ÉLOGE DE L’AU­TO­DI­DACTE

Comment une ga­mine éle­vée dans une fa­mille mor­mone fon­da­men­ta­liste de l’Ida­ho et n’ayant pas été sco­la­ri­sée est par­ve­nue à in­té­grer les meilleures uni­ver­si­tés. Édi­fiant.

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Edu­ca­ted. A Me­moir, de Ta­ra Wes­to­ver

L «a frac­ture entre les villes et les cam­pagnes existe aux États-Unis de­puis des siècles», note The New York Times à pro­pos d’Edu­ca­ted, ré­cit au­to­bio­gra­phique qui fi­gure en tête des ventes de­puis sa pa­ru­tion en fé­vrier der­nier. Ti­tu­laire d’un doc­to­rat de Cam­bridge puis bé­né­fi­ciaire d’une bourse de re­cherche à Har­vard, Ta­ra Wes­to­ver, la tren­taine, y ra­conte son en­fance et son ado­les­cence au sein d’une fa­mille mor­mone sur­vi­va­liste de l’Ida­ho. D’une pierre deux coups : les lec­teurs ur­bains dé­couvrent une Amé­rique ru­rale, re­cu­lée, bi­gote et ar­chaïque, tout en ad­mi­rant la tra­jec­toire ex­cep­tion­nelle de l’au­teure, une par­faite suc­cess sto­ry comme on les aime outre-At­lan­tique.

Le livre tombe à pic, car cette frac­ture entre centres ur­bains et zones ru­rales « n’a ja­mais été aus­si pa­tente qu’au­jourd’hui », es­time le cri­tique du New York Times : «Le vote est de plus en plus cli­vé: entre les grandes mé­tro­poles dé­mo­crates, des es­paces ac­quis aux ré­pu­bli­cains. Et «la crois­sance éco­no­mique est à ce point concen­trée dans cer­taines zones ur­baines que ce­la re­lance pour les jeunes des pe­tites villes le vieux dé­bat : res­ter ou par­tir ? » Ce cli­vage ex­pli­quait dé­jà le suc­cès du­rable de Hill­billy Élé­gie, de J. D.Vance, pa­ru en 2016 et tra­duit aux édi­tions Globe (voir Books no 85, sep­tembre-oc­tobre 2017). De­ve­nu ca­pi­tal-ris­queur dans la Si­li­con Val­ley, l’au­teur y ra­con­tait son en­fance dans une fa­mille ou­vrière dans la Rust Belt dés­in­dus­tria­li­sée. Mais, comme le fait re­mar­quer le quo­ti­dien newyor­kais, le vé­cu de Vance pa­raît bien in­si­pide par rap­port à ce­lui de Ta­ra Wes­to­ver. À sa­voir « une fa­mille frap­pée de fa­na­tisme idéo­lo­gique et vic­time d’une étrange sé­rie de trau­ma­tismes phy­siques ». Ben­ja­mine d’une fra­trie de sept, elle gran­dit à la ferme, dans l’ombre d’un père pa­ra­noïaque et violent qui se mé­fie de toute ins­ti­tu­tion pu­blique et croit dur comme fer à l’im­mi­nence de la fin du monde. Pas d’école: l’ins­truc­tion dis­pen­sée par les pa­rents est ré­duite au strict mi­ni­mum, voire in­exis­tante ; les en­fants ap­prennent à lire dans un ou­vrage sur les pro­phètes mor­mons. Aux cô­tés du père, fer­railleur de son état, les ac­ci­dents sont lé­gion, mais on évite mé­de­cins et hô­pi­taux: la mère confec­tionne des ti­sanes et s’en re­met à Dieu. En dé­pit de tout, Ta­ra ap­prend par elle-même suf­fi­sam­ment de gram­maire et d’al­gèbre pour en­trer à l’uni­ver­si­té mor­mone du cru. Elle qui n’a ja­mais en­ten­du par­ler de la Shoah, de Na­po­léon ou de Mar­tin Lu­ther King ap­prend avec vo­ra­ci­té et ob­tient une bourse pour Cam­bridge. Un par­cours pas­sion­nant mais dou­lou­reux, car il amène la jeune femme à s’éloi­gner de sa fa­mille. «Trans­for­ma­tion» ou «tra­hi­son » ? Ni l’un ni l’autre, conclut l’au­teure, qui voit là plu­tôt le fruit d’une vé­ri­table « édu­ca­tion ». Il n’est pas sur­pre­nant qu’une telle his­toire fas­cine les Amé­ri­cains – ou plus exac­te­ment, par­mi eux, les ci­ta­dins culti­vés qui me­surent avec un dé­li­cieux fris­son d’hor­reur les pro­fon­deurs gran­dis­santes de leur hin­ter­land. «L’his­toire de Wes­to­ver nous en­seigne que, même dans le pays de tous les pos­sibles, cer­tains gran­dissent to­ta­le­ment à l’écart d’un centre dy­na­mique et blanc », note ain­si The Guar­dian, qui ins­crit Edu­ca­ted dans la tra­di­tion de la «lit­té­ra­ture de la mi­sère», un genre dé­jà riche en best-sel­lers. Le quo­ti­dien bri­tan­nique cite no­tam­ment Bande de men­teurs, de Ma­ry Karr ( JC Lat­tès, 1998), ré­cit d’une en­fance au Texas, et les Fran­çais pen­se­ront au ro­man d’Édouard Louis En fnir avec Ed­dy Bel­le­gueule (Seuil, 2014). Mais, dans un en­tre­tien ac­cor­dé au ma­ga­zine Va­ni­ty Fair, Ta­ra Wes­to­ver donne sans le vou­loir une autre clé pour com­prendre le suc­cès de son livre : « Je suis convain­cue que l’on peut ap­prendre par soi-même. C’est quelque chose que je tiens de la fa­çon dont mes pa­rents m’ont éle­vée. Ils me ré­pé­taient qu’on n’ap­prend ja­mais mieux que par soi-même, et c’est vrai.» Dont acte. Quel meilleur hom­mage aux va­leurs d’in­ven­tion de soi et de réus­site in­di­vi­duelle, cru­ciales aux États-Unis de­puis les Pères fon­da­teurs? Au fond, Edu­ca­ted est un livre am­bi­gu, à double dé­tente. Car, tout en fai­sant ap­pa­raître crû­ment l’ar­rié­ra­tion d’une cer­taine Amé­rique tra­di­tion­nelle, ce ré­cit offre du même coup aux Ame­ri­can va­lues une dé­fense et illustration exem­plaire.

Ben­ja­mine d’une fra­trie de sept, Ta­ra Wes­to­ver a gran­di à la ferme, dans l’ombre d’un père violent qui croyait à l’im­mi­nence de la fin du monde.

Edu­ca­ted. A Me­moir (« Une édu­ca­tion. Ré­cit au­to­bio­gra­phique »), de Ta­ra Wes­to­ver, Ran­dom House, 2018.

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