre. Elle n’en fait pas toute une his­toire, quoi­qu’elle souffre vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne sup­porte pas les an­ti­dou­leurs. « Comme j’étais coin­cée chez moi, j’ai com­men­cé à prê­ter da­van­tage at­ten­tion à mes écu­reuils. Ça m’a vrai­ment don­né un but. »

Pen­dant les fêtes de Noël de 2009, elle a eu la sur­prise de dé­cou­vrir un étran­ger dans son jar­din : un écu­reuil gris. Les trois se­maines sui­vantes, ses écu­reuils roux sont tom­bés ma­lades : leur mu­seau se cou­vrait de plaies hor­ribles, puis ils s’écrou­laient, morts. « Une vraie tra­gé­die », ra­conte Ju­lie Bai­ley.

Elle a re­joint un groupe d’ha­bi­tants du Cum­bria – des comp­tables, des po­li­ciers, des agents d’en­tre­tien, des aides-soi­gnants, des ou­vriers du bâ­ti­ment, des re­trai­tés – qui s’em­ploient, pen­dant leur temps libre, à ten­ter d’en­rayer l’ex­tinc­tion gra­duelle des écu­reuils roux dans leur com­té.

La conser­va­tion des écu­reuils roux ne res­semble pas aux autres ini­tia­tives en fa­veur de la faune sau­vage. Dans ce cas, il s’agit d’ex­ter­mi­ner une es­pèce ri­vale : l’écu­reuil gris. Quelques se­maines après la mort de ses écu­reuils, Ju­lie Bai­ley a dé­ci­dé de me­ner le com­bat en fa­veur des roux. Elle a ins­tal­lé de nou­velles man­geoires qu’elle a pla­cées de ma­nière à pou­voir s’ap­pro­cher dis­crè­te­ment en voi­ture, bais­ser la vitre et ti­rer les écu­reuils gris avec un fu­sil à air com­pri­mé. Son ma­ri s’est pro­cu­ré une arme pour en faire au­tant. La pre­mière fois que j’ai par­lé à Ju­lie Bai­ley au té­lé­phone, je

lui ai de­man­dé com­bien ils en avaient éli­mi­né de­puis le dé­but. Elle a mar­qué une pause. Je pou­vais en­tendre le clic d’une sou­ris par­cou­rant une feuille de cal­cul. « 469 », a-t-elle ré­pon­du.

Quand je me rends chez elle un mois plus tard, je dé­couvre un temple dé­dié à l’écu­reuil roux. L’heure est don­née par une hor­loge en forme d’écu­reuil roux; le poêle est or­né d’écu­reuils en fonte ; les murs et la mo­quette de son bu­reau sont roux écu­reuil ; il y a des fi­gu­rines d’écu­reuils réa­li­sées par un sculp­teur lo­cal, un puzzle écu­reuil roux, une coupe écu­reuil roux, une brosse à chaus­sures écu­reuil roux, un presse-pa­piers écu­reuil roux, une ti­re­lire écu­reuil roux. On boit du thé dans des tasses écu­reuil roux, à cô­té d’un congé­la­teur gris. Je de­man­dé à Ju­lie ce qu’il contient ; elle ouvre la porte et sort des mor­ceaux pro­pre­ment dé­cou­pés d’écu­reuil gris. « Tous nos gris at­ter­rissent dans ce congé­la­teur, et on les mange. Tout le monde n’aime pas ça, mais nous, si. C’est une viande très saine. Phil adore le cur­ry d’écu­reuil, de toute fa­çon il adore le cur­ry. Moi je les pré­fère en ra­goût, avec la viande qui se dé­tache de l’os. » Ju­lie Bai­ley conserve les peaux pour s’en faire un gi­let gris.

Le Royaume-Uni, l’Ir­lande et l’Ita­lie sont les seuls pays du monde où l’on trouve à la fois des écu­reuils roux et des gris. Mais au Royaume-Uni, les gris, in­tro­duits d’Amé­rique du Nord à la fin du xixe siècle, sont en passe d’ex­ter­mi­ner les roux. Les 140 000 écu­reuils roux lo­caux ont été re­pous­sés dans les confins – dans les îles, comme celle de Wight, le nord de l’Écosse et cer­taines par­ties des com­tés du Cum­bria et du Nor­thum­ber­land. Quelque 2,5 mil­lions d’écu­reuils gris ont pris pos­ses­sion du reste du ter­ri­toire.

La mon­dia­li­sa­tion des ac­ti­vi­tés hu­maines bou­le­verse les es­pèces comme ja­mais au­pa­ra­vant. Elle a éga­le­ment fait naître une nou­velle dis­ci­pline uni­ver­si­taire, la bio­lo­gie des in­va­sions, qui étu­die la fa­çon dont cer­tains ani­maux et vé­gé­taux exo­tiques (tels que les rats ou la re­nouée du Ja­pon) per­turbent leurs nou­veaux ha­bi­tats en in­tro­dui­sant des ma­la­dies ou en sup­plan­tant la flore et la faune au­toch­tones. Cer­tains consi­dèrent l’écu­reuil gris comme un en­va­his­seur étran­ger qui met en pé­ril l’écu­reuil roux. Mais mas­sa­crer cet ani­mal, n’est-ce pas faire preuve de xé­no­pho­bie? Es­til éthique de s’en prendre à une es­pèce pour en pré­ser­ver une autre ?

De nom­breuses grandes as­so­cia­tions de pro­tec­tion de la na­ture ont dé­ci­dé, en toute dis­cré­tion, que l’abat­tage re­pré­sen­tait une so­lu­tion ac­cep­table. Des mil­liers de bé­né­voles s’em­ploie­ront bien­tôt à éli­mi­ner l’écu­reuil gris en An­gle­terre, au pays de Galles et en Ir­lande du Nord (l’Écosse a mis en place sa propre cam­pagne, plu­tôt ef­fi­cace, d’éra­di­ca­tion). Cette ar­mée s’or­ga­nise sous la ban­nière du pro­gramme Red Squir­rels Uni­ted [« Écu­reuils roux unis »], sou­te­nu par plus de 30 as­so­cia­tions et fi­nan­cé à hau­teur de 3 mil­lions de livres par l’He­ri­tage Lot­te­ry Fund et le pro­gramme

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Life de l’Union eu­ro­péenne, qui fi­nance des pro­jets vi­sant à pré­ser­ver l’en­vi­ron­ne­ment et la na­ture.

Red Squir­rels Uni­ted est à ce jour le plus vaste pro­gramme d’éli­mi­na­tion d’une es­pèce in­va­sive en Eu­rope. C’est aus­si le plus contro­ver­sé. Plus de 95 000 per­sonnes ont si­gné une pé­ti­tion contre cette cam­pagne d’abat­tage. Leurs com­men­taires tra­duisent une aver­sion pour cette forme de conser­va­tion des es­pèces : « C’est une ini­tia­tive bar­bare » ; « Avec mon fils, on adore voir jouer les écu­reuils gris au­tour de notre mai­son » ; « Les hu­mains ne sont pas pro­prié­taires des vies ani­males » ; « Ces ani­maux ne sont pas près de dis­pa­raître et font dé­sor­mais par­tie de nos campagnes. On ne peut pas re­ve­nir en ar­rière ». Comme le montrent ces ré­ac­tions, le conflit op­po­sant deux es­pèces très dif­fé­rentes d’écu­reuils op­pose aus­si deux sortes très dif­fé­rentes d’êtres hu­mains. De l’is­sue de cette ba­taille – roux contre gris, conser­va­tion­nistes contre mi­li­tants des droits des ani­maux, nor­distes contre su­distes – dé­pen­dra en grande par­tie

2 le sort d’autres es­pèces al­loch­tones dans le monde.

Sciu­rus vul­ga­ris, l’écu­reuil roux, est un ani­mal com­mun dans la qua­si­to­ta­li­té de l’Eu­ra­sie. Sciu­rus ca­ro­li­nen­sis, l’écu­reuil gris, est l’une des quelque 2 800 es­pèces étran­gères que l’on trouve en Grande-Bre­tagne. Tout comme l’écre­visse du Pa­ci­fique, ori­gi­naire d’Amé­rique du Nord, qui a sup­plan­té l’écre­visse à pattes blanches de­puis son in­tro­duc­tion en 1975, ou le fre­lon asia­tique, qui a co­lo­ni­sé une par­tie de l’Eu­rope et s’at­taque aux abeilles, l’écu­reuil gris est clas­sé par­mi les es­pèces exo­tiques en­va­his­santes (EEE). L’Union in­ter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la na­ture (UICN) le place même par­mi les 100 es­pèces in­va­sives les plus pré­oc­cu­pantes. Il ar­rache et ronge l’écorce des arbres, ce qui dé­grade et tue par­fois les jeunes plants, et nuit à la qua­li­té des billes de bois. On l’ac­cuse aus­si de dé­truire les nids d’oi­seaux (quoi­qu’on manque en­core de preuves scien­ti­fiques du dé­clin d’es­pèces d’oi­seaux pro­vo­qué par l’écu­reuil gris). Mais, sur­tout, il semble condam­ner l’écu­reuil roux à l’ex­tinc­tion.

En 1876, des pro­prié­taires ter­riens an­glais font ve­nir des écu­reuils gris d’Amé­rique du Nord comme ani­maux d’or­ne­ment pour leurs parcs, au même titre que les paons, les munt­jacs et autres at­tri­buts de pres­tige ve­nus de contrées loin­taines. Quand l’écu­reuil gris se ré­pand, la po­pu­la­tion ré­serve d’abord un bon ac­cueil à cet « ani­mal so­ciable et fa­cile à ap­pri­voi­ser », comme le qua­li­fie en 1912 un ar­ticle de la ru­brique « vie ru­rale » du Man­ches­ter Guar­dian. En 1916, on peut lire dans le même jour­nal : « Il semble plus spon­ta­né­ment ami­cal que notre écu­reuil bri­tan­nique, sans doute parce qu’il n’a pas le sou­ve­nir ata­vique de gar­ne­ments lui je­tant des pierres. »

Comme l’in­dique cette re­marque, l’écu­reuil au­toch­tone n’a pas tou­jours été ob­jet d’ado­ra­tion. Au dé­but du xixe siècle, il s’en écoule 20 000 chaque an­née dans les bou­che­ries lon­do­niennes. Plus tard, il fe­ra l’ob­jet d’une cam­pagne

LE LIVRE

The New Wild: Why In­va­sive Spe­cies Will Be Na­ture’s Sal­va­tion (« Le nou­vel état sau­vage : pour­quoi les es­pèces in­va­sives vont sau­ver la na­ture »), Icon Books, 2016, 352 p.

L’AU­TEUR

Fred Pearce est un jour­na­liste bri­tan­nique spé­cia­liste des ques­tions d’en­vi­ron­ne­ment. Il col­la­bore au New Scien­tist de­puis 1992 et écrit ré­gu­liè­re­ment dans le quo­ti­dien The Guar­dian

et le ma­ga­zine en ligne

Yale En­vi­ron­ment 360. On peut lire de lui en fran­çais

Les Tri­bu­la­tions d’un consom­ma­teur or­di­naire qui se pre­nait pour un éco­lo exem­plaire (La Mar­ti­nière, 2010).

Ju­lie Bai­ley fait par­tie d’un groupe d’ha­bi­tants du nord de l’An­gle­terre qui s’em­ploient, pen­dant leur temps libre, à ten­ter d’en­rayer la pro­li­fé­ra­tion des écu­reuils gris.

Londres, 2006. Un groupe d’adeptes de la vé­ne­rie lors d’une chasse à l’écu­reuil gris dans Hyde Park. Cette es­pèce a d’ores et dé­jà sup­plan­té l’écu­reuil roux dans tout le sud de l’An­gle­terre.

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