LE SOM­MEIL DE L’AUTRUCHE

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — Oli­vier Pos­tel-Vi­nay

N' en dé­plaise à la lé­gende, l’autruche ne met pas la tête dans le sable en pré­sence d’un dan­ger. Le mythe vient peut-être de ce que, vue de loin, l’autruche fe­melle creu­sant avec son bec un trou dans la terre pour y lo­ger son oeuf semble en ef­fet en­fouir sa tête dans le sable et est si oc­cu­pée par sa tâche qu’elle re­lâche sa vi­gi­lance. Plus fi­naude qu’on le croit, l’autruche a dé­ve­lop­pé un sys­tème as­tu­cieux pour dé­jouer les pré­da­teurs : elle dort as­sise mais, la plu­part du temps, le cou droit comme un pé­ri­scope, les yeux ou­verts, don­nant l’illu­sion d’être éveillée. Flai­rant le su­jet neuf, des cher­cheurs ont ins­tal­lé un casque à élec­trodes sur le crâne d’un cer­tain nombre de ces vo­la­tiles. Bin­go ! Contrai­re­ment à ce qui se passe chez la plu­part des oiseaux et des mam­mi­fères, dont l’homme, le som­meil de l’autruche n’est pas di­vi­sé entre deux phases bien dis­tinctes, le som­meil pro­fond et le som­meil pa­ra­doxal. Chez elle, les deux types d’ondes se font concur­rence au sein d’un même état de som­meil, hé­té­ro­gène ; quand les ondes du som­meil pa­ra­doxal do­minent (13 % du temps), le to­nus mus­cu­laire s’ef­fondre et le cou s’af­faisse, pour se re­dres­ser par se­cousses, comme chez l’au­di­teur d’une confé­rence qui s’est as­sou­pi. Or cette qua­si-conco­mi­tance des deux types de som­meil se re­trouve chez l’or­ni­tho­rynque, le plus an­cien re­pré­sen­tant des mam­mi­fères. L’autruche étant l’un des oiseaux les plus an­ciens, ce­la veut dire que le som­meil pa­ra­doxal, ab­sent chez les tor­tues, est ap­pa­ru avec les oiseaux et les mam­mi­fères. Et pour­quoi donc ? On n’en sait rien.

Mark Twain s’éton­nait que le ron­fleur ne s’en­tende pas ron­fler. C’est que le som­meil ferme l’ac­cès aux cinq sens. Oui, mais à ce point ? Bien que très étu­dié, le ron­fle­ment fait de la ré­sis­tance. Il est dû à une baisse ex­ces­sive du to­nus mus­cu­laire des voies res­pi­ra­toires su­pé­rieures, mais comment pro­duit-on ce bruit aga­çant ? Si le prin­ci­pal gé­né­ra­teur du son est le voile du pa­lais, d’autres struc­tures in­ter­viennent : la base de la langue, l’épi­glotte, la mu­queuse pha­ryn­gée. Ce­la dé­pend des gens. Et pour­quoi y a-t-il deux fois plus de ron­fleurs chez les hommes que chez les femmes ? La science pro­gresse, mais le som­meil, qui oc­cupe le tiers de notre vie, pro­tège ses mys­tères. Les scien­ti­fiques ne sont pas même en me­sure d’ex­pli­quer pour­quoi les ani­maux dorment. Pour éco­no­mi­ser de l’éner­gie ? Trai­ter l’in­for­ma­tion re­cueillie pen­dant l’éveil sans être en­com­bré par les sens? Ils alignent les hy­po­thèses, toutes convain­cantes. La fonc­tion du som­meil est de soi­gner l’ab­sence de som­meil, plai­sante l’un d’eux. Ou de se re­po­ser, pour­rait-on sug­gé­rer.

Pour la plu­part d’entre nous, c’est une bé­né­dic­tion. «J’ai au­tre­fois trou­vé bon qu’on me trou­blât pour que je l’en­tre­visse », écrit Mon­taigne de ce bon­heur (il se fai­sait ré­veiller au pe­tit ma­tin pour avoir le plai­sir de se ren­dor­mir). «Soyez plein de res­pect et de pu­deur de­vant le som­meil!» dit un sage dans le Za­ra­thous­tra de Nietzsche. Le­quel de­vien­dra gra­ve­ment in­som­niaque: «Si seule­ment je pou­vais dor­mir…» Le manque de som­meil est con­si­dé­ré par cer­tains comme l’un des grands maux de la so­cié­té ac­tuelle; d’autres y dé­cèlent plu­tôt une né­vrose col­lec­tive. Reste que le manque de som­meil, s’il est réel, me­nace la san­té phy­sique et men­tale des adultes et plus en­core des en­fants.

On parle moins de l’ex­cès de som­meil, éga­le­ment as­so­cié à des pro­blèmes de san­té. Il est fré­quent chez les per­sonnes dé­pri­mées. Car le som­meil est aus­si un re­fuge – avant d’être l’an­ti­chambre de la mort. Dans la my­tho­lo­gie grecque, Hyp­nos est fils de Nyx, la Nuit, et frère ju­meau de Tha­na­tos, la Mort. On se plonge ou on vous plonge dans le som­meil pour ou­blier ou sup­pri­mer la souf­france. De même avons-nous un faible pour le som­meil de l’es­prit. On en­doc­trine pour as­sou­pir, ce qui tombe bien car la plu­part d’entre nous pré­fé­rons l’as­sou­pis­se­ment à l’éveil. Ah, le « som­meil dog­ma­tique » (Kant) ! Ah, le « lâche som­meil » (Ra­cine) ! En 1938, Or­well dé­crit les An­glais « dor­mant, dor­mant du som­meil pro­fond, pro­fond de l’An­gle­terre, dont je crains par­fois que nous ne nous sor­ti­rons ja­mais jus­qu’à ce que nous en soyons ti­rés brus­que­ment par le ru­gis­se­ment des bombes ».

L’autruche, c’est nous.

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