«LA FIC­TION CONTRE LA FAUSSE HIS­TOIRE »

En Bul­ga­rie, comme dans d’autres pays de l’Est, les ser­vices se­crets ont as­su­ré la tran­si­tion après la chute du com­mu­nisme, voi­là bien­tôt trente ans. Et fait obs­tacle à la com­pré­hen­sion du pas­sé. Pour y par­ve­nir, le ro­man­cier est peut-être mieux ou­tillé q

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — Pro­pos re­cueillis par Alexandre Lé­vy.

En Bul­ga­rie, comme dans d’autres pays de l’Est, les ser­vices se­crets ont as­su­ré la tran­si­tion à la chute du com­mu­nisme et fait obs­tacle à la com­pré­hen­sion du pas­sé. Pour re­trou­ver ce­lui-ci, le ro­man­cier est peut-être mieux ou­tillé que l’his­to­rien.

Votre der­nier ro­man, Macht und Wi­ders­tand, est en­tiè­re­ment consa­cré à la Bul­ga­rie, que vous avez quit­tée en 1971, à 6 ans. Pour­quoi avoir choi­si ce su­jet ?

Macht und Wi­ders­tand est un livre sur la Bul­ga­rie, mais aus­si une ré­flexion plus gé­né­rale sur le pou­voir et la ré­sis­tance à ce­lui­ci. Ce sont des no­tions uni­ver­selles. Mon ro­man a d’abord été tra­duit en turc, et les lec­teurs y ont tout de suite vu des si­mi­li­tudes avec les évé­ne­ments qui se dé­roulent dans leur pays : le coup d’État, sa ré­pres­sion, la dic­ta­ture qui ar­rive à grands pas et les moyens de la contrer. Les ombres du pas­sé, l’hé­roïsme in­di­vi­duel, la lâ­che­té sont des su­jets lit­té­raires ma­jeurs – et qui m’in­té­ressent.

Mais je ne di­rais pas que je suis «juste un écri­vain» – je pense d’ailleurs que c’est im­pos­sible. Je suis aus­si à la re­cherche d’une forme de vé­ri­té, et je trouve que l’écri­ture est le meilleur moyen de s’im­mer­ger dans un su­jet et de le com­prendre. Quant à mes sen­ti­ments à l’égard de la Bul­ga­rie, mon pays d’origine, je suis pas­sé par plu­sieurs phases: l’in­dif­fé­rence, la nos­tal­gie, l’es­poir, la dés­illu­sion, la co­lère, la dé­cou­verte, la com­pré­hen­sion et, en­fin, l’écri­ture. Je di­rais que ce qui m’in­té­resse, c’est moins un pays en par­ti­cu­lier que les per­sonnes et les évé­ne­ments his­to­riques.

À pro­pos de la chute du ré­gime en Bul­ga­rie en 1989 et des an­nées de « tran­si­tion dé­mo­cra­tique » qui ont sui­vi, vous par­lez de « révolution fic­tive », ou « vo­lée ». Que vou­lez-vous dire ?

L’his­toire de la Bul­ga­rie est, en ce sens, exem­plaire. J’ai pu­blié en 2006 un livre sur la ques­tion : Die fin­gierte Re­vo­lu­tion: Bul­ga­rien, eine exem­pla­rische Ges­chichte 1. La plu­part des par­tis d’op­po­si­tion en Bul­ga­rie ont été créés, fi­nan­cés et ins­tru­men­ta­li­sés par d’an­ciens membres de la Sé­cu­ri­té d’État (DS), les ser­vices se­crets com­mu­nistes. L’an­cienne po­lice po­li­tique du ré­gime dé­chu a ain­si gar­dé la main sur tout le pro­ces­sus « dé­mo­cra­tique ». Quant aux pri­va­ti­sa­tions – qui se sont tra­duites par un gi­gan­tesque pillage or­ga­ni­sé des res­sources du pays –, elles ont per­mis à des in­con­nus, sou­vent to­ta­le­ment in­si­gni­fiants, de de­ve­nir mil­lion­naires et même mil­liar­daires en très peu de temps. Là aus­si, les hommes de la DS ont joué un rôle im­por­tant – cette ques­tion est au­jourd’hui bien do­cu­men­tée.

On a vu ain­si en Bul­ga­rie – mais aus­si dans d’autres pays de l’Est et sur­tout en Rus­sie – l’avè­ne­ment d’une «ma­fia rouge», es­sen­tiel­le­ment com­po­sée de membres de l’an­cienne no­menk­la­tu­ra. Je me trouve ac­tuel­le­ment en Slo­vé­nie 2, un pays a prio­ri as­sez éloi­gné de cette réa­li­té, mais ici aus­si on me confirme que les oli­garques d’au­jourd’hui sont pour la plu­part is­sus de fa­milles d’an­ciens par­ti­sans de la Se­conde Guerre mon­diale.

Vous dites que la main­mise de la Sé­cu­ri­té d’État est bien do­cu­men­tée, mais elle l’est par des his­to­riens, des po­li­to­logues et des so­cio­logues… Quel éclai­rage un écri­vain peut-il ap­por­ter ?

Les uni­ver­si­taires tra­vaillent pour la plu­part avec des do­cu­ments d’archives. Mais le ta­bleau ne se­rait pas com­plet sans le té­moi­gnage de ceux qui ont vé­cu cette époque. Les livres de l’écri­vaine bié­lo­russe Svet­la­na Alexie­vitch sont un bel exemple d’une lit­té­ra­ture qui se nour­rit de té­moi­gnages ex­trê­me­ment di­vers sur tel ou tel événement his­to­rique. En ce sens, la lit­té­ra­ture agit comme un cor­rec­tif bien­ve­nu, car elle fonc­tionne avec les moyens de la do­cu­men­ta­tion his­to­rique mais pour faire sur­gir un monde de fic­tion qui, par­fois, peut s’avé­rer bien plus exact qu’un ré­cit pu­re­ment do­cu­men­taire.

Dans mon ro­man, je re­trans­cris des do­cu­ments au­then­tiques is­sus des archives des ser­vices se­crets com­mu­nistes. J’ai me­né aus­si des di­zaines d’en­tre­tiens avec des té­moins de cette époque – qu’ils fassent par­tie de la ré­sis­tance au ré­gime ou de l’ap­pa­reil ré­pres­sif. Lorsque le do­cu­men­taire se mêle à la fic­tion, son ef­fet s’en trouve in­ten­si­fié; et ce­la ouvre la voie à de nou­velles in­ter­pré­ta­tions, à une nou­velle com­pré­hen­sion de la réa­li­té.

Dans votre ro­man, deux mo­no­logues s’en­tre­mêlent : ce­lui de Kons­tan­tin, un op­po­sant fervent au ré­gime, an­cien pri­son­nier po­li­tique qui cherche à ob­te­nir jus­tice, no­tam­ment en se bat­tant pour l’ou­ver­ture des archives de la po­lice secrète ; et ce­lui de son an­cien ca­ma­rade de classe de­ve­nu son tor­tion­naire, Mé­to­di. En Bul­ga­rie, beau­coup ont vu dans Kons­tan­tin un per­son­nage réel – votre oncle, l’écri­vain et jour­na­liste anar­chiste Guéor­gui Kons­tan­ti­nov.

Oui, et c’est une er­reur. La bio­gra­phie de mon oncle m’a ser­vi uni­que­ment de trame pour si­tuer Kons­tan­tin dans son époque. J’ai uti­li­sé son dos­sier – ou plu­tôt ses dos­siers, parce qu’il s’agit d’une di­zaine de tomes –, conser­vé dans les archives de la Sé­cu­ri­té d’État. Né en 1933, Guéor­gui Kons­tan­ti­nov a été condam­né en 1953 à vingt ans de pri­son pour avoir dy­na­mi­té une sta­tue de Sta­line dans un square de So­fia. Il a été li­bé­ré en 1962 mais est res­té sous étroite sur­veillance. En 1973, il a quit­té clan­des­ti­ne­ment la Bul­ga­rie, via la You­go­sla­vie, et a vé­cu en exil en France jus­qu’en 1991. À So­fia, il a été condam­né à mort par contu­mace pour cet acte. Au­jourd’hui, il ha­bite au 14e étage d’un HLM dé­ca­ti de la pé­ri­phé­rie de So­fia, mais les si­mi­li­tudes avec le per­son­nage du ro­man s’ar­rêtent là. Kons­tan­tin vit dans le pas­sé, il est en quelque sorte son es­clave, alors que mon oncle se pro­jette tou­jours dans l’avenir. Kons­tan­tin est aus­si très seul et n’ob­tient jus­tice nulle part. C’est aus­si comme ça que je vois la Bul­ga­rie – en tout cas la Bul­ga­rie jus­qu’en 2007, an­née où se ter­mine mon ré­cit –, comme un pays qui vit en­tiè­re­ment sous l’em­prise d’un pas­sé qu’il est in­ca­pable de com­prendre.

Vous aviez quel­qu’un en tête lorsque vous avez construit le mo­no­logue de Mé­to­di, le tor­tion­naire de la po­lice po­li­tique ?

Mé­to­di est un an­cien of­fi­cier su­pé­rieur de la Sé­cu­ri­té d’État. Après la chute du ré­gime, il se re­cycle avec suc­cès dans les af­faires – il est le pa­tron d’une en­tre­prise de sé­cu­ri­té – mais oc­cupe aus­si des fonc­tions im­por­tantes au sein du Par­ti so­cia­liste bul­gare, hé­ri­tier di­rect du par­ti unique de To­dor Jiv­kov. Pour bâ­tir son per­son­nage, j’ai ren­con­tré trois an­ciens res­pon­sables de la DS. Je me suis aus­si ins­pi­ré des nom­breuses au­to­bio­gra­phies de cadres de la DS pu­bliées en Bul­ga­rie. Mais en­trer dans sa peau n’a pas été chose fa­cile. C’est un per­son­nage qui me ré­pugne. J’ai mis des an­nées avant d’y ar­ri­ver. J’avais une sorte de blo­cage. Et, lors­qu’on y par­vient, je dois vous avouer qu’on n’en sort pas in­demne. Le soir, à l’ex­pres­sion de mon vi­sage, mon épouse sa­vait si j’avais pas­sé la jour­née à écrire sur Kons­tan­tin ou sur Mé­to­di. Je ne suis pas près de re­com­men­cer.

Mé­to­di est peut-être le per­son­nage le plus em­blé­ma­tique de cette « révolution vo­lée ». C’est pour ce­la que vous uti­li­sez la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier ?

Je l’ai fait sur­tout pour mieux com­prendre sa fa­çon de pen­ser, de voir le monde et sur­tout de se jus­ti­fier. C’est un pro­ces­sus très im­por­tant chez tous ses sem­blables : au terme de cette construc­tion men­tale, on voit sur­gir un homme res­pec­table qui a pas­sé sa vie à ser­vir l’in­té­rêt de l’État. Lorsque j’ai ren­con­tré à So­fia d’an­ciens cadres de la DS, ils ne m’ont bien évi­dem­ment rien dit d’in­té­res­sant ou d’in­édit. Ces gens­là ont été for­més toute leur vie à men­tir et à ma­ni­pu­ler. Le plus frap­pant était de voir les ef­forts qu’ils dé­ployaient pour se faire pas­ser pour quel­qu’un d’autre,

pour se gri­mer en quelque sorte et jus­ti­fier leurs ac­tions pas­sées. Cette au­to­jus­ti­fi­ca­tion des an­ciens bour­reaux est un aspect im­por­tant dans mon livre, et je pense qu’il s’agit d’un élé­ment très lit­té­raire, à la fois dans son am­bi­tion et dans le ré­sul­tat.

La tra­duc­tion bul­gare de Macht und Wi­ders­tand a connu quelques pé­ri­pé­ties. Fin 2016, un an après la sor­tie du livre à So­fia, on a ap­pris que votre tra­duc­teur – ré­pu­té être l’un des meilleurs ger­ma­nistes du pays – était lui-même un an­cien in­for­ma­teur de la Sé­cu­ri­té d’Etat. Du coup, vous avez re­lu sa tra­duc­tion, et trou­vé quelques omis­sions et in­exac­ti­tudes loin d’être for­tuites…

Je suis la vic­time de cette his­toire ré­pu­gnante, je n’ai vrai­ment pas en­vie de la ra­con­ter de nou­veau. Tout ce que je peux dire, c’est que cette per­sonne m’a men­ti de A à Z.

C’est tout de même une illustration frap­pante de la toute-puis­sance de cette Sé­cu­ri­té d’État qui, des an­nées après, pèse en­core sur la po­li­tique, l’éco­no­mie et même la lit­té­ra­ture. N’est-ce pas la preuve que ce sys­tème est tou­jours vi­vant ?

Oui, car le sys­tème vit dans les gens. Je ne sais pas pour­quoi ce tra­duc­teur a fait ce qu’il a fait. L’im­por­tant est que ce­la s’est pro­duit. Et que cet acte cor­res­pond par­fai­te­ment aux ob­jec­tifs de l’an­cienne po­lice po­li­tique – et aux siens en tant qu’an­cien col­la­bo­ra­teur. Le plus éton­nant est que cette his­toire n’a pas sus­ci­té de réactions in­di­gnées en Bul­ga­rie. Cer­tains m’ont dit qu’ils sa­vaient de­puis tou­jours que cet homme était un in­dic. Donc, ils le sa­vaient, ils sa­vaient qu’il tra­dui­sait mon ro­man, ils connais­saient ma sen­si­bi­li­té sur le su­jet, et per­sonne n’a ju­gé utile de me le si­gna­ler. C’est tout sim­ple­ment in­croyable !

Re­ve­nons à ces do­cu­ments lais­sés par les ser­vices se­crets com­mu­nistes et que vous uti­li­sez dans votre ro­man. De­puis 2007, un lent et la­bo­rieux pro­ces­sus d’ou­ver­ture des archives a com­men­cé en Bul­ga­rie ; une com­mis­sion a même été créée pour l’en­ca­drer. Quel sta­tut don­nez-vous à ces do­cu­ments ? Disent-ils « la » vé­ri­té ? Une vé­ri­té ?

Ni l’un ni l’autre. Ils doivent être vus et lus comme le pro­duit d’une ma­chine des­ti­née à fal­si­fier et à ins­tru­men­ta­li­ser la réa­li­té. Et sur­tout la réa­li­té du pas­sé. J’ai ré­cem­ment eu une dis­cus­sion avec des his­to­riens de Cam­bridge sur la ques­tion. Ces archives fi­ni­ront un jour par être en­tiè­re­ment ac­ces­sibles. Mais il n’y au­ra plus per­sonne par­mi les vic­times pour ap­por­ter sa ver­sion des faits, pour les contre­dire ou les re­mettre dans leur contexte. Ce pro­blème est au coeur de Macht und Wi­ders­tand : c’est ce­lui de la fa­bri­ca­tion non pas de fake news, mais d’une fake his­to­ry, d’une fausse his­toire.

C’est un peu ce qu’a dit Ju­lia Kris­te­va lorsque la com­mis­sion char­gée de l’ou­ver­ture des dos­siers a an­non­cé, en mars 2018, qu’elle avait elle aus­si col­la­bo­ré avec la DS de­puis Pa­ris au dé­but des an­nées 1970, sous l’alias « Sa­bi­na ». Elle dé­ment tout en bloc, es­ti­mant que ces archives sont en­tiè­re­ment fausses et que la seule vic­time de cette his­toire, c’est elle.

Soyons sé­rieux. J’ai lu tout le dos­sier et j’en parle dans un ar­ticle que j’ai écrit pour la presse al­le­mande. Per­sonne – sauf Do­nald Trump, peut­être – ne s’ima­gine un seul ins­tant que la DS puisse fa­bri­quer un tel faux, qui s’étend sur plu­sieurs an­nées et sur des cen­taines de pages. Et pour­quoi le fe­rait­elle ? Ju­lia Kris­te­va n’a ja­mais re­pré­sen­té une me­nace pour le ré­gime. Lors­qu’elle est par­tie pour­suivre ses études en France, en 1966, seules des per­sonnes dont la loyau­té ne fai­sait au­cun doute pou­vaient quit­ter le pays. À l’époque, c’était un pri­vi­lège ra­ris­sime. A­t­elle réel­le­ment col­la­bo­ré avec les ser­vices com­mu­nistes et, si oui, a­t­elle vé­ri­ta­ble­ment nui à quel­qu’un ? C’est à voir. Mais, en niant de la sorte, elle contri­bue au flou, au manque de clar­té sur cette époque his­to­rique, qui nous pré­oc­cupe en­core tant au­jourd’hui. Je ne connais au­cun cas de per­son­na­li­té mise en cause pour ses com­pro­mis­sions pas­sées, en Bul­ga­rie ou dans d’autres pays de l’Est, qui au­rait choi­si de se jus­ti­fier ou ne se­rait­ce que de s’ex­pli­quer. Tous s’en­ferment dans le dé­ni ou le si­lence. Je constate qu’elle fait la même chose.

Dans L’Homme sur­veillé 3, le ci­néaste et écri­vain bul­gare Ves­ko Bra­nev ra­conte ses propres dé­boires avec la DS, qui ne l’a ja­mais lâ­ché après sa ten­ta­tive de fuite à Ber­lin-Ouest en 1957. Il y dé­crit avec mi­nu­tie et lu­ci­di­té la vie or­di­naire d’un homme sous un ré­gime to­ta­li­taire, qui fait tout pour ne pas vendre son âme au diable mais doit consen­tir à quelques com­pro­mis pour conti­nuer à vivre, fon­der une fa­mille, créer… « Si j’étais res­té à So­fia, j’au­rais connu, j’en suis cer­tain, un des­tin com­pa­rable au sien », écrit Tz­ve­tan To­do­rov dans sa pré­face. Tout le monde ne pou­vait pas être comme Kons­tan­tin, n’est-ce pas ?

Je fais bien sûr la dif­fé­rence entre le vrai sa­laud, l’in­dic, le col­la­bo­ra­teur for­cé et tous ces gens qui ont re­fu­sé de ser­vir le ré­gime sans pour au­tant être des héros. Les vé­ri­tables héros, ceux qui sont prêts à se sa­cri­fier, sont tou­jours ra­ris­simes, mais, pour les autres, il y avait quand même moyen de ne pas «vendre son âme au diable », en re­non­çant bien sûr à la pos­si­bi­li­té d’une vé­ri­table car­rière. C’est ce que j’au­rais es­pé­ré de tout un cha­cun sous ce ré­gime, y com­pris de moi­même si j’étais res­té en Bul­ga­rie !

L’an­née 2019 mar­que­ra les trente ans de la chute du mur de Ber­lin. Est-ce que, pour vous, la ques­tion est close ?

Je n’en sais rien. Au­jourd’hui j’écris un ro­man uto­pique, à mille lieues de ce su­jet. Mais la ques­tion de la com­pré­hen­sion du to­ta­li­ta­risme est loin d’être ré­glée. L’un des pro­blèmes est la re­la­ti­vi­sa­tion des hor­reurs et des crimes de cette époque. J’ai ré­gu­liè­re­ment des prises de bec avec des gens qui se disent « de gauche » et qui conti­nuent à af­fir­mer que tout n’était pas si mau­vais sous le com­mu­nisme. Ici et là, sans être à pro­pre­ment par­ler des ré­gimes to­ta­li­taires, des États semblent aus­si ten­tés par un cer­tain au­to­ri­ta­risme, une cer­taine forme de dic­ta­ture.

J’ai ré­cem­ment été in­vi­té par les dé­par­te­ments d’al­le­mand de plu­sieurs uni­ver­si­tés de Si­bé­rie pour par­ler de Macht und Wi­ders­tand. Vi­si­ble­ment, les or­ga­ni­sa­teurs russes n’avaient pas lu le livre avant de m’in­vi­ter… Lors­qu’ils ont dé­cou­vert que le per­son­nage prin­ci­pal du ro­man, Kons­tan­tin, a fait sau­ter un mo­nu­ment à Sta­line, ils ont an­nu­lé ma ve­nue. Ils m’ont ex­pli­qué dans un courrier qu’ils ne vou­laient pas en­dom­ma­ger les re­la­tions, dé­jà com­pli­quées, entre Ber­lin et Mos­cou. Le fait que, dans la Rus­sie d’au­jourd’hui, on ne puisse pas par­ler d’un ro­man qui cri­tique le sta­li­nisme illustre très clai­re­ment pour moi le che­min qu’il nous reste en­core à par­cou­rir.

LE LIVREMacht und Wi­ders­tand(« Pou­voir et ré­sis­tance »), S. Fi­scher, 2015, 480 p.L’AU­TEURIlija Trojanow (trans­crit Ilia Troïa­nov en fran­çais) est un écri­vain et édi­teur bul­ga­roal­le­mand. En 1971, sa fa­mille ob­tient l’asile po­li­tique en Al­le­magne de l’Ouest. Son pre­mier ro­man, pa­ru en 1996, Die Welt ist gross und Ret­tung lauert übe­rall (« Le monde est vaste et le sa­lut nous guette par­tout »), où il ra­conte leur fuite de Bul­ga­rie et leur ins­tal­la­tion en Al­le­magne, a été por­té à l’écran. Quatre de ses ro­mans ont été tra­duits chez Bu­chet-Chas­tel.

Ilija Trojanow : « Les do­cu­ments des ser­vices se­crets de la pé­riode com­mu­niste doivent être lus comme le pro­duit d’une ma­chine des­ti­née à ins­tru­men­ta­li­ser la réa­li­té .»

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