Les pon­tages co­ro­na­riens et l’an­gio­plas­tie ne donnent pas de bé­né­fice de sur­vie.

Les mé­de­cins maî­trisent mal la pen­sée sta­tis­tique. Ce qui les pousse à prendre de mau­vaises dé­ci­sions. Ils sur­es­timent les bien­faits des in­ter­ven­tions lourdes et sous-es­timent leurs ef­fets se­con­daires. Pour­tant, y com­pris en cas de can­cer, ne pas in­ter­ven

Books - - 15 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO -

Àun mo­ment ou un autre de votre vie, vous pou­vez être ame­né à prendre une dé­ci­sion cru­ciale pour votre san­té ou celle d’un proche. C’est d’au­tant plus dif­fi­cile qu’une telle si­tua­tion gé­nère sou­vent un stress phy­sique et psy­cho­lo­gique qui nuit à la clar­té d’es­prit dont vous avez be­soin pour faire le meilleur choix pos­sible. Si vous de­man­dez à votre mé­de­cin quel est le de­gré de fia­bi­li­té des ana­lyses, il ne sau­ra peut-être pas vous ré­pondre. Si vous es­sayez de re­cher­cher les oc­cur­rences pour chaque trai­te­ment pro­po­sé, vous vous ren­drez pro­ba­ble­ment compte que na­vi­guer par­mi les sta­tis­tiques n’est pas du res­sort de votre mé­de­cin. Les mé­de­cins sont clai­re­ment in­dis­pen­sables pour ce qui est de diag­nos­ti­quer une ma­la­die, de pré­sen­ter les dif­fé­rents trai­te­ments pos­sibles, d’en pres­crire un à leurs pa­tients et de s’as­su­rer de son ef­fi­ca­ci­té. Néan­moins, comme l’a dit l’un d’entre eux, « les mé­de­cins gé­nèrent chez leurs pa­tients une meilleure connais­sance de l’ef­fi­ca­ci­té que des risques du trai­te­ment, et ce­la biaise leur prise de dé­ci­sion ». Qui plus est, les études me­nées sur ce su­jet se fo­ca­lisent sur la ques­tion de sa­voir si telle mé­thode abou­tit ou non à une gué­ri­son, et ceux qui les conçoivent s’in­té­ressent beau­coup moins aux ef­fets se­con­daires. Les mé­de­cins conti­nuent à se for­mer sur la réus­site des pro­cé­dures, mais pas sur leurs in­con­vé­nients – ils vous laissent vous dé­brouiller avec ça : voi­là en­core une forme de tra­vail ca­ché.

Pre­nons les pon­tages co­ro­na­riens – on en pra­tique 500 000 par an aux ÉtatsU­nis. Qu’est-ce qui prouve qu’ils sont utiles ? Les es­sais cli­niques à l’aveugle montrent qu’il n’y a pas de bé­né­fice de sur­vie chez la plu­part des pa­tients qui su­bissent cette opé­ra­tion. Mais ce­la ne convainc pas les chi­rur­giens, pour qui la lo­gique de la pro­cé­dure est une jus­ti­fi­ca­tion suf­fi­sante. « Vous avez af­faire à une ar­tère bou­chée, vous contour­nez l’obs­truc­tion, le pro­blème est ré­glé, fin de l’his­toire.» Quand les mé­de­cins pensent qu’un trai­te­ment doit mar­cher, ils fi­nissent par se per­sua­der qu’il marche, même si les preuves cli­niques ne suivent pas.

L’an­gio­plas­tie est pas­sée de 0 à 100 000 actes mé­di­caux par an sans es­sais cli­niques – comme pour le pon­tage co­ro­na­rien, son suc­cès est uni­que­ment fon­dé sur la lo­gique de la mé­thode, mais les es­sais cli­niques ne montrent au­cun bé­né­fice de sur­vie. Cer­tains mé­de­cins ex­pliquent à leurs pa­tients que l’an­gio­plas­tie pro­longe de dix ans leur es­pé­rance de vie, mais, pour ceux qui ont une ma­la­die co­ro­na­rienne stable, il n’a pas été prou­vé qu’elle pro­lon­geait leur es­pé­rance de vie ne se­rait-ce que d’un jour.

Tous ces pa­tients sont-ils bêtes ? Pas du tout. Mais ils sont fra­giles. Quand un doc­teur nous dit : « Vous avez une ma­la­die mor­telle, mais j’ai un trai­te­ment qui marche », c’est nor­mal de sai­sir la perche qu’il nous tend. Nous po­sons des ques­tions, mais pas trop – nous vou­lons conti­nuer à vivre et nous sommes tout dis­po­sés à suivre les ins­truc­tions du mé­de­cin. Nous avons ten­dance à faire taire nos propres pro­ces­sus de prise de dé­ci­sion quand nous nous sen­tons sub­mer­gés – c’est un fait qui a été consta­té ex­pé­ri­men­ta­le­ment. Les gens qui se trouvent en même temps face à un choix et à l’avis d’un spé­cia­liste cessent de sol­li­ci­ter les par­ties de leur cer­veau liées à la prise de dé­ci­sion in­dé­pen­dante et s’en re­mettent au spé­cia­liste.

Par ailleurs, l’es­pé­rance de vie ne fait pas tout dans cette his­toire, même si c’est elle que de nom­breux car­dio­logues avancent pour vendre le pon­tage et l’an­gio­plas­tie à leurs pa­tients. La plu­part des pa­tients té­moignent d’une amé­lio­ra­tion no­table de leur qua­li­té de vie après ces opé­ra­tions, de la pos­si­bi­li­té de faire de nou­veau ce qu’ils aiment faire. Peut-être ne vi­vront-ils pas plus long­temps, mais ils vi­vront mieux. Voi­là un fac­teur es­sen­tiel dans tout choix mé­di­cal – un fac­teur qu’il ne faut pas oc­cul­ter. N’in­ter­ro­gez pas votre mé­de­cin uni­que­ment sur vos chances de gué­rir ou de suc­com­ber, mais sur votre qua­li­té de vie et sur les ef­fets se­con­daires qui peuvent l’af­fec­ter. De fait, de nom­breux pa­tients ac­cordent plus d’im­por­tance à leur qua­li­té de vie qu’à leur lon­gé­vi­té et sont tout à fait prêts à échan­ger celle-ci contre celle-là.

Un exemple élo­quent des écueils de la dé­ci­sion mé­di­cale nous est four­ni par la si­tua­tion ac­tuelle du trai­te­ment du can­cer de la pros­tate. Aux États-Unis, on éva­lue à 2,5 mil­lions le nombre d’hommes souf­frant d’un can­cer de la pros­tate, qui tue 3 % de la po­pu­la­tion mas­cu­line. Ce­la ne le place pas dans le top 10 des causes de dé­cès, mais c’est le deuxième can­cer le plus meur­trier chez les hommes, après le can­cer du pou­mon. Qua­si­ment tous les uro­logues qui an­noncent cette nou­velle à leurs pa­tients sont fa­vo­rables à l’abla­tion chi­rur­gi­cale. Et au pre­mier abord, ce­la semble rai­son­nable : il y a un can­cer, on l’en­lève.

Plu­sieurs choses viennent com­pli­quer la ré­flexion sur ce su­jet. La pre­mière, c’est que ce can­cer-là se dé­ve­loppe par­ti­cu­liè­re­ment len­te­ment – la plu­part des hommes meurent avec le can­cer de la pros­tate plu­tôt que du can­cer de la pros­tate. Ce­la dit, le seul mot de « can­cer » est tel­le­ment ef­frayant que de nom­breux hommes n’ont qu’une en­vie, c’est « qu’on le leur en­lève et qu’on n’en parle plus ». Ils veulent bien sup­por­ter les ef­fets se­con­daires du mo­ment que le can­cer n’est plus là. Pour­tant, il y a une in­ci­dence très éle­vée de ré­ci­dives à la suite de l’exé­rèse. Quant aux ef­fets se­con­daires… Le taux d’in­ci­dents – la fré­quence d’ap­pa­ri­tion des ef­fets se­con­daires chez les pa­tients ayant su­bi l’exé­rèse – est don­né entre pa­ren­thèses dans la liste sui­vante :

– pro­blèmes d’érec­tion ren­dant im­pos­sible un rap­port sexuel (80 %) ; – rac­cour­cis­se­ment du pé­nis de 2,5 cen­ti­mètres (50 %) ;

– in­con­ti­nence uri­naire (35 %) ;

– in­con­ti­nence fé­cale (25 %) ;

– her­nie (17 %) ;

– sec­tion­ne­ment de l’urètre (6 %).

Les ef­fets se­con­daires sont ter­ribles. La plu­part des gens disent qu’ils valent quand même mieux que la mort, car ils pensent n’avoir que cette al­ter­na­tive : la chi­rur­gie ou la mort. Or les chiffres disent tout autre chose. Puisque le can­cer de la pros­tate évo­lue très len­te­ment et qu’il ne pro­voque même pas de symp­tômes chez la plu­part des gens qui l’ont, on peut très bien lais­ser cer­tains hommes sans trai­te­ment. Com­bien d’hommes ? Qua­rante-sept sur 48. Au­tre­ment dit, sur 48 abla­tions de la pros­tate, une seule vie est pro­lon­gée – les 47 autres pa­tients au­raient vé­cu aus­si long­temps de toute fa­çon, et sans avoir à sup­por­ter les ef­fets se­con­daires. Ain­si, il faut trai­ter 48 pa­tients pour ob­te­nir 1 gué­ri­son. Quant aux ef­fets se­con­daires, il y a plus de 97 % de chances qu’un pa­tient pré­sente au moins un de ceux men­tion­nés dans la liste ci-des­sus. Même si nous ne te­nions pas compte des ef­fets se­con­daires d’ordre sexuel (les deux pre­miers de la liste) et ne re­gar­dions que les autres, il y au­rait en­core 50 % de chances pour que le pa­tient ait au moins l’un d’entre eux, et une très forte chance pour qu’il en su­bisse deux. Donc, sur 47 pa­tients qui n’ont pas vu leur état de san­té amé­lio­ré par l’exé­rèse, en­vi­ron 24 vont su­bir au moins un ef­fet se­con­daire. Ré­ca­pi­tu­lons : sur 48 abla­tions de la pros­tate ef­fec­tuées, 24 pa­tients pour qui elle n’était pas né­ces­saire su­bissent un grave ef­fet se­con­daire, et 1 pa­tient est gué­ri. Vous avez 24 fois plus de chances de souf­frir d’un ef­fet se­con­daire que d’être ai­dé par la chi­rur­gie. Et 20 % des hommes qui se font opé­rer re­grettent leur dé­ci­sion. Ce­la montre clai­re­ment à quel point il est im­por­tant d’in­té­grer le fac­teur « qua­li­té de vie » dans la prise de dé­ci­sion.

Dans ces condi­tions, pour­quoi presque tous les uro­logues conseillent-ils l’abla­tion de la pros­tate ? D’abord, cet acte chi­rur­gi­cal est l’un des plus com­pli­qués et des plus dif­fi­ciles qui soient. « Rai­son de plus pour que les uro­logues ne le

LE LIVREL’Es­prit or­ga­ni­sé, tra­duit de l’an­glais par Ma­rianne Co­lom­bier, édi­tions Hé­loïse d’Or­mes­son, 800 p., 22 €, à pa­raître le 13 sep­tembre 2018.L’AU­TEURDa­niel Le­vi­tin en­seigne la psy­cho­lo­gie et les neu­ros­ciences à l’uni­ver­si­té McGill de Mon­tréal.Il a aus­si tra­vaillé deux ans dans l’in­dus­trie du disque et col­la­bo­ré avec (entre autres) Ste­vie Won­der et Eric Clap­ton. On lui doit dé­jà deux ou­vrages de ré­fé­rence sur les ef­fets de la mu­sique sur le cer­veau,De la note au cer­veau etLe Monde en six chan­sons,tra­duits aux édi­tions Hé­loïse d’Or­mes­son.

Da­niel Le­vi­tin.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.