« L’ABOMINABLE VÉNALITÉ DE LA PRESSE FRAN­ÇAISE »

En 1923, L’Hu­ma­ni­té ré­vèle que des jour­naux fran­çais de tout bord ont tou­ché de l’ar­gent de la Rus­sie tsa­riste pour sou­te­nir sans ré­serve ses em­prunts au­près des épar­gnants. Le quo­ti­dien com­mu­niste pro­duit des preuves ac­ca­blantes.

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En dé­cembre 1923, L’Hu­ma­ni­té pu­blie une sé­rie d’ar­ticles dans les­quels il fus­tige « l’abominable vénalité de la presse fran­çaise». Le quo­ti­dien com­mu­niste ac­cuse des jour­naux de tout bord d’avoir tou­ché des pots-de-vin de la Rus­sie tsa­riste dans les pre­mières an­nées du siècle afin de pro­mou­voir les fa­meux « em­prunts russes». Une dette contrac­tée au­près de plus de 1,5 mil­lion d’épar­gnants fran­çais que le nou­veau gou­ver­ne­ment so­vié­tique, is­su de la ré­vo­lu­tion d’Oc­tobre, re­fuse d’ho­no­rer. On es­time au­jourd’hui que les épar­gnants fran­çais y ont in­ves­ti quelque 15 mil­liards de francs-or (l’équi­valent de 53 mil­liards d’eu­ros d’au­jourd’hui), un mon­tant lar­ge­ment su­pé­rieur aux 330 mil­lions d’eu­ros de dé­dom­ma­ge­ment ver­sés par l’État russe en 1997, à la suite d’un ac­cord avec Pa­ris.

En 1923, donc, Bo­ris Sou­va­rine, un jour­na­liste de L’Hu­ma­ni­té d’ori­gine russe, dé­couvre dans les ar­chives im­pé­riales des preuves ac­ca­blantes de la com­pli­ci­té, bien ré­mu­né­rée, de la presse fran­çaise dans cette af­faire. Il dé­niche no­tam­ment la cor­res­pon­dance d’un per­son­nage clé, le di­plo­mate Ar­thur Raf­fa­lo­vitch, alors re­pré­sen­tant du mi­nis­tère des Fi­nances russe à Pa­ris. Dans son pre­mier ar­ticle, le 5 dé­cembre, il es­quisse les mé­ca­nismes de cet « ar­ran­ge­ment », qui est en fait une vaste cam­pagne de la Rus­sie pour s’ache­ter les fa­veurs de la presse fran­çaise :

« Voi­ci en guise d’en­trée en ma­tière, un pre­mier do­cu­ment. C’est une lettre au mi­nistre des Fi­nances russe, Ko­kovt­zev. Elle ne donne en­core qu’une faible idée de ce que nous au­rons à ré­vé­ler ul­té­rieu­re­ment, car elle fut écrite au dé­but de la guerre rus­so-ja­po­naise alors que la Rus­sie en­trait seule­ment dans l’ère des dif­fi­cul­tés.

Pa­ris, le 30 août 1904. Mon­sieur le Mi­nistre,

J’ai l’hon­neur de rendre compte à Votre Ex­cel­lence de l’ar­ran­ge­ment qui a été fait pour la presse fran­çaise. […]

POUR LES DIX PRE­MIERS MOIS, L’ABOMINABLE VÉNALITÉ DE LA PRESSE FRAN­ÇAISE AU­RA ABSORBÉ UNE SOMME DE SIX CENT MILLE FRANCS 1. Il est dé­pen­sé 48 250 francs pour les jour­naux po­li­tiques, 33 300 pour les concours per­son­nels (c’est-à-dire les se­cré­taires de ré­dac­tion, les ré­dac­teurs fi­nan­ciers, les di­rec­teurs de jour­naux), 15000 francs pour les jour­naux de pro­vince et les agences, 14 500 pour les jour­naux fi­nan­ciers. […] QUELQUES IN­DI­VI­DUS DOIVENT ÊTRE PAYÉS DE LA MAIN À LA MAIN.»

Les pots-de-vin, dont l’en­quête es­ti­me­ra qu’ils s’élèvent à 6,5 mil­lions de francs pour la pé­riode 1900-1913, prennent di­verses formes : achats de pu­bli­ci­tés et d’abon­ne­ments, fi­nan­ce­ment de sup­plé­ments, sub­ven­tions, en­ve­loppes in­di­vi­duelles, dé­co­ra­tions… Sou­va­rine pu­blie le 18 dé­cembre une longue lettre de Raf­fa­lo­vitch da­tée de no­vembre 1905 qui dé­taille ce que les Russes at­tendent en re­tour :

« Les évé­ne­ments in­té­rieurs de la Rus­sie, les troubles, les émeutes, les mas­sacres ont créé un état d’âme très in­quié­tant aus­si par­mi les por­teurs de nos fonds en France et il a pa­ru que si on lais­sait à la presse toute sa li­ber­té d’ac­tion, elle ne man­que­rait pas d’ef­frayer da­van­tage en­core le pu­blic. […] Ce n’est pas en vue de faire la hausse sur les fonds russes, ni pour faire dire du bien des hommes d’État, qu’il faut conti­nuer pen­dant quelque temps ces lourds sa­cri­fices men­suels. Il est im­pos­sible de faire la hausse en ce mo­ment par des ar­ticles de jour­naux, tout comme il est dan­ge­reux de pro­cé­der au moindre achat de titres pour le Tré­sor, sous peine d’un vé­ri­table dé­sastre, mais l’on peut dans une cer­taine me­sure em­pê­cher les at­taques concen­trées et les coa­li­tions de jour­naux et des jour­na­listes.»

Peu de jour­naux re­prennent les do­cu­ments dé­voi­lés par L’Hu­ma­ni­té, et les prin­ci­paux titres mis en cause, Le Ma­tin et L’OEuvre, l’at­taquent de­vant les tri­bu­naux. Comme le scan­dale de Pa­na­ma et ses « ché­quards » avant elle, l’af­faire Raf­fa­lo­vitch ré­vèle, outre le peu de fia­bi­li­té de la presse fran­çaise, son cruel manque d’ar­gent. «Les gou­ver­nants russes qui contrac­taient en France des em­prunts étaient des es­crocs. Mais que dire des jour­naux fran­çais qui fa­vo­ri­saient l’opé­ra­tion ? » écrit L’Hu­ma­ni­té le 31 dé­cembre en pu­bliant cette lettre de Raf­fa­lo­vitch : « 9 mars 1908

Mon­sieur le Mi­nistre,

Une chose en­tiè­re­ment cu­rieuse, c’est l’at­ti­tude d’une par­tie de la presse en France qui veut à toute force obli­ger la Rus­sie d’em­prun­ter. Quelques-uns le font par convic­tion, dans l’idée que le mo­ment ac­tuel est meilleur que l’automne, la plu­part y poussent parce que le be­soin de vivre et de tou­cher de l’ar­gent les y ac­cule : il n’y a pas de pu­bli­ci­té payante et l’em­prunt russe en don­ne­ra.»

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