Plus de 87 mil­lions d’en­fants de moins de 7 ans ont pas­sé toute leur vie dans une zone de conflit.

Les en­fants té­moignent des atro­ci­tés de la guerre à leur fa­çon : en des­si­nant. Cette pro­duc­tion éphé­mère, en­cou­ra­gée par les psy­cho­logues, in­té­resse de plus en plus les his­to­riens et les ar­tistes. Et, de­puis 2007, la jus­tice pé­nale in­ter­na­tio­nale.

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Les re­por­ters de guerre, les hu­ma­ni­taires et les en­quê­teurs le savent bien : les pires atro­ci­tés des conflits sont gé­né­ra­le­ment com­mises sans té­moins di­rects. On peut certes ten­ter de re­cons­ti­tuer les faits, à par­tir de ré­cits de res­ca­pés, de photos et même d’images sa­tel­lite qui fixent l’am­pleur des des­truc­tions, avant et après. Mais, si fortes soient-elles, ces preuves (in­va­ria­ble­ment ré­cu­sées par les as­saillants) ne se­ront qu’un pâle re­flet de l’hor­reur brute, in­di­cible, vé­cue par ceux qui ont tout vu et tout en­ten­du.

Beau­coup d’entre eux sont des en­fants. Se­lon l’Uni­cef, dé­but 2016, plus de 87 mil­lions d’en­fants de moins de 7 ans avaient pas­sé toute leur exis­tence dans des zones de conflit. Par­mi les 65 mil­lions de per­sonnes ré­fu­giées et dé­pla­cées dans le monde, 28 mil­lions sont éga­le­ment des en­fants. Les guerres de Sy­rie et du Yé­men ont mis à elles seules plus de 16 mil­lions d’en­fants en si­tua­tion de be­soin d’aide hu­ma­ni­taire ur­gente, se­lon une es­ti­ma­tion de l’ONU. « Les en­fants ont une ex­pé­rience to­tale, une pa­role et une mé­moire à part en­tière des vio­lences de masse », écrit Zé­rane S. Gi­rar­deau dans l’in­tro­duc­tion de Dé­fla­gra­tions, qui ras­semble quelque 150 des­sins sur « un siècle de guerres », de 1914-1918 au conflit sy­rien. Avec l’aide d’une équipe de spé­cia­listes (his­to­riens, psy­cho­logues, experts du droit in­ter­na­tio­nal, hu­ma­ni­taires…), d’auteurs et de té­moins, cet ou­vrage a un ob­jec­tif à la fois simple et abys­sal : mon­trer « la guerre des adultes » par les yeux des en­fants.

Les en­fants des­sinent, spon­ta­né­ment. «En zone de guerre comme ailleurs, ils se sai­sissent des crayons qu’on leur tend », note Ma­non Pi­gnot, spé­cia­liste de la Pre­mière Guerre mon­diale. Mais,

alors que les his­to­riens au­raient ten­dance à prendre ces té­moi­gnages avec une mul­ti­tude de pré­cau­tions mé­tho­do­lo­giques, pour Zé­rane S. Gi­rar­deau ils sont uni­ver­sels : «C’est la ma­gie du dessin. Il nous parle, sans tra­duc­teur ni in­ter­mé­diaire. Au-de­là des cultures, des époques et des ter­ri­toires.»

Ces gri­bouillis à pre­mière vue naïfs ou mal­adroits se ré­vèlent sou­vent in­croya­ble­ment pré­cis. En sa qua­li­té d’an­cien en­quê­teur pour Hu­man Rights Watch au Dar­four, Oli­vier Ber­cault ra­conte com­ment, un jour de 2005, dans un camp de ré­fu­giés au Tchad, ses col­lègues ont dis­tri­bué de quoi des­si­ner aux en­fants, « pour les te­nir oc­cu­pés » pen­dant qu’ils dé­brie­faient leurs pa­rents sur le conflit qui fai­sait rage de l’autre cô­té de la frontière. Avant de se rendre compte que c’était dans leurs des­sins qu’ils pou­vaient trou­ver les preuves les plus fla­grantes (uni­formes, avions, blin­dés lé­gers) de l’im­pli­ca­tion de l’ar­mée sou­da­naise dans les raz­zias com­mises par les mi­lices jan­ja­wids. Cette ex­pé­rience, re­nou­ve­lée dans d’autres camps, per­met­tra la consti­tu­tion d’un cor­pus de 500 des­sins qui, deux ans plus tard, se­ront ac­cep­tés par la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale comme « preuve cir­cons­tan­cielle » dans les procès in­ten­tés contre plu­sieurs of­fi­ciels sou­da­nais.

Cette dé­ci­sion va-t-elle créer un pré­cé­dent ? s’in­ter­roge Oli­vier Ber­cault. Une ques­tion per­ti­nente quand on a sous les yeux les des­sins des pe­tits Sy­riens. Vous avez cer­tai­ne­ment en­ten­du par­ler des avions du ré­gime qui pi­lonnent les quar­tiers d’ha­bi­ta­tion ou des ba­rils de TNT lar­gués par hé­li­co­ptère sur la po­pu­la­tion ci­vile. Ils y fi­gurent.

LE LIVREDé­fla­gra­tions. Des­sins d’en­fants, guerres d’adultes, Fu­tu­ro­po­lis, 2017, 153 p., 30 €.L’AU­TEUREDi­rec­trice ar­tis­tique et com­mis­saire d’ex­po­si­tions, Zé­rane S. Gi­rar­deau tra­vaille sur les en­fants et les vio­lences de masse.Elle est la co­or­di­na­trice de l’ou­vrage Dé­fla­gra­tions, dans le­quel les des­sins d’en­fants sont ac­com­pa­gnés par les contri­bu­tions d’une ving­taine de cher­cheurs, d’auteurs et d’ar­tistes, par­mi les­quels En­ki Bi­lal, Ré­my Our­dan, Lin­da Lê et Vla­di­mir Ve­li­cko­vic. L’ou­vrage est pré­fa­cé par l’an­thro­po­logue Fran­çoise Hé­ri­tier, ré­cem­ment dé­cé­dée.

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