SOIS CO­OL, RÉ­SISTE !

Books - - ÉDITO / SOMMAIRE -

The Ori­gins of Co­ol in Post­war Ame­ri­ca, de Joel Di­ner­stein

Le co­ol est à l’ori­gine une phi­lo­so­phie de la vie, une forme de ré­bel­lion née dans la culture noire amé­ri­caine en ré­ac­tion au ra­cisme.

Le mot « co­ol » est si co­ol qu’il trans­cende les gé­né­ra­tions. Pré­sent de­puis des dé­cen­nies dans le vo­ca­bu­laire des Fran­çais, il qua­li­fie aus­si bien la der­nière paire de lu­nettes vin­tage que les Beatles. De­puis les an­nées≈1980, il dé­signe tout ce qui est po­pu­laire et à la mode, et ce des deux cô­tés de l’At­lan­tique. C’est pour­tant un tout autre sens qu’il avait à l’ori­gine aux États­Unis. Dans The Ori­gins of Co­ol in Post­war Ame­ri­ca, Joel Di­ner­stein, pro­fes­seur de ci­vi­li­sa­tion amé­ri­caine à l’uni­ver­si­té de Tu­lane, aborde ce concept sous l’angle « de la théo­rie, de l’his­toire et de la culture po­pu­laire », pré­cise Me­gan Vol­pert dans le ma­ga­zine en ligne Pop­mat­ters. Il montre que le co­ol n’est pas juste un style, mais une « phi­lo­so­phie in­car­née », an­crée dans un contexte gé­né­ra­tion­nel bien par­ti­cu­lier, note Da­vid Brooks dans The New York Times. « Le co­ol était avant tout une forme de ré­sis­tance et de ré­bel­lion, un re­jet de l’in­no­cence et de l’op­ti­misme de l’après­guerre. Le concept est né au sein de la culture noire, chez des gens qui de­vaient en­du­rer les hu­mi­ lia­tions du ra­cisme sans perdre leur calme et qui ne voyaient pas com­ment leur si­tua­tion pou­vait s’amé­lio­rer. »

« Dans son dic­tion­naire de l’ar­got pu­blié en 2009, le mu­si­cien de rock et écri­vain Max Dé­char­né fait re­mon­ter l’ori­gine du mot au mor­ceau de jazz How You Gon­na Keep Kool ? en­re­gis­tré par un groupe obs­cur ap­pe­lé les Geor­gia Me­lo­dians en 1924 », rap­pelle John Har­ris dans Pros­pect. Pour Di­ner­stein, le pre­mier à in­car­ner le co­ol est ce­pen­dant le saxo­pho­niste Les­ter Young vingt ans plus tard. Ce jazz­man que Billie Ho­li­day avait baptisé « Prez » (pour « pré­sident »), était un per­son­nage. Il par­lait un ar­got étrange du­quel sur­gis­sait son ex­pres­sion fa­vo­rite : « Je suis co­ol. » Il de­meu­rait sur­tout im­per­tur­bable en toute cir­cons­tance. Lors d’un fes­ti­val, face à plus de 25000 spec­ta­teurs dé­chaî­nés, Young joue sans bron­cher der­rière ses lu­nettes de so­leil, ra­conte Di­ner­stein. Cet ac­ces­soire, por­té la nuit de pré­fé­rence, est ra­pi­de­ment de­ve­nu un élé­ment es­sen­tiel du co­ol. Dans cette pé­riode de ten­sions ra­ciales, les Afro­Amé­ri­cains ont trou­vé dans ce masque im­pas­sible une al­ter­na­tive à la pos­ture du « bon Noir » tou­jours sou­riant de La Case de l’oncle Tom. Cette at­ti­tude est un hé­ri­tage di­rect, as­sure Di­ner­stein, de la culture d’Afrique de l’Ouest et du concept yo­ru­ba d’itu­tu, ou flegme mys­tique. Au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale, de nom­breux mu­si­ciens et écri­vains noirs amé­ri­cains viennent cher­cher à Pa­ris l’éga­li­té qu’on leur re­fuse dans leur pays. Ils cô­toient Sartre, Ca­mus, Beau­voir – une gé­né­ra­tion d’in­tel­lec­tuels avec qui ils trouvent ma­tière à échan­ger. Pen­dant l’Oc­cu­pa­tion, les exis­ten­tia­listes avaient aus­si es­sayé d’adop­ter une sorte de « co­ol », de di­gni­té face à l’op­pres­sion, as­sure Di­ner­stein.

De l’autre cô­té de l’At­lan­tique, le co­ol conquiert ra­pi­de­ment des Blancs sen­sibles au jazz comme Jack Ke­rouac, Nor­man Mai­ler et Leo­nard Bern­stein. « Le vrai su­jet du livre de Di­ner­stein, sou­ligne ain­si l’écri­vain Ben­ja­min Mar­ko­vits dans The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment, est la dette que la culture amé­ri­caine a en­vers l’art et le style noirs et la fa­çon dont l’Amé­rique blanche y a ré­pon­du. » Entre 1943 et 1963, le mot « co­ol » fi­nit par dé­si­gner toutes les at­ti­tudes re­belles. Au ci­né­ma, Hum­phrey Bo­gart, qui lui prête ses traits, cède la place à Mar­lon Bran­do et à James Dean. Avec la pros­pé­ri­té éco­no­mique, se dres­ser contre la so­cié­té de­vient une af­faire de jeunes têtes brû­lées et non de vieux réa­listes au cuir tan­né. La ré­bel­lion n’est plus la même. Mais cette pre­mière ré­volte à l’échelle in­di­vi­duelle, as­sure Di­ner­stein, a été dé­ci­sive pour l’ap­pa­ri­tion des mou­ve­ments col­lec­tifs des an­nées 1960.

The Ori­gins of Co­ol in Post­war Ame­ri­ca (« Les ori­gines du co­ol dans l’Amé­rique d’après guerre »), de Joel Di­ner­stein, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 2017.

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