CAMPS NA­ZIS, AN­NÉE ZÉ­RO

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE - — Ce texte est ex­trait de KL. Une his­toire des camps de concen­tra­tion na­zis, à pa­raître le 2 no­vembre aux édi­tions Gal­li­mard. — Il a été tra­duit par Jean-Fran­çois Se­né.

Dès l’ar­ri­vée d’Hit­ler au pou­voir, en 1933, des camps de concen­tra­tion sont ou­verts en Al­le­magne. Dans les lieux les plus im­pro­bables : bras­se­ries désaf­fec­tées, ap­par­te­ments pri­vés, au­berges de jeu­nesse. Juifs et op­po­sants y su­bissent des trai­te­ments d’une rare vio­lence, sou­ligne l’his­to­rien Ni­ko­laus Wachs­mann dans KL. Une his­toire des camps de concen­tra­tion na­zis.

En mars 1933, deux mois à peine après l’ar­ri­vée d’Hit­ler au pou­voir, les pre­miers camps de concen­tra­tion sont ou­verts en Al­le­magne. Dans les lieux les plus im­pro­bables : bras­se­ries désaf­fec­tées, ap­par­te­ments pri­vés, au­berges de jeu­nesse… Juifs et op­po­sants y su­bissent un trai­te­ment d’une rare vio­lence.

Le 4 sep­tembre 1933, Fritz Sol­mitz, jour­na­liste so­cial-dé­mo­crate et élu lo­cal ori­gi­naire de Lü­beck, vé­cut une tra­gé­die. À cette époque, il était l’un des quelque cinq cents dé­te­nus en dé­ten­tion pré­ven­tive dans la pri­son de Fuhlsbüt­tel, à Ham­bourg. C’était le plus grand com­plexe pé­ni­ten­tiaire al­le­mand et il pou­vait ren­fer­mer des mil­liers de pri­son­niers. De­puis la fin de mars 1933, Fuhlsbüt­tel com­pre­nait un quar­tier pour les dé­te­nus de la police comme Sol­mitz. Elle avait ini­tia­le­ment été contrô­lée par un vieux per­son­nel pé­ni­ten­tiaire au com­por­te­ment me­su­ré, mais cette pé­riode de calme re­la­tif ne du­ra pas. Au dé­but d’août, Karl Kauf­mann, le Gau­lei­ter (chef de dis­trict du par­ti na­zi) de Ham­bourg, s’in­di­gna du trai­te­ment in­dul­gent dont jouis­saient les pri­son­niers et ju­ra d’y mettre bon ordre. Un mois plus tard, il di­ri­geait l’ou­ver­ture du pre­mier camp de concen­tra­tion cen­tral de Ham­bourg dans une autre par­tie de Fuhlsbüt­tel. Ce nou­veau camp, bien­tôt connu sous le nom de Ko­la-Fu (Kon­zen­tra­tions­la­ger Fuhlsbüt­tel), fut prin­ci­pa­le­ment le fief per­son­nel de Kauf­mann qui nom­ma un vé­té­ran na­zi qui lui était très proche comme com­man­dant. Kauf­mann et ses hommes étaient pré­sents quand Sol­mitz et les autres dé­te­nus en pré­ven­tive furent sor­tis au pas de marche des an­ciens quar­tiers le 4 sep­tembre, au pe­tit ma­tin, et ali­gnés dans la cour. Après un dis­cours me­na­çant de l’un des res­pon­sables, qui an­non­ça que les dé­te­nus ap­pren­draient que per­sonne ne pou­vait per­tur­ber l’Al­le­magne d’Adolf Hit­ler, la pre­mière vague de vio­lences sys­té­ma­tiques se dé­chaî­na, les nou­veaux gardes – une tren­taine de SS – frap­pant à coups de pied et de poing les pri­son­niers.

Dès le dé­but, les gardes de Fuhlsbüt­tel prirent à part Fritz Sol­mitz, qui était juif, pour lui faire su­bir des sé­vices par­ti­cu­liers. Au bout de neuf jours, le 13 sep­tembre, ils le trans­fé­rèrent d’une grande cel­lule com­mune pour le pla­cer en iso­le­ment dans la cave, lieu ré­ser­vé à la tor­ture des pri­son­niers sup­po­sés ré­cal­ci­trants. Neuf hommes l’en­tou­rèrent im­mé­dia­te­ment et le cin­glèrent de coups de fouet sans s’in­ter­rompre lors­qu’il tom­ba à de­mi in­cons­cient sur le sol. Quand ils s’ar­rê­tèrent en­fin, ils étaient cou­verts du sang qui s’écou­lait de la tête de leur vic­time. Une fois ses sens re­trou­vés, Sol­mitz consi­gna son sup­plice sur des feuilles de pa­pier à ci­ga­rettes qu’il ca­cha dans sa montre. Il écri­vit une autre note le soir du 18 sep­tembre, peu après le dé­part des SS qui l’avaient me­na­cé de nou­velles tor­tures le len­de­main : « Un SS très fi­li­forme m’a écra­sé les or­teils et hur­lé : “Pour moi, tu vas cra­quer. Hé, dis oui, es­pèce de porc.” Un autre : “Pour­quoi ne te pends-tu pas ? Comme ça, tu ne se­ras pas fouet­té !” Le sé­rieux de la me­nace ne fait au­cun doute. Mon Dieu, quoi faire ? » Quelques heures plus tard, Sol­mitz était dé­cé­dé, très pro­ba­ble­ment tué par ses tor­tion­naires. Il fut l’un des dix dé­te­nus au moins qui per­dirent la vie à Ko­la-Fu en 1933, les autres étant tous des ac­ti­vistes com­mu­nistes.

La mort de Fritz Sol­mitz jette une lu­mière crue sur le contraste entre dif­fé­rents types de camps nou­vel­le­ment créés, en par­ti­cu­lier entre ceux do­mi­nés par des fonc­tion­naires et ceux do­mi­nés par des pa­ra­mi­li­taires na­zis. Des cen­taines de pre­miers camps étaient contrô­lés par des SA ou des SS. Cer­tains furent ins­tal­lés pour ré­duire la sur­po­pu­la­tion dans les pri­sons d’État, en ré­ponse aux ap­pels lan­cés par les auxi­liaires de jus­tice pour que fussent pla­cés en d’autres lieux les pri­son­niers de la police. Ce­la conve­nait aux par­ti­sans na­zis de la ligne la plus ré­pres­sive car ce­la leur as­su­rait un contrôle plus grand sur les dé­te­nus. Adolf Wa­gner, le

nou­veau com­mis­saire d’État res­pon­sable du mi­nis­tère de l’In­té­rieur ba­va­rois et con­fident proche de Hit­ler, dé­cla­ra dès le 13 mars 1933 que, lorsque les pri­sons étaient saturées, les en­ne­mis ap­pré­hen­dés de­vaient être ex­po­sés aux élé­ments dans des « ruines à l’aban­don ». En fait, cer­taines che­mises brunes le fai­saient dé­jà.

Pen­dant le prin­temps et l’été de 1933, les pre­miers camps di­ri­gés par des SA et des SS sur­girent dans les lieux les plus im­pro­bables. Les mi­li­tants na­zis oc­cu­pèrent le moindre es­pace qu’ils trou­vaient, y com­pris des hô­tels, châ­teaux, ter­rains de sport et au­berges de jeu­nesse désaf­fec­tés ou va­cants. Des res­tau­rants furent même conver­tis, comme la Schüt­zen­haus dans la ville d’An­na­berg en Saxe ; son pro­prié­taire était le Sturm­bannfüh­rer SA lo­cal qui di­ri­gea le nou­veau camp, et son épouse pré­pa­rait la nour­ri­ture des dé­te­nus. L’em­ploi des bras­se­ries dites des SA pour in­car­cé­rer une poi­gnée de pri­son­niers fut plus ba­nal. Pen­dant des an­nées, la vie des SA avait tour­né au­tour de ces bras­se­ries qui ser­vaient de quar­tiers gé­né­raux in­for­mels où se re­trou­ver, boire et pré­pa­rer les at­taques sui­vantes. Sous la ré­pu­blique de Wei­mar, la vio­lence contre les en­ne­mis des na­zis avait dé­bor­dé de ces lieux pour en­va­hir les rues. Au prin­temps la ter­reur s’in­ver­sa et pas­sa des rues aux ca­fés et bras­se­ries.

« Le nombre d’antres de tor­ture na­zis est in­cal­cu­lable, écri­vit le com­mu­niste Theo­dor Balk à pro­pos de l’Al­le­magne au prin­temps de 1933. Il n’est pas un vil­lage ou un quar­tier dans une ville qui n’ait de tels re­paires de tor­ture pri­vés. » Même si l’his­to­rien fait la part de l’exa­gé­ra­tion, les camps di­ri­gés par les che­mises brunes cou­vraient vrai­ment l’Al­le­magne. Conçus comme des armes contre le mou­ve­ment ou­vrier, la plu­part d’entre eux étaient éta­blis dans les grandes villes et dans les ré­gions in­dus­trielles.

Le point cen­tral était « Ber­lin la Rouge ». En 1933, les SA et SS di­ri­geaient plus de cent soixante-dix pre­miers camps à Ber­lin, ras­sem­blés dans les quar­tiers connus pour leur op­po­si­tion au na­zisme. Dans les zones ou­vrières de Wed­ding et de Kreuz­berg, par exemple, où les deux par­tis de gauche avaient en­core ob­te­nu la ma­jo­ri­té ab­so­lue aux élec­tions tru­quées de mars, pas moins de trente-quatre camps furent créés au prin­temps de 1933 seule­ment (par contraste, le quar­tier boi­sé de Zeh­len­dorf n’en comp­tait qu’un). La den­si­té du nou­veau ré­seau de ter­reur était telle qu’il suf­fi­sait de quelques mi­nutes aux séides na­zis pour traî­ner leurs vic­times dans l’un de ces camps, prin­ci­pa­le­ment des bras­se­ries, des ap­par­te­ments pri­vés ou les foyers dits des SA qui avaient ser­vi d’abris aux che­mises brunes sans tra­vail ni lo­gis dans les der­nières an­nées de la ré­pu­blique de Wei­mar.

Quelques pri­son­niers pas­sèrent très ra­pi­de­ment de l’un à l’autre de ces pre­miers camps. James Broh, l’émi­nent ju­riste de gauche, par exemple, fut ap­pré­hen­dé par un groupe de SA lo­caux à son do­mi­cile de Wil­mers­dorf à Ber­lin, le 11 mars 1933, et in­ter­né dans un ap­par­te­ment pri­vé trans­for­mé en « camp » de tor­ture. Le len­de­main, il fut trans­fé­ré dans une bras­se­rie SA et, quelques jours plus tard, dans la mai­son du di­ri­geant lo­cal des SA. Après une se­maine in­ter­mi­nable de vio­lences ex­trêmes, Broh dou­ta de ne ja­mais pou­voir « sup­por­ter da­van­tage la tor­ture ». Son sup­plice ne prit fin qu’après son trans­fert à la pri­son de Span­dau.

Beau­coup de ces pre­miers camps di­ri­gés par des pa­ra­mi­li­taires na­zis ap­pa­rurent au ni­veau lo­cal sans su­per­vi­sion su­pé­rieure ou presque. Mais il se­rait er­ro­né de les dé­crire tous comme des « camps sau­vages », ain­si que l’ont fait cer­tains his­to­riens. Un grand nombre d’entre eux avaient dès l’ori­gine des liens avec les au­to­ri­tés d’État, ce qui n’est guère éton­nant étant don­né le che­vau­che­ment entre les di­ri­geants de la police et ceux du par­ti. Cer­tains camps SA et SS avaient en ef­fet été créés à l’ini­tia­tive des au­to­ri­tés de police et il n’était pas rare de voir des of­fi­ciers de police en­cou­ra­ger le re­cours à la vio­lence contre les dé­te­nus et user de « confes­sions » ob­te­nues sous la tor­ture. Si de tels liens n’exis­taient pas au dé­but, il s’en créa bien­tôt. Au­cun camp SA ne de­meu­ra long­temps cou­pé de la police ré­gio­nale.

Pre­nons le camp dans la ville d’Ora­nien­burg, au nord de Ber­lin, que la vio­lence qui s’y exer­çait ren­dit cé­lèbre. Une uni­té de la SA lo­cale l’ins­tal­la le 21 mars 1933 sur le site d’une bras­se­rie désaf­fec­tée pour y en­fer­mer qua­rante de ses pri­son­niers. Quelques jours plus tard ce­pen­dant, le camp fut pla­cé of­fi­ciel­le­ment sous l’ad­mi­nis­tra­tion d’État du dis­trict. Bien­tôt les au­to­ri­tés mu­ni­ci­pales et po­li­cières en­voyèrent les pré­su­més op­po­sants au nou­vel ordre dans ce camp en ex­pan­sion en­core ad­mi-

nis­tré par la SA. En août, Ora­nien­burg comp­tait au nombre des pre­miers camps les plus grands en Prusse avec plus de neuf cents dé­te­nus.

Les condi­tions de vie dans les pre­miers camps di­ri­gés par des pa­ra­mi­li­taires na­zis étaient presque uni­for­mé­ment épou­van­tables. La faute en in­com­bait pour beau­coup aux gardes SA et SS, mais il exis­tait éga­le­ment des pro­blèmes ma­té­riels. Con­trai­re­ment aux pri­sons et aux asiles, pra­ti­que­ment au­cun des sites n’avait été conçu pour re­ce­voir des cap­tifs. Même les com­mo­di­tés de base – sa­ni­taires, ca­bi­nets de toi­lette, chauf­fage, cui­sines – man­quaient et les dé­te­nus étaient par­qués dans des quar­tiers nus et froids, tels qu’an­ciens dé­pôts ou salles des ma­chines, sans comp­ter que cer­tains toits et fe­nêtres lais­saient pas­ser la pluie. À Ora­nien­burg, les pri­son­niers cou­chèrent au dé­but sur le sol en bé­ton re­cou­vert de paille de caves longues et étroites qui avaient ser­vi à en­tre­po­ser les bou­teilles de bière. Même pen­dant les mois d’été il y fai­sait sombre et hu­mide et les dé­te­nus « ge­laient comme de jeunes chiots », se sou­vien­dra l’an­cien dé­pu­té du SPD au Reichs­tag Ge­rhart Se­ger, qui ar­ri­va à Ora­nien­burg en juin 1933. Plus tard, les pri­son­niers dor­mirent sur de pe­tites cou­chettes en bois sur trois ni­veaux qui rap­pe­laient à Se­ger des « cla­piers à la­pins ». La nour­ri­ture était à la hau­teur des quar­tiers d’in­ter­ne­ment. Tout comme dans bien d’autres camps SA, les ra­tions à Ora­nien­burg étaient maigres et ré­pu­gnantes au point que cer­tains pri­son­niers pré­fé­raient res­ter sur leur faim. Mais le ca­rac­tère do­mi­nant était la bru­ta­li­té des gardes qui n’était pas moins ex­trême qu’à Ko­la-Fu ; sept dé­te­nus au moins d’Ora­nien­burg pé­rirent entre mai et sep­tembre 1933.

Si la tor­ture fut l’es­sence du na­tio­nal-so­cia­lisme, ain­si que l’a sug­gé­ré Jean Amé­ry, phi­lo­sophe au­tri­chien et sur­vi­vant des camps de concen­tra­tion, alors les camps SA et SS sont au centre du IIIe Reich en ses dé­buts. Tous les gardes n’étaient certes pas des bour­reaux en 1933 ni plus tard. Très tôt des SA et des SS à titre per­son­nel eurent du mal à trou­ver leurs rôles et cer­tains ré­pu­gnèrent à user de vio­lence ma­ni­feste à l’en­contre de dé­te­nus sans dé­fense. Pour avoir ex­cep­tion­nel­le­ment pro­tes­té contre le ta­bas­sage d’un vieillard, un garde SS fut la ri­sée de ses ca­ma­rades ; pour eux, bru­ta­li­ser les pri­son­niers de­ve­nait ra­pi­de­ment une se­conde na­ture.

La vio­lence s’exer­çait dès l’ar­ri­vée au camp. Bri­ser les nou­veaux ar­ri­vants – les pri­ver de leur di­gni­té et af­fir­mer la do­mi­na­tion des au­to­ri­tés – rite com­mun dans les « ins­ti­tu­tions to­tales » en tout lieu, fut pous­sé à l’ex­trême dans les pre­miers camps SA et SS. Dès le dé­but, les gardes usèrent de vio­lence pour faire pas­ser un mes­sage simple : les pri­son­niers ne va­laient rien et étaient à leur mer­ci. Des hommes vo­ci­fé­rants en­tou­raient les dé­te­nus et les cou­vraient d’in­sultes. « Des­cends donc, es­pèce de porc ! », hur­la un garde à Da­chau au dé­but de juillet 1933 alors qu’un ca­mion dé­char­geait un groupe de pri­son­niers. « Je vais te faire cou­rir ! Nom de Dieu, je vais te trouer la ca­boche. » Les ex­cès ver­baux al­laient de pair avec les agres­sions phy­siques et les SA et SS frap­paient à coups de pied, ros­saient et fouet­taient leurs vic­times. Sou­vent ce­la était sui­vi d’exer­cices pu­ni­tifs et d’un bref dis­cours émaillé d’autres me­naces pro­fé­rées par l’of­fi­cier de ser­vice. De nom­breux pri­son­niers de­vaient su­bir une fouille au corps ; par­fois on les pho­to­gra­phiait et l’on re­le­vait leurs em­preintes di­gi­tales – comme s’ils étaient de dan­ge­reux cri­mi­nels et trai­tés comme tels. Toutes ces pra­tiques éta­blis­saient le mo­dèle de ré­fé­rence de « l’ac­cueil » des pri­son­niers, une rou­tine com­plexe d’hu­mi­lia­tions et de vio­lences qui de­vien­drait bien­tôt un ca­rac­tère per­ma­nent du sys­tème des camps de concen­tra­tion SS.

Tout pri­son­nier – jeune ou vieux, homme ou femme – était une proie fa­cile pour les gardes SA et SS. Ils frap­paient les dé­te­nus de la main ou du poing et em­ployaient une pa­no­plie d’armes telles que ma­traques, fouets et gour­dins. La peau était la­cé­rée, les mâ­choires bri­sées, les or­ganes écla­tés, les os frac­tu­rés. Les si­mu­lacres d’exé­cu­tion étaient chose ré­pan­due éga­le­ment, ain­si que d’autres pra­tiques dé­gra­dantes. Les tor­tion­naires ra­saient le corps de leurs vic­times, leur or­don­naient de se battre entre eux, leur fai­saient ab­sor­ber de force de l’huile de ri­cin (tour­ment em­prun­té aux fas­cistes ita­liens), man­ger des ex­cré­ments et boire de l’urine. Les sé­vices sexuels étaient fré­quents dans ces pre­miers camps, en com­pa­rai­son au moins avec le sys­tème ul­té­rieur des camps SS. On frap­pait les hommes sur leurs or­ganes gé­ni­taux dé­nu­dés et cer­tains étaient contraints de se mas­tur­ber

l’un l’autre ; à Da­chau, un dé­te­nu mou­rut à l’été de 1933 après que les SS lui eurent en­fon­cé un tuyau dans le rec­tum et eurent ou­vert à forte pres­sion le ro­bi­net d’eau. Les femmes in­car­cé­rées étaient aus­si prises pour cibles. Les gardes les sou­mirent à di­vers sé­vices, frap­pant leurs vic­times sur les cuisses, les fesses et les seins dé­nu­dés ; il y eut éga­le­ment des viols.

Pour­quoi une telle érup­tion de vio­lence ? Nor­ma­le­ment les au­to­ri­tés ne sé­lec­tion­naient pas des hommes par­ti­cu­liè­re­ment bru­taux pour consti­tuer les équipes des camps SA et SS ; la ges­tion du per­son­nel était bien trop peu sys­té­ma­tique en 1933. La plu­part des com­man­dants étaient sim­ple­ment nom­més parce qu’ils étaient à la tête de l’uni­té pa­ra­mi­li­taire lo­cale can­ton­née dans le camp. Le re­cru­te­ment des gardes était en­core plus lais­sé au ha­sard. […]

La po­li­tique in­for­melle de re­cru­te­ment mise à part, le fait d’être des pa­ra­mi­li­taires na­zis pré­pa­rait de nom­breux gardes SA et SS à user de vio­lence. En d’autres termes, les au­to­ri­tés n’avaient nul be­soin de choi­sir des gardes par­ti­cu­liè­re­ment bru­taux parce que les SA et les SS étaient sup­po­sés l’être de toute fa­çon. Pour la plu­part c’étaient de jeunes hommes d’une ving­taine ou d’une pe­tite tren­taine d’an­nées, is­sus de la classe ou­vrière ou de la classe moyenne in­fé­rieure. Ils ap­par­te­naient à la gé­né­ra­tion dite « su­per­flue » – trop jeunes pour avoir ser­vi dans la Grande Guerre et frap­pés le plus lour­de­ment par le bou­le­ver­se­ment éco­no­mique des an­nées de Wei­mar – qui cher­chait sou­vent le sa­lut dans la po­li­tique ra­di­cale de l’Al­le­magne de l’entre-deux-guerres. Ces SA et ces SS étaient des vé­té­rans de l’ex­tré­misme po­li­tique sous Wei­mar : beau­coup por­taient des ci­ca­trices et avaient un ca­sier ju­di­ciaire. À leurs yeux, agres­ser des pri­son­niers de gauche en 1933 était l’apo­gée d’une guerre ci­vile qui fai­sait rage de­puis 1918 contre le SPD (prin­ci­pal dé­fen­seur de Wei­mar) et le KPD (agent ma­jeur du bol­che­visme). « La SA était prête à com­battre pour ga­gner la ré­vo­lu­tion », écri­vit plus tard le com­man­dant d’Ora­nien­burg, le Sturm­bannfüh­rer SA Wer­ner Schä­fer, à pro­pos du pre­mier jour du camp, « tout comme elle avait len­te­ment, avec obs­ti­na­tion, com­bat­tu pour rem­por­ter les salles [de bras­se­rie], les rues, les vil­lages et les villes. » En bref, la ter­reur à l’in­té­rieur des pre­miers camps était le fruit de la culture po­li­tique vio­lente de Wei­mar. […]

Sou­vent la haine à l’en­contre des pri­son­niers n’était pas abs­traite, mais per­son­nelle. Du fait du ca­rac­tère lo­ca­li­sé de la pre­mière ter­reur na­zie, geô­liers et dé­te­nus se connais­saient sou­vent bien. Ils avaient gran­di dans les mêmes rues et par­ta­geaient une longue his­toire de vio­lences et de ven­geances. Le temps était do­ré­na­vant ve­nu de sol­der dé­fi­ni­ti­ve­ment les comptes. Le pire qui pou­vait ar­ri­ver à un pri­son­nier, écri­vit un an­cien dé­te­nu de Da­chau en 1933, était d’être re­con­nu par un garde ori­gi­naire de sa propre ville. […]

Con­trai­re­ment à l’image des pre­miers camps na­zis comme lieux d’ex­ter­mi­na­tion avan­cée par des éru­dits comme Han­nah Arendt, la grande ma­jo­ri­té des pri­son­niers sur­vé­curent. Il de­meure que plu­sieurs cen­taines de dé­te­nus per­dirent la vie en 1933, as­sas­si­nés par les gardes ou pous­sés au sui­cide. Les plus vul­né­rables de tous étaient les juifs et les émi­nents pri­son­niers po­li­tiques.

LE LIVRE

KL. Une his­toire des camps de concen­tra­tion na­zis, tra­duit de l’an­glais par Jean-Fran­çois Se­né, Gal­li­mard, à pa­raître le 2 no­vembre, 1 160 p., 45 €.

L’AU­TEUR

Ni­ko­laus Wachs­mann est un his­to­rien al­le­mand qui a fait ses études su­pé­rieures en Grande-Bre­tagne. Il est pro­fes­seur d’his­toire de l’Eu­rope mo­derne au Birk­beck Col­lege de l’uni­ver­si­té de Londres et ré­dige l’es­sen­tiel de ses tra­vaux en an­glais. C’est l’un des meilleurs spé­cia­listes du sys­tème concen­tra­tion­naire na­zi.

Ni­ko­laus Wachs­mann.

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